Une cr�te lumineuse, incise entre l'azur du ciel et celui de la mer, comme une pinc�e de sel �tincelant sem�e sur l'assise ocre des remparts. Des maisons blanches ponctu�es de taches bleues, un bleu souvent intense approchant l'outremer ou au contraire tr�s clair comme un ciel d�lav� de printemps, les taches des portes et des fen�tres, voil� ce que de loin on aper�oit d'abord d'Essaouira : un blason d'azur et d'hermine �tir� entre ciel et mer. Puis � mesure que l'on approche, se pr�cise la ville, ceinte de remparts entourant un damier de rues parfaitement align�es, se recoupant � angles droits, une ville-�pure dont l'ordonnance ne doit rien au hasard.
C'est qu'Essaouira appara�t aujourd'hui encore telle que l'a voulue son cr�ateur, le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah : une ville-pens�e, con�ue comme une rivale d'Agadir, droite jaillie des d�sirs du sultan et des plans d'un architecte fran�ais, captif alors aux Iles Purpuraires, juste en face de la c�te, qui avait particip� � la reconstruction des remparts de Saint-Malo. Essaouira et Saint-Malo ont en commun d'avoir �t� b�ties par le
m�me architecte, Th�odore Cornut. Voil� pourquoi ces deux villes sont aujourd'hui jumel�es.
Mais l� s'arr�te leur ressemblance. Essaouira, l'ancienne Mogador des Portugais, I'ancienne Amogdul d'el Bakri, et plus loin encore dans le temps, l'ancienne Migdol des Ph�niciens, ce gu�t, cette tour, ce mouillage, ces � petits remparts � �tablis au croisement des routes de la mer et de celles du d�sert, havre des caravelles, halte des caravanes, Essaouira a la blancheur, la liminosit� des villes andalouses. C'est un fragment d'Espagne, une parcelle de M�diterrasn�e enclos dans le pays des arganiers.
L'ocre d�lav� de ses remparts, le blanc de ses fa�ades,
le bleu de ses portes et de ses fen�tres (un bleu souvent soulign� de jaune d'or) font d'Essaouira une ville-palette aux tons uniques, discrets et chauds comme un flamboiement assagi.
Est-ce parce qu'elle est elle-m�me le d�cor vivant d'une belle et d'une longue histoire que cette ville est aujourd'hui la patrie, le creuset d'une pl��ade d'artistes-peintres exceptionnels ?
Pas d'artistes venus d'ailleurs et notamment d'Europe mais d'artistes autodidactes n�s � Essaouira et faisant appel tr�s souvent aux traditions sahariennes et m�me africaines. Essaouira, lieu des contradictions fertiles. Ville cosmopolite mais ancr�e au plus profond de la m�moire marocaine.
Ville maritime, ville atlantique mais aussi port de Tombouctou o� s'est inscrite depuis longtemps la m�moire des sables.
Les photos de Michel Delaborde traduisent parfaitement, et souvent m�me magnifiquement, la richesse de ces contradictions, le contraste de ces couleurs et cette lumi�re tremblante qui fait le charme irrempla�able d'Essaouira. Ici, chaque d�tail des fa�ades, des murs ou des ruelles est un tableau, une composition en place. Et les silhouettes humaines qui les parcourent ont l'intensit�, la nettet� d'ombres vivantes complices des folies et des jeux du soleil.
Contraire d'une ville-mus�e, Essaouira est un foyer vivant et chaleureux o� � chaque instant on peut surprendre la Beaut� en train de na�tre.