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ALLER � LA TABLE DES MATI�RES DE LUCR�CE
Lucr�ce
Introduction - livre 1 - livre 2 - livre 3 - livre 4 - livre 6 -
Autre traduction intro- livre 1 - livre 2 - livre 3 - livre 4 - livre 5 - livre 6 - Appendice - table des mati�res
LIVRE V
ARGUMENT Apr�s l'apoth�ose d'�picure, le po�te �nonce le sujet de ce chant, qu'il consacre � expliquer la formation de notre monde par le concours fortuit des atomes. Mais, avant d'entrer en mati�re, il est oblig� d'�tablir, contre certains philosophes, que le monde a eu un commencement, et qu'il aura une fin. Pour prouver cette v�rit�, il combat trois opinions contraires � sa doctrine : la premi�re, que les corps c�lestes et la terre elle-m�me sont autant de divinit�s ; la seconde, que notre monde �tant la demeure des dieux, doit �tre indestructible ; la troisi�me, que ce m�me monde doit subsister �ternellement, parce qu'il est l'ouvrage de la Divinit� m�me. Notre monde a eu un commencement et aura une fin d'abord, parce que la terre, l'eau, le feu et l'air, qu'on appelle commun�ment du nom d'�l�ments, sont sujets � des alt�rations et des vicissitudes continuelles ; secondement, parce que les corps m�mes qui nous paraissent les plus solides s'�puisent � la longue, et tombent en ruine ; troisi�mement, parce qu'il y a un grand nombre de causes, soit int�rieures, soit ext�rieures, qui travaillent sans cesse � la destruction du monde ; quatri�mement, parce que l'origine des arts et des sciences ne date pas de fort loin ; cinqui�mement enfin, parce que la discorde qui r�gne entre les �l�ments ennemis, tels que le feu et l'eau, ne peut finir que par la ruine totale du monde : les embrasements, les inondations, les d�luges, les tremblements de terre, sont des esp�ces de maladies du globe qui nous avertissent de sa mortalit�. Ces pr�liminaires ainsi �tablis, le po�te explique la formation du monde par le concours fortuit des atomes. Au commencement, les principes de tous les corps �taient confondus en une seule masse. Le chaos se d�brouilla insensiblement : les mol�cules h�t�rog�nes se d�gag�rent les unes des autres ; les mol�cules homog�nes se rapproch�rent, se r�unirent, s'�lev�rent ou s'abaiss�rent selon leurs diff�rentes pesanteurs. La terre se pla�a au centre de notre syst�me, l'air au-dessus de la terre, et la mati�re �th�r�e, avec ses feux, d�ploya sa vaste enceinte autour du monde : la formation de la mer, des montagnes et des fleuves, suivit de pr�s ce premier d�veloppement. Les astres commenc�rent � se mouvoir, et Lucr�ce donne plusieurs causes � leurs mouvements, selon la m�thode d'�picure, son ma�tre, qui n'adopte et ne rejette aucun syst�me : mais il se prononce plus hardiment sur la cause qui tient la terre suspendue au milieu des airs, et sur la grandeur r�elle du soleil, de la lune et des �toiles, qu'il pr�tend �tre la m�me que leur grandeur apparente, quoique cette petitesse n'emp�che point, selon lui, le soleil d'�clairer et d'�chauffer le monde. Il reprend ensuite sa marche sceptique, et expose historiquement toutes les opinions des anciens philosophes sur les r�volutions annuelle et journali�re du soleil, sur l'accroissement et le d�croissement successif et p�riodique des jours et des nuits, sur les diff�rentes phases de la lune, et sur les �clipses de soleil et de lune. Revenant � la terre, il suit ses diverses productions d�s le premier instant de son origine : elle fit cro�tre d'abord les plantes, les fleurs et les arbres ; ensuite elle enfanta les animaux et les hommes eux-m�mes. Il y eut dans ces premiers temps des animaux monstrueux qui p�rirent, il y eut des races enti�res qui s'�teignirent aussi, parce qu'elles n'avaient pas les qualit�s n�cessaires pour vivre ind�pendantes ni pour m�riter notre protection. Mais jamais la terre n'a produit de Centaures, ni d'animaux pareils, compos�s de deux natures incompatibles : apr�s avoir enfant� les premi�res g�n�rations de chaque esp�ce, et avoir pourvu les animaux d'organes propres � la propagation, la terre, �puis�e, se reposa, et abandonna aux individus le soin de se reproduire eux-m�mes, et de suivre la premi�res impulsion donn�e. Cependant les hommes, enfants de la terre, habitants des for�ts, se nourrissaient de glands et d'autres fruits sauvages, se d�salt�raient au bord des fontaines et des fleuves, faisaient la guerre aux b�tes f�roces, et, quoique souvent ils leur servissent de p�ture, ils ne mouraient pas en plus grand nombre qu'aujourd�hui. Les mariages s'introduisirent bient�t : il se forma de petites soci�t�s particuli�res, dont l'union fut encore resserr�e par la naissance du langage, que Lucr�ce pr�tend �tre d� � la nature et au besoin, et non pas au caprice d'un l�gislateur qui de son propre feu, qui fut ou apport� sur la terre par la foudre, ou allum� dans les for�ts par le frottement des arbres que les vents agitaient, acheva de dissiper la barbarie. Les besoins naturels satisfaits, les besoins factices s'introduisirent : il y eut des ambitieux qui se firent rois, et partag�rent les champs. Mais les hommes, qui se rappelaient �tre tous fr�res, tous enfants de la m�me m�re, tu�rent leurs tyrans, et v�curent longtemps dans l'anarchie, dont ils sentirent enfin les d�savantages : on cr�a donc alors des magistrats, on fit des lois auxquelles on convint de se soumettre. Bient�t la religion vint pr�ter un nouvel appui � l'autorit� : l'id�e des dieux est due, selon Lucr�ce, � des simulacres illusoires qui se pr�sentaient la nuit, et que la peur r�alisa. Le bruit du tonnerre, les effets de la foudre, les tremblements de terre, les inondations, glac�rent d'effroi tous les c�urs, on �leva des autels, on se prosterna contre terre ; on institua ces c�r�monies religieuses qui subsistent encore aujourd'hui, et qui subsisteront toujours. Cependant les arts s'enrichissaient tous les jours par de nouvelles d�couvertes. De grands incendies, excit�s dans les for�ts, occasionn�rent la fonte des m�taux, que l'homme trouva dans le sein de la terre, et dont il se fit des instruments et des armes : les guerres devinrent alors plus sanglantes, et, pour surcro�t d'horreur, on fit combattre dans les arm�es les animaux les plus f�roces. L'homme se perfectionnait dans les arts utiles comme dans les arts destructeurs. Les �toffes succ�d�rent � la d�pouille des b�tes ; l'agriculture devint une science, enfin la musique, l'astronomie, la navigation, l'architecture, la jurisprudence, la po�sie, la peinture, la sculpture, furent les fruits d'un travail opini�tre sugg�r� par le besoin et dirig� par l'exp�rience. LIVRE CINQUI�ME 1. Quel g�nie serait assez puissant pour chanter dignement la majest� du monde et nos d�couvertes ? Quelle voix serait assez �loquente pour c�l�brer selon ses m�rites le sage dont l'esprit cr�ateur a pu acqu�rir et nous transmettre un si beau patrimoine ? Personne, je pense, de tous ceux qui sont n�s de mortels. Car s'il faut en parler comme le demande la majest� enfin connue de la nature, celui-l� fut un dieu, oui un dieu, glorieux Memmius, qui le premier trouva cette doctrine � laquelle nous donnons aujourd'hui le nom de Sagesse et qui sut d�livrer notre vie de terribles temp�tes et de profondes t�n�bres pour lui assurer le port le plus tranquille dans la plus claire lumi�re. 13. Compare en effet les d�couvertes antiques des autres divinit�s. On dit que C�r�s fit conna�tre le bl� aux mortels et Bacchus le jus de la vigne. Ces deux pr�sents n'�taient pas essentiels � la vie et restent encore ignor�s, para�t-il, de plusieurs nations. Mais on ne pouvait vivre heureux sans un c�ur purifi�. Aussi avons-nous raison d'honorer comme un dieu l'homme dont la doctrine r�pandue dans toutes les grandes nations apaise les c�urs en leur apportant les douces consolations de la vie. 22. Hercule avec ses travaux aurait-il ta pr�f�rence ? Tu ne l'accorderais pas sans t'�garer infiniment loin de la v�rit�. Qu'aurions-nous � craindre aujourd'hui de la gueule b�ante du lion de N�m�e ? ou des soies h�riss�es du sanglier d'Arcadie ? Que pourraient contre nous le taureau de Cr�te et le fl�au de Lerne, cette hydre fortifi�e d'un rempart de serpents venimeux ? Et les trois corps du gigantesque G�ryon, et les chevaux de Diom�de aux naseaux qui soufflaient le feu en Thrace, aux champs Bistoniens, � l'ombre de l'Ismare, ou la griffe recourb�e des redoutables h�tes du lac Stymphale, quel mal nous feraient-ils ? Et le gardien des Hesp�rides aux pommes d'or, ce dragon furieux au regard mena�ant, qui de son �norme corps aux amples replis embrassait le tronc de l'arbre, de quel danger nous menacerait-il aux rives atlantiques d'un oc�an inaccessible, et que n'ose jamais affronter ni Romain ni Barbare ? Tous les autres monstres de m�me sorte dont nous sommes d�livr�s, s'ils n'avaient pas �t� vaincus, en quoi pourraient-ils nous nuire ? En rien je pense ; la terre abonde jusqu'� sati�t� de b�tes sauvages ; la terreur et l'effroi remplissent les taillis, les montagnes et la profondeur des for�ts : lieux terribles, mais qu'il est presque toujours en notre pouvoir d'�viter. 44. Mais si notre c�ur n'est purg�, � quels combats, � quels p�rils ne faut-il pas nous pr�parer ! Combien alors d'�cres d�sirs d�chirent l'homme, et combien de craintes ! Et que dire de l'orgueil, de la luxure et de la col�re ? Quelles pestes n'apportent-ils pas ! Et le faste, et la paresse ? Celui donc qui a dompt� tous ces ennemis et qui les a chass�s de nos c�urs par la vertu de sa parole et sans armes, un tel homme ne sera-t-il pas jug� digne d'�tre mis au nombre des dieux ? Sans compter qu'il a souvent et divinement parl� des dieux immortels eux-m�mes et d�velopp� dans ses trait�s l'ordre entier de la nature. 56. C'est donc sur ses traces que je marche pour saisir les raisons des choses et pour enseigner apr�s lui le pacte selon lequel chaque �tre a �t� cr�� et auquel il lui faut demeurer fid�le, car il y a des lois du temps que rien ne peut rompre. Ainsi tout d'abord nous est apparue la nature de l'�me, form�e d'un assemblage corporel et qui ne peut perp�tuer �ternellement une existence intacte : car ce sont de simples simulacres qui trompent l'esprit dans les songes, lorsque l'on croit voir un �tre que la vie a quitt�. Maintenant l'ordre de mon trait� m'am�ne � expliquer comment le monde lui-m�me est de substance mortelle et soumis � la n�cessit� de la naissance ; de quelles fa�ons les combinaisons de la mati�re ont form� la terre, le ciel, la mer, les astres, le soleil et le globe de la lune ; quels �tres vivants ont pu na�tre de la terre et quels autres n'ont jamais pu obtenir l'existence ; comment les hommes, usant d'un syst�me de sons, ont commenc� � s'entretenir entre eux par le moyen des noms qu'ils ont donn�s aux choses ; et comment s'est gliss�e dans les c�urs cette crainte des dieux qui sur toute la surface de la terre prot�ge les temples, les bois sacr�s, les autels et les images des dieux. Je dirai encore comment le soleil dans son cours et la lune dans ses phases sont gouvern�s par la puissance de la nature, car ne croyons pas qu'entre le ciel et la terre ces astres fournissent une libre carri�re sans fin pour faire cro�tre les moissons et les �tres vivants, ou encore qu'ils roulent dans l'espace par la volont� des dieux. Ceux-l� m�mes en effet qui savent bien que les dieux m�nent une vie sans soucis s'interrogent quelquefois, �tonn�s, sur l'accomplissement des ph�nom�nes naturels, surtout sur ce qu'ils contemplent au-dessus de leurs t�tes, dans les r�gions �th�r�es ; alors ils retombent aux antiques superstitions, ils reprennent le joug des durs ma�tres auxquels leur mis�re leur fait attribuer un pouvoir souverain, car ils ignorent ce qui peut �tre et ce qui ne le peut pas, l'�nergie d�partie � chaque existence, enfin le terme inflexible qui la borne. 92. Mais pour ne pas t'arr�ter plus longtemps par de simples promesses, commence par consid�rer la mer, et les terres et le ciel : cette triple substance, ces trois corps, Memmius, cette trinit� de si dissemblables mais solides tissus, un seul jour les livrera � la ruine et, apr�s tant d'ann�es, soudain s'�croulera la masse et la machine du monde. 98. Je ne me dissimule pas de quelle surprise c'est frapper ton esprit que de t'annoncer la destruction fatale du ciel et de la terre : qu'il me sera difficile de t'en convaincre par mes discours ! Il en est ainsi d�s qu'on fait entendre aux oreilles une v�rit� inconnue jusque-l� qui ne peut �tre �prouv�e par les yeux ni par les mains, moyens les plus s�rs et les plus rapides de faire p�n�trer l'�vidence dans le c�ur de l'homme et dans le sanctuaire de son esprit. Je parlerai cependant, et peut-�tre l'�v�nement confirmera-t-il mes paroles ; peut-�tre verras-tu, en peu de temps, de terribles tremblements de terre faire �crouler l'univers. Puisse cette catastrophe �tre d�tourn�e loin de nous par la fortune, souveraine du monde, et le raisonnement plut�t que l'�v�nement apporter la preuve que le monde vaincu peut tomber dans l'ab�me avec un horrible fracas. 111. Mais avant de r�v�ler les arr�ts du destin, plus saints et plus s�rs que les oracles rendus par la Pythie du haut du tr�pied et sous le laurier de Ph�bus, mon savant discours t'apportera bien des consolations ; car il ne faut pas que tu croies, intimid� par la superstition, que la terre et le soleil, le ciel et la mer, les astres, la lune, soient promis par une origine divine � une dur�e �ternelle, et qu'ainsi il soit juste de punir, comme furent punis les G�ants, ceux qui commettent l'effroyable crime de vouloir par leur doctrine �branler les remparts du monde, �teindre dans le ciel l'�clat du soleil, fl�trir d'un langage mortel des �tres immortels. 123. Les �tres dont j'ai parl� se trouvent si �loign�s de la puissance divine et si indignes d'�tre compt�s au nombre des dieux qu'ils semblent bien plus propres � donner l'id�e de ce qui est �tranger au mouvement et au sentiment de la vie. En effet il n'y a pas lieu de croire que n'importe quel corps puisse poss�der �me et pens�e. Il ne peut y avoir d'arbres dans l'�ther, de nuages dans les flots sal�s, de poissons dans les champs, de sang dans le bois ni de s�ve dans la roche. Un ordre fixe a d�sign� le lieu o� doit na�tre et demeurer chaque �tre. De m�me l'esprit ne saurait avoir de naissance isol�e hors d'un corps, ni vivre s�par� des nerfs et du sang. Car s'il en �tait ainsi, l'esprit pourrait se tenir dans la t�te, dans les �paules, dans les talons, dans n'importe quel membre, puisque enfin il resterait toujours dans le m�me homme et dans la m�me enveloppe. Mais puisque dans notre corps m�me un ordre naturel a fix� le lieu sp�cial de r�sidence et de croissance pour l'�me et l'esprit, on n'en est que plus fond� � nier qu'ils puissent subsister hors d'un corps, sans une forme animale, et durer dans la gl�be friable, dans le feu du soleil, dans l'eau, dans les hautes r�gions �th�r�es . . . Impossible par cons�quent d'attribuer une essence divine � ce qui ne peut m�me �tre anim� du mouvement de la vie. 147. Tu n'as pas lieu de croire non plus que les dieux aient leur sainte demeure dans quelque partie du monde : leur nature est subtile, inaccessible � nos sens, � peine concevable � l'esprit ; et comme elle se d�robe au contact et � la prise de nos mains, elle ne peut toucher rien de ce qui nous est tangible, car le toucher est interdit � tout ce qui est intangible de nature. C'est pourquoi les demeures des dieux doivent diff�rer des n�tres ; elles ont n�cessairement m�me subtilit� que leur corps. Plus tard je te le d�montrerai amplement. 157. Dire que pour le bien des hommes les dieux ont voulu pr�parer les merveilles du monde et qu'il convient donc de louer leur oeuvre si digne de louange, de la regarder comme �ternelle et vou�e � l'immortalit� ; pr�tendre qu'en pr�sence d'un �difice offert aux races humaines pour toujours et par l'antique sagesse des dieux, il est sacril�ge de travailler � l'�branler par des discours t�m�raires pour le ruiner dans ses fondements ; cette th�se et d'autres de m�me sorte, Memmius, c'est pure folie ! Car ces �tres immortellement bienheureux, quels si grands avantages pourraient-ils esp�rer de notre reconnaissance qu'ils en prennent envie de tenter quoi que ce soit en notre faveur ? Quel attrait nouveau a pu, apr�s tant d'ann�es de repos, leur inspirer le d�sir de changer leur vie ? Il faut, semble-t-il, pour se plaire au changement, souffrir de son �tat. Mais pour qui n'a pas eu de malheurs, pour qui le pass� n'a �t� qu'un courant de beaux jours, quelle raison de s'enflammer d'amour pour la nouveaut� ? Croirons-nous donc que la vie se tra�nait dans la nuit et dans la tristesse, avant qu'ait lui l'aurore des choses ? Et pour nous, quel si grand mal �tait-ce de n'avoir pas �t� cr��s ? Quiconque est n� peut vouloir demeurer dans la vie tant que l'y retiendra la douce volupt� ; mais celui qui n'a jamais go�t� l'amour de la vie et qui jamais n'a figur� au nombre des �tres, celui-l�, en quoi serait-il l�s� de n'�tre pas venu au monde ? 182. Et le mod�le des choses � cr�er, et l'id�e m�me de l'homme, o� l'esprit des dieux les a-t-il trouv�s ? D'o� est venue � leur esprit la vision distincte de ce qu'ils voulaient faire ? Comment ont-ils pu conna�tre la vertu des atomes et les r�sultats possibles de leurs combinaisons, si la nature elle-m�me ne leur a pas fourni l'exemple de la cr�ation ? Comme les atomes sont innombrables et que soumis de toute �ternit� � des chocs vari�s, emport�s avec rapidit� par leur poids, ils se meuvent et s'unissent de toutes fa�ons en essayant sans cesse toutes les cr�ations que de multiples combinaisons permettent, il n'est pas �tonnant qu'ils aient enfin abouti � des unions et mouvements capables de donner au grand tout l'existence par le renouvellement perp�tuel. 196. Et quand j'ignorerais la nature des atomes, j'oserais encore, apr�s l'examen des ph�nom�nes c�lestes et bien d'autres d'ailleurs, affirmer que la nature n'a pas �t� faite pour nous et qu'elle n'est pas l'�uvre des dieux : tant l'ouvrage laisse � d�sirer ! 201. Tout d'abord, de tout ce que domine l'immense mouvement du ciel, les montagnes et les for�ts qu'habitent les b�tes sauvages ont conquis leur part avec avidit� ; elles la partagent avec les rochers et les vastes mar�cages, avec la mer qui fait large s�paration entre les rivages des divers continents. En outre, deux tiers � peu pr�s du globe sont ravis aux mortels par des chaleurs torrides et par des glaces sans fin. Le reste du sol, la nature, par sa force propre, le remplirait de broussailles, si la force humaine ne luttait pour vivre, et g�missant sans rel�che sous le poids du hoyau, pesant sur la charrue, ne d�chirait le sein de la terre. C'est parce que nous retournons avec le soc la gl�be f�conde, c'est parce que nous domptons le sol et appelons ses germes � la naissance, que tout peut de soi-m�me �clore et s'�lever dans les airs limpides. H�las, trop souvent ces fruits de tant de travaux, quand d�j� sur terre tout verdit, tout fleurit, voil� que le soleil, du haut des airs, les br�le de ses ardeurs excessives, ou bien des orages subits, des gel�es, les font p�rir, des vents imp�tueux les ravagent de leurs tourbillons. Et ces esp�ces sauvages et cruelles, ennemies de la race humaine, pourquoi la nature sur la terre et dans la mer veut-elle les nourrir et les multiplier ? Pourquoi chaque saison apporte-t-elle ses maladies ? Pourquoi rude la mort pr�matur�e ? 224. L'enfant ressemble au matelot qu'ont rejet� des flots cruels ; il g�t � terre, nu, incapable de parole, d�pourvu de tout ce qui aide � la vie, depuis le moment o� la nature l'a jet� sur les rivages de la lumi�re, apr�s l'avoir p�niblement arrach� au ventre de sa m�re. Il remplit l'espace de ses vagissements plaintifs, comme il est naturel � l'�tre qui a encore tant de maux � traverser. Pendant ce temps croissent heureusement les troupeaux de gros et petit b�tail et les animaux sauvages, qui n'ont besoin ni du jeu de hochet ni d'entendre le doux et chuchotant babil d'une tendre nourrice ; il ne leur faut point de v�tements qui changent avec les saisons, point d'armes pour prot�ger leurs biens, points de hauts remparts, puisque � tous fournissent toutes choses abondamment la terre f�conde et l'industrieuse nature. 236. Puisque la masse terrestre, l'eau, les souffles l�gers des vents et les br�lantes vapeurs du feu, dont se compose l'ensemble des choses, puisque tous ces corps connaissent la n�cessit� de na�tre et de mourir, pensons qu'il en est de m�me pour le monde entier. Car les �tres dont nous voyons les membres form�s d'une substance n�e et d'un corps mortel, ces �tres-l� apparaissent contraints � na�tre et � mourir. C'est pourquoi voyant les vastes membres, les parties gigantesques du monde se consumer et ensuite rena�tre, je conclus que pour le ciel et la terre pareillement il y a eu un premier instant et il y aura une ruine fatale. 248. Et ne m'accuse pas, Memmius, d'avoir adopt� au hasard l'opinion que la terre et le feu sont de nature mortelle, quand je n'ai pas dout� que l'eau et l'air ne p�rissent pour rena�tre et s'accro�tre � nouveau. D'abord, une certaine portion de la terre br�l�e par d'�ternels soleils ou sans rel�che foul�e par les pieds de la multitude, s'�vade en nu�es de poussi�re, en nuages l�gers que la violence des vents disperse dans toute l'�tendue de l'air ; une autre portion de la gl�be est liqu�fi�e par les pluies, et les fleuves rongent sans fin les rives de leurs cours. En outre, tout corps que la terre nourrit et fait cro�tre lui est restitu� pour la part qu'il a re�ue ; et puisque la terre est sans aucun doute la m�re de toutes choses et leur commun tombeau, il est certain qu'elle s'�puise et puis que, recevant � son tour, elle se refait. 262. Ajoute que dans la mer, dans les fleuves, dans les sources, des ondes toujours nouvelles ne cessent d'affluer et se r�pandent sans fin. Point n'est besoin de l'exposer, le concours universel des eaux en fait une �vidence. Mais une perte constante les garde d'un exc�s d'abondance. D'une part, leur masse diminue, balay�e par le souffle des vents, dissoute du haut du ciel par les rayons du soleil ; d'autre part, elles s'�coulent souterraines � travers le sol qui les divise : elles s'y filtrent, s'y d�pouillent de leur sel, puis elles se replient sur elles-m�mes et remontent vers les sources o� elles se rassemblent pour couler ensuite � la surface de la terre en douces eaux, partout o� la terre creus�e les invite � courir. 274. Je parlerai maintenant de l'air, qui subit des changements innombrables dans toute sa masse � tout moment ; toujours, en effet, ce qui �mane des corps se rend dans cette vaste mer a�rienne ; et si elle ne leur restituait � son tour ce qu'elle a re�u d'eux et ne r�parait ainsi leur �puisement, tous se trouveraient d�j� dissous et convertis en air. L'air donc ne cesse de se former aux d�pens des corps, et puis de leur faire retour, puisque toutes choses, nous le savons, sont dans un perp�tuel �coulement. 282. De m�me encore, cette riche source de fluide lumineux, le soleil �th�r�, baigne le ciel d'un �clat toujours frais, ne s'arr�tant point de remplacer la lumi�re par la lumi�re. Chacun de ses rayons ne p�rit-il pas, quelque objet qu'il ait �t� frapper ? Tu le peux bien voir par les effets d'un nuage, quand il passe sous le soleil et semble briser ses rayons, aussit�t leur partie inf�rieure s'efface tout enti�re et l'ombre court sur la terre partout o� le nuage s'avance � quoi l'on peut reconna�tre que les objets ont besoin d'une lumi�re toujours nouvelle, que chaque jet lumineux s'�vanouit aussit�t n� et que rien ne pourrait s'apercevoir � la clart� du soleil, si cette clart� cessait de se renouveler par sa source m�me. 295. Nos lumi�res nocturnes, ces flambeaux terrestres, ces lustres suspendus, ces torches lumineuses, qui m�lent � leurs �clats des tourbillons de fum�e, se h�tent aussi de produire, avec les ressources de leur flamme, une lumi�re toujours nouvelle : leurs feux tremblants, comme ils se pressent ! Aussi malgr� leur intermittence, la lumi�re ne cesse de se r�pandre alentour, si rapides sont tous les feux � remplacer la vieille flamme morte par une autre qui na�t ! Il en est ainsi du soleil, de la lune, des �toiles, croyons-le la lumi�re que ces astres nous envoient, ils la produisent par des �missions sans cesse renouvel�es et ils perdent leurs flammes � mesure qu'elles se produisent. Ne va donc pas les regarder comme dou�s d'une indestructible vigueur. 307. Enfin, ne vois-tu pas que les pierres elles-m�mes subissent le triomphe du temps ? Les hautes tours s'�croulent, les rochers volent en poussi�re ; les temples, les statues des dieux, s'affaissent trahis par l'�ge ; ils se d�gradent sans que la divinit� puisse reculer l'instant fatal de la destruction et faire obstacle aux lois de la nature. Ne voyons-nous pas les monuments �lev�s aux h�ros se d�labrer, tomber � terre min�s par la vieillesse et des quartiers de roche se d�tacher du sommet des monts et rouler sans avoir pu r�sister plus longtemps � l'effort des temps m�me limit�s ? En effet ils ne se d�tachent pas pour tomber soudainement, s'ils avaient pu soutenir ind�finiment, sans en �tre �branl�s, tous les assauts de l��ge. 318. Contemple maintenant la vaste enceinte qui nous entoure, qui nous domine, qui tient la terre embrass�e ; si, comme le disent certains sages, c'est de l� que sortent tous les �tres pour y rentrer une fois dissous, il faut bien que ce tout soit tout entier d'une mati�re contrainte � la naissance et � la mort. Car toute substance qui nourrit et accro�t d'autres corps �prouve n�cessairement des pertes, qu'elle r�pare � mesure que les corps lui font retour 325. En outre, s'il n'y a pas eu de commencement pour la terre et le ciel, s'ils ont exist� de toute �ternit�, d'o� vient qu'au del� de la guerre des Sept Chefs contre Th�bes et de la mort de Troie on ne connaisse point d'autres �v�nements chant�s par d'autres po�tes ? O� se sont donc engloutis tant de fois les exploits de tant de h�ros, et pourquoi les monuments �ternels de la renomm�e n'ont-ils pas recueilli et fait fleurir leur gloire ? Mais, je le pense, l'ensemble du monde est dans sa fra�che nouveaut�, il ne fait gu�re que de na�tre. C'est pourquoi certains arts se polissent encore aujourd'hui, vont encore progressant que n'a-t-on pas, de nos jours, ajout� � la navigation ! que de nouveaux accords ont invent�s les musiciens ! Enfin ce syst�me de la nature que j'expose, c'est aussi une d�couverte r�cente, et personne avant moi ne s'�tait rencontr� pour le faire passer dans la langue de notre patrie 339. Peut-�tre penses-tu que les �ges ant�rieurs ont connu toutes ces m�mes choses, mais que des g�n�rations humaines ont p�ri consum�es par des feux d�vorants, que des villes tomb�rent renvers�es par quelque gigantesque �branlement du monde, ou bien qu'� la suite de pluies continuelles les fleuves d�cha�n�s � travers les terres ont submerg� les cit�s. Ce serait une raison de plus pour que tu avoues ta d�faite et reconnaisses que la terre et le ciel sont eux-m�mes destin�s � p�rir. En effet, quand le monde souffrait de tant de maux et supportait l'�preuve de si graves p�rils, il n'e�t fallu que l'invasion d'un fl�au plus funeste encore pour lui infliger un d�sastre d�cisif et n'y laisser que ruines. Nous-m�mes, comment nous reconnaissons-nous tous mortels, si ce n'est parce que nous sommes sujets aux m�mes maladies qui ont retranch� nos semblables du nombre des vivants ? 352. Poursuivons : tout corps qui dure �ternellement doit poss�der le pouvoir de repousser par la pl�nitude d'une solide substance les chocs ext�rieurs, sans se laisser entamer par d'autres corps qui risqueraient de rompre l'�troite coh�sion de ses parties (tels sont les �l�ments premiers de la mati�re dont j'ai pr�c�demment expos� la nature) ; ou bien il est capable de se perp�tuer dans l'infini des �ges parce qu'il se rit des coups (tel le vide intangible et qui ne redoute aucun choc) ou encore parce qu'il n'a autour de lui aucun espace o� les choses puissent en quelque sorte aller s'�garer et se dissoudre : tel cet �ternel ensemble des ensembles hors duquel il n'y a ni lieu ouvert � la dissipation des parties ni corps pour les heurter et les briser par violence. Mais, comme je l'ai enseign�, le monde n'est point un corps d'une solide pl�nitude, puisque le vide se m�le aux choses ; le monde n'est pas non plus comme le vide, et il ne manque pas de corps qui puissent, arrivant en masse des profondeurs de l'infini, renverser dans leur violent tourbillon son assemblage ou lui infliger quelque autre destruction ; et pas davantage ne manque un espace, une immensit� o� les remparts du monde puissent s'ab�mer, ou quelque force les faire tomber sous ses coups. La porte de la mort n'est donc ferm�e ni au ciel, ni au soleil, ni � la terre, ni aux profondes eaux de la mer ; elle s'ouvre toute grande sur le gouffre immense et b�ant qui doit les engloutir. C'est pourquoi le monde a eu lui aussi sa naissance, avouons-le : car �tant de substance mortelle, il n'e�t pu, pendant des si�cles et jusqu'� ce jour, braver les redoutables assauts d'une dur�e sans fin. 381. Enfin, puisque les membres de ce grand corps qu'est le monde se livrent sans rel�che une guerre impie, ne vois-tu pas que leur longue lutte pourra un jour avoir son terme ? Ce sera par exemple quand le soleil et les autres feux, ayant bu toutes les eaux, seront vainqueurs, comme ils s'y efforcent sans avoir pu encore y r�ussir ; car les fleuves leur opposent des forces �gales, eux qui, venus du fond de l'oc�an, menacent m�me de tout engloutir. Menace vaine ! la masse des eaux sans cesse diminue, balay�e � sa surface par le souffle des vents, dissoute par les rayons du soleil �th�r� : les deux forces se flattent d'avoir tout dess�ch�, avant que le liquide �l�ment ait accompli son entreprise. Ainsi l'esprit de guerre anime les �l�ments, qui luttent pour la possession du monde, sans que la victoire se fixe jamais. Et cependant il y eut un jour o� le feu l'emporta, un autre jour o�, selon la l�gende, l'eau r�gna sur les terres. 397. Le feu fut victorieux, en effet, et consuma une partie du monde dans ses flammes, lorsque les ardents chevaux du soleil, d�tournant Pha�ton de la bonne route, l'emport�rent � travers toute l'�tendue a�rienne et terrestre. Mais le p�re tout-puissant, saisi d'une violente col�re, frappa soudain de sa foudre l'orgueilleux Pha�ton et, de son char, le pr�cipita sur la terre. Le soleil, qui vint le recueillir dans sa chute, reprit l'�ternel flambeau du monde, ramena les chevaux �pars, les attela de nouveau encore tout fr�missants, puis leur faisant reprendre la route accoutum�e, r�tablit l'ordre universel. Voil� ce qu'ont chant� les anciens po�tes de la Gr�ce, mais une telle fable s'�gare trop loin de la raison. Le feu peut triompher sans doute, mais c'est quand l'infini en a fourni une trop grande masse de principes. Puis sa force tombe, si quelque autre cause la surmonte ; ou bien tout p�rit, consum� par le souffle br�lant. Le liquide �l�ment, mass� un jour lui aussi, mena�a de l'emporter, dit la fable, quand il submergea une multitude de villes des hommes. Puis, quand une autre cause eut fait c�der cette force dont l'infini avait assembl� tant de principes, alors s'arr�t�rent les pluies et se calma la violence des fleuves. 417. Mais comment l'immense concours de mati�re a-t-il assur� les fondements de la terre et du ciel, creus� les ab�mes de la mer, r�gl� les r�volutions du soleil et de la lune : c'est ce que je vais exposer. Car ce n'est certes point par r�flexion, ni sous l'empire d'une pens�e intelligente, que les atomes ont su occuper leur place ; ils n'ont pas concert� entre eux leurs mouvements. Mais comme ils sont innombrables et mus de mille mani�res, soumis pendant l'�ternit� � des impulsions �trang�res, et qu'emport�s par leur propre poids ils s'abordent et s'unissent de toutes fa�ons, pour faire incessamment l'essai de tout ce que peuvent engendrer leurs combinaisons, il est arriv� qu'apr�s avoir err� durant des si�cles, tent� unions et mouvements � l'infini, ils ont abouti enfin aux soudaines formations massives d'o� tir�rent leur origine ces grands aspects de la vie : la terre, la mer, le ciel, les esp�ces animales. 433. Un temps fut o� ne se voyaient encore ici-bas ni le char du soleil dans son vol sublime, haute source de lumi�re, ni les astres du vaste monde, ni la mer, ni le ciel, ni m�me la terre, ni l'air, rien enfin de pareil aux spectacles d'aujourd'hui, mais une sorte d'assemblage tumultueux d'�l�ments confondus. Puis commenc�rent � se d�gager quelques parties, les semblables s'associ�rent aux semblables, l'univers prit ses contours et forma ses membres, de vastes ensembles s'ordonn�rent. Jusque-l�, en effet, la discorde des �l�ments avait tout m�l� : distances, directions, liens, pesanteurs, forces de choc, rencontres et mouvements ; ce n'�tait entre eux qu'une m�l�e g�n�rale, � cause de la dissemblance de leurs formes et de la vari�t� de leurs figures ; car s'ils se joignaient, tous ne pouvaient rester unis ou bien accomplir ensemble les mouvements convenables. Mais alors de la terre se distingua la vo�te du ciel ; � part, la mer s'�tendit dans son lit ; � part aussi brill�rent les feux purs de l'�ther. 450. D'abord, tous les �l�ments de la terre, en vertu de leur poids et de leur enchev�trement, se rassemblaient au centre et occupaient les r�gions inf�rieures ; et plus ils se resserraient et s'enchev�traient, plus fort ils lib�raient les principes dont se devaient composer la mer, les astres, le soleil, la lune et l'enceinte du vaste monde. Tous ces corps en effet sont form�s d'atomes plus lisses et plus ronds, d'�l�ments beaucoup plus petits que ceux de la terre. S'�chappant donc par les pores d'une terre encore peu dense, le premier s'�leva l'�ther constell�, entra�nant avec lui dans son vol un grand nombre de feux. C'est � peu pr�s ce que nous voyons souvent aux premiers moments du matin, quand sur l'herbe des prairies, toute perl�e de ros�e, le soleil levant jette la pourpre de ses rayons : une vapeur s'exhale des lacs et des fleuves in�puisables, la terre elle-m�me quelquefois semble fumante ; et tout cela qui s'�l�ve et s'assemble dans l'air sup�rieur forme en se condensant le tissu des nuages qui voilent le ciel. De m�me, aux premiers temps du monde, le fluide l�ger de l'�ther se rassembla de toutes parts pour former la vo�te de notre univers et, r�pandu par del� dans toutes les directions, embrassa le reste des choses dans son avide �treinte et leur servit de rempart 472. A sa suite naquirent le soleil et la lune ; leurs globes roulent entre le ciel et la terre dans les airs : ni la terre ne se les adjoignit, ni l'immense �ther ; ils n'avaient ni assez de poids pour se fixer au fond de l'univers, ni assez de l�g�ret� pour monter dans les r�gions sup�rieures. Ils ont leur place dans l'intervalle ; l�, ils tournent, corps pleins de vie, pi�ces de la machine mondiale. C'est ainsi qu'en nous certains membres demeurent en repos pendant que d'autres sont en mouvement. 481. Cette disjonction accomplie, tout � coup la terre, l� o� maintenant s'�tend le vaste azur de la mer, s'affaissa, creusant des ab�mes � l'�l�ment sal�. Et de jour en jour, � mesure que l'ardeur de l'�ther et que les rayons du soleil � coups r�p�t�s resserraient la masse terrestre, r�duite � la surface et condens�e au centre, plus de ce corps press� s'exprimait une abondante sueur sal�e, dont l'�coulement allait accro�tre la mer et ses plaines flottantes, plus aussi s'�chappaient, s'envolaient des particules sans nombre de feu et d'air, qui allaient peupler dans les hauteurs du ciel, loin de la terre, les temples de la lumi�re. Les plaines s'abaissaient, les montagnes s'�levaient, car les rochers ne pouvaient s'affaisser, ni le sol terrestre s'aplanir en surface �gale. 496. C'est ainsi que se constitua la terre en un corps compact et pesant ; tout le limon du monde, pour ainsi parler, se pr�cipita dans les profondeurs et s'y d�posa. Au-dessus se form�rent la mer, puis l'air, enfin l'�ther et ses feux. Tous ces corps se compos�rent d'atomes fluides, et sont rest�s purs de tout m�lange, d'ailleurs in�gaux en l�g�ret� ; le plus fluide et tout ensemble le plus l�ger, l'�ther, surmonta les r�gions a�riennes et il ne saurait h�ler son impalpable substance aux orages de l'espace ; il laisse les autres �l�ments s'emporter en violents tourbillons, subir l'inconstance des temp�tes ; et lui, il entra�ne ses feux d'un essor �gal et s�r. Qu'en effet il soit capable de couler avec mesure et continuit�, c'est ce que montre la mer, dont les ondes ont une marche immuable et soumise � des lois constantes. 510. La cause du mouvement des astres, c'est ce que je vais maintenant chanter. D'abord, si c'est la grande vo�te du ciel qui tourne, il faut supposer qu'elle re�oit � ses deux p�les une double pression de l'air qui la maintient et l'enferme de chaque c�t�, qu'ensuite un courant sup�rieur l'entra�ne dans le sens o� roulent les astres �clatants de l'�ternel univers ; ou encore qu'un courant inf�rieur, soufflant en sens contraire, meut la sph�re � la mani�re de ces roues � auges que font tourner les fleuves. 518. Il se peut encore que le ciel entier demeure immobile, tandis que les astres lumineux poursuivent leur course ; en ce cas, ce sont les vapeurs br�lantes de l'�ther qui, trop � l'�troit dans l'enceinte c�leste et cherchant tout � l'entour une issue, d�terminent l'orbite des constellations dans le ciel nocturne ; ou bien un fleuve d'air venu de l'ext�rieur s'empare des astres et les fait tourner ; ou encore ils glissent d'eux-m�mes, allant l� o� les appelle l'aliment qui oriente leur marche et cherchant �� et l� dans les champs du ciel la mati�re de feu dont ils se repaissent. Les causes exactes de ce qui se passe en ce monde sont difficiles � �tablir avec certitude. Mais ce qui est possible, et ce que nous montre le grand Tout, dans la diversit� de ses mondes diversement constitu�s, voil� ce que j'enseigne. Je propose pour expliquer la gen�se du mouvement astral plusieurs causes capables d'agir � travers le grand Tout . Une seule cependant doit r�gler le mouvement des �toiles : mais laquelle ? En d�cider n'est pas permis � celui dont la pens�e ne progresse que pas � pas. 535. Pour que la terre reste en repos au centre du monde, il faut que peu � peu d�croisse et s'annihile sa pesanteur, et qu'elle ait pris dans sa partie inf�rieure une nouvelle nature fondue originellement dans une �troite unit� avec les parties a�riennes du monde auxquelles elle est incorpor�e. C'est pourquoi elle n'est pas pour l'air un fardeau trop pesant : ainsi � l'homme ses propres membres ne p�sent nullement, la t�te n'est pas une charge pour le cou, le poids de tout le corps n'est pas sensible aux pieds. Au contraire, le moindre fardeau qui nous vient de l'ext�rieur nous est d'un poids incommode, quoique souvent beaucoup moins lourd : tant importe ce qui est possible dans chaque cas. La terre n'est pas une �trang�re adjointe soudainement � une atmosph�re �trang�re ; elle a �t� con�ue en m�m� temps que l'air, d�s la premi�re origine du monde, dont elle appara�t partie bien distincte, comme nos membres dans notre personne. 551. La terre, quand un violent coup de tonnerre l'�branle tout � coup, communique la secousse � tout ce qui est � sa surface. Elle ne le pourrait en aucune fa�on si des liens ne la rattachaient aux parties a�riennes du monde et � la mati�re c�leste. Elle y tient par des racines communes, elle leur est unie d�s le commencement des �ges, les trois substances enlac�es n'en font qu'une. En nous-m�mes, malgr� le grand poids du corps, ne vois-tu pas l'�me, la tant subtile �me, le soutenir, parce qu'elle lui est unie intimement et ne fait qu'un avec lui ? Enfin quelle force pourrait le soulever dans ses bonds agiles, sinon celle de l'�me, par qui nos membres sont gouvern�s ? Tu dois concevoir maintenant quelle puissance acquiert une substance, si l�g�re soit-elle, d�s qu'elle est unie � une substance pesante, comme l'air � la terre et comme, en nous, l'�me au corps. 565. Le disque ardent du soleil ne peut �tre ni plus grand ni moindre qu'il n'appara�t � nos sens. Car de quelque distance qu'un feu nous envoie sa lumi�re et fasse sentir � nos membres sa chaleur, l'intervalle n'enl�ve rien � sa masse enflamm�e et n'en r�duit aucunement l'apparence. Or la chaleur du soleil et la lumi�re qu'il r�pand arrivent jusqu'� nos sens et caressent notre s�jour ; il faut donc bien que sa forme et ses couleurs nous apparaissent tels que rien ne puisse y �tre ajout� ou en �tre retranch�, dans leur juste r�alit�. 575. Et la lune, soit que dans sa course elle �claire ce globe d'une lumi�re emprunt�e, soit qu'elle la tire d'elle-m�me, n'a pas en tout cas plus de volume que ne lui en voient nos yeux. Tout objet aper�u de loin par del� une �paisse couche d'air prend un aspect confus avant de nous para�tre diminu� ; ou puisque la lune pr�sente une face claire et de contour net, il faut que d'ici-bas nous la voyions avec sa forme r�elle et sa v�ritable grandeur, telle qu'elle est dans le ciel 585. Enfin il en est ainsi de tous les feux de l'�ther que l'homme voit briller. Ceux qu'il allume sur la terre, tant que l'�il en distingue le scintillement et en per�oit l'�clat, ne semblent pas sensiblement changer soit en moins soit en plus, quelle que soit la distance. Il en faut conclure que les feux de l'�ther eux-m�mes ne sont que tr�s l�g�rement plus petits ou plus grands que leur apparence. 592. On ne doit pas s'�tonner davantage que le soleil, si petit qu'il soit, �mette assez de lumi�re pour en inonder les mers, les terres et tout le ciel, pour envelopper toutes choses de sa chaude vapeur. Il se peut que notre univers n'ait que cette source d'o� puisse jaillir abondamment la lumi�re, parce que c'est le foyer o� les atomes de chaleur viennent de partout se rassembler dans un �lan unanime, pour se r�pandre ensuite de l� dans l'univers entier. Ne vois-tu pas de m�me qu'un simple filet d'eau est capable d'irriguer les prairies, quelquefois d'inonder les champs ? Il se peut aussi que le soleil, sans avoir des feux tr�s abondants, �chauffe l'air voisin et l'enflamme, en supposant l'air milieu favorable et enflammable � la moindre ardeur ; ainsi parfois les moissons et le chaume s'embrasent au contact d'une seule �tincelle. Peut-�tre encore le soleil est-il un rouge flambeau qu'environnent dans les hauteurs du ciel une multitude de feux invisibles, d�pourvus de tout �clat et dont la chaleur est destin�e � accro�tre la force de ses rayons. 613. Mais la marche du soleil, comment en donner une explication simple et nette ? Comment, sorti de ses quartiers d'�t�, prolonge-t-il sa courbe vers l'hivernal Capricorne et revient-il ensuite dans la direction du solstice d'�t� qui est son terme ? Et comment la lune peut-elle sembler franchir en un mois l'espace que le soleil met une ann�e � parcourir ? Une seule cause, dis-je, ne peut rendre compte de ces ph�nom�nes. Il se peut tout d'abord que le divin D�mocrite ait raison, lui qui pr�tend que plus les astres approchent de la terre, moins vite les emporte le tourbillon du ciel. La vitesse et la force du tourbillon faiblissent en effet � mesure qu'il s'abaisse et pour cette raison le soleil, plac� au-dessous des constellations ardentes, se trouve distanc� peu � peu avec les feux qui le suivent. Et la lune mieux encore : elle reste bien plus en arri�re, �tant plus �loign�e du ciel et plus voisine de la terre ; elle n'en a que plus de peine � suivre la marche des �toiles. Plus le tourbillon qui l'emporte le c�de en vitesse � celui du soleil, plus les astres ont d'aisance � l'atteindre et � la d�passer. Voil� pourquoi elle para�t revenir si rapidement � chacun d'eux : c'est eux en r�alit� qui reviennent � elle. 636. Il se peut aussi que des deux extr�mit�s du monde s'�lancent avec une alternance r�guli�re deux courants d'air : l'un pousserait le soleil des signes de l'�t� jusqu'au tropique et aux glaces de l'hiver ; l'autre le rejetterait des ombres glac�es jusqu'� ses quartiers d'�t� parmi les signes ardents. On peut de m�me penser que la lune et les �toiles, dont les grandes r�volutions s'accomplissent en de grandes ann�es, sont pouss�es elles aussi par un souffle altern� dans leur double course. Ne vois-tu pas les nuages, sous le souffle de vents oppos�s, aller dans des directions contraires, ceux d'en bas croisant ceux d'en haut ? Pourquoi les astres ne d�criraient-ils pas dans l'�ther leurs immenses cercles sous l'action de courants oppos�s ? 649. La nuit enveloppe la terre d'�paisses t�n�bres parce que le soleil au terme de sa longue course, � l'extr�mit� du ciel, y exhale ses derniers feux �puis�s par le voyage, affaiblis par les couches d'air travers�es ; ou bien la m�me force qui a conduit sa course au-dessus des terres l'oblige � rouler son disque sous nos pieds. 655. Il y a une heure marqu�e o� la d�esse de l'Aube introduit dans les airs l'Aurore aux doigts de rose et ouvre les portes � la lumi�re : c'est que le m�me soleil revenant de dessous la terre annonce son retour par les rayons qu'il lance en avant pour enflammer le ciel ; ou bien, � cette heure pr�cise, des feux se rassemblent, des atomes ign�s affluent pour donner chaque jour naissance � un soleil nouveau. C'est ainsi, dit-on, qu'on voit des sommets de l'Ida, au lever du jour, des feux �pars qui se r�unissent en un seul globe et composent un disque parfait. 665. Et qu'on n'aille pas ici s'�tonner que les atomes du feu puissent se rassembler � des heures marqu�es pour r�parer l'�clat du soleil. Que de ph�nom�nes ne voyons-nous pas dans la nature se produire � date fixe ! C'est � date fixe que les arbres prennent leurs fleurs, � date fixe qu'ils les laissent tomber. Ce n'est pas en des temps moins certains que l'exigence de l��ge fait tomber les dents des vieillards et donne un tendre duvet au corps des adolescents, auxquels elle fait descendre le long de chaque joue une barbe naissante. Enfin la foudre, la neige, les pluies, les nuages, les vents, rien de tout cela n'arrive � des saisons impr�cises. C'est que les causes premi�res mises en branle lors de la constitution du monde produisent toujours les m�mes effets dans un ordre invariable 679. Nous voyons s'allonger les jours et les nuits raccourcir, nous voyons les jours diminuer tandis que les nuits deviennent plus longues ; c'est peut-�tre que le soleil, toujours le m�me dans l'�ther, fournit au-dessus et au-dessous de la terre des carri�res de longueur diff�rente et partage ainsi son orbite en arcs in�gaux ; ce qu'il retranche � un h�misph�re, il le restitue � l'autre, dans lequel la courbe d�crite sera d'autant plus grande, jusqu'� ce qu'il rencontre ce signe c�leste sous lequel le n�ud de l'ann�e met � �galit� de dur�e la lumi�re du jour et les ombres de la nuit. Car l� o� se joignent le souffle de l'Aquilon et celui de l'Auster, la partie du ciel que le soleil d�crit se trouve � une �gale distance de ses bornes tropicales, par suite de la position du cercle des douze signes dans lequel il accomplit sa r�volution annuelle en frappant de sa lumi�re oblique la terre et le ciel : tel est l'enseignement de ces sages qui ont reproduit les r�gions c�lestes en des cartes d�cor�es de l'image des constellations. 695. Peut-�tre encore un air plus �pais par endroits retarde-t-il sous la terre les feux tremblants qui ont alors peine � le traverser pour �merger � l'orient. De l� viendrait la lenteur paresseuse des nuits d'hiver, pendant lesquelles on languit apr�s le brillant diad�me du jour. Il se peut aussi que selon l'alternance des saisons, plus lentement ou plus vite se rassemblent les feux dont le concours fait lever le soleil � des points fixes de l'horizon. 703. La lune, frapp�e peut-�tre des rayons du soleil dont elle tire sa clart�, d�couvre � nos regards un disque plus grand de jour en jour � mesure qu'elle s'�loigne du disque solaire, jusqu'� ce que, lui faisant face, elle brille enfin dans son plein et en regarde la chute quand elle se l�ve sur l'horizon. Puis elle doit insensiblement cacher, pour ainsi dire, sa lumi�re sur l'autre face de son globe, � mesure qu'elle se rapproche du soleil en parcourant l'autre moiti� du Zodiaque. Telle est l'interpr�tation de ceux qui se la figurent comme une boule dont la course se d�roule au-dessous du soleil, en quoi ils semblent dire vrai. 714. Mais on est aussi fond� � croire la lune dou�e d'une lumi�re propre et d�roulant dans le ciel les diff�rentes figures de son �clat. Il se peut alors qu'un autre corps emport� avec elle parall�lement dans l'espace s'interpose entre elle et nous de diverses mani�res, lui-m�me invisible parce qu'il glisse sans lumi�re. Peut-�tre encore la lune tourne-t-elle sur elle-m�me, comme un globe dont une moiti� serait teinte de lumi�re blanche, et pr�sente-t-elle ainsi ses diff�rentes phases, tant�t tournant enti�rement vers nous sa partie �clair�e et montrant toute sa face � nos yeux, tant�t ramenant en arri�re par degr�s cette moiti� lumineuse, et puis nous la d�robant tout � fait. Telle est la doctrine babylonienne des Chald�ens, qu'ils opposent aux astronomes grecs et s'efforcent de faire pr�valoir contre eux, comme si les deux syst�mes en lutte n'�taient pas tous deux admissibles, comme s'il y avait une raison pour embrasser l'un plut�t que l'autre. 730. Enfin, pourquoi n'y aurait-il pas une succession de lunes toujours nouvelles, produisant r�guli�rement dans un ordre fixe des figures d�termin�es et dont chacune n�e un jour s'�vanouirait le lendemain, faisant place � une autre ? Il serait difficile de d�montrer victorieusement le contraire, quand on voit tant de productions diverses se succ�der dans un ordre aussi r�gulier. Le Printemps vient et V�nus avec lui ; en avant le h�raut ail� de la d�esse, Z�phyr ; sur les pas de Z�phyr, Flore sa m�re leur pr�pare une route fleurie de couleurs et de parfums. A leur suite, voici l'�t� aride avec sa compagne, la poudreuse C�r�s, et le souffle des vents �t�siens. Puis c'est l'Automne ; avec lui marche Bacchus et son cort�ge. C'est ensuite le tour d'autres temps : les vents soufflent, le Vulturne gronde, l'Auster menace de sa foudre. Enfin la saison froide am�ne les neiges et l'engourdissement, c'est l'Hiver qui frissonne et qui claque des dents. S'�tonnera-t-on maintenant qu'� date fixe la lune naisse et qu'� date fixe elle soit d�truite, alors que tant de choses se manifestent � �poques si marqu�es ? 750. Aux �clipses du soleil et de la lune on peut de m�me attribuer plusieurs causes. Pourquoi pr�tendre que la lune intercepte � nos yeux la lumi�re du soleil et, s'interposant entre la terre et lui dans les hauteurs du ciel, dresse l'obstacle de son disque opaque devant les ardents rayons ? Pourquoi dans ce ph�nom�ne l'effet ne serait-il pas mis au compte d'un autre corps dont aucune lumi�re ne r�v�lerait la course ? Mais le soleil lui-m�me ne pourrait-il � un certain moment d�faillir, laisser tomber ses feux et puis les ranimer, une fois franchies les r�gions hostiles � ses flammes et dans lesquelles ses feux s'�teignent et p�rissent ? Et si la terre � son tour peut priver la lune de lumi�re et, plac�e au-dessous du soleil, tenir ses rayons captifs, tandis que l'astre mensuel traverserait l'�paisseur du c�ne d'ombre, pourquoi aussi, dans le m�me temps, un autre corps ne passerait-il pas sous la lune ou ne glisserait-il pas devant le disque solaire, interceptant ainsi ses rayons et la diffusion de sa lumi�re ? Mais d'ailleurs, si la lune brillait d'un �clat propre, pourquoi ne pourrait-elle pas s'alanguir dans une r�gion d�termin�e du monde, en traversant des zones ennemies de ses feux ? 770. J'ai donc expliqu� comment � travers l'azur du vaste monde chaque ph�nom�ne peut s'accomplir ; j'ai donn� les moyens de conna�tre les r�volutions du soleil et de la lune, et quelle force en est la cause ; nous savons �galement pour quelle raison de lumi�re intercept�e ces astres paraissent s'�teindre et semblables � de grands yeux qui se ferment et se rouvrent tour � tour, r�pandent sur la terre une nuit inattendue ou la parcourent d'un �clat qui l'illumine. Maintenant je reviens au monde dans sa nouveaut�, quand la terre �tait encore molle, et je dirai quelles productions elle hasarda pour la premi�re fois aux rivages de la lumi�re en les abandonnant aux caprices des vents. 781. D'abord ce furent toutes sortes d'herbes et un �clat verdoyant ; la terre les donna aux collines ainsi qu'� toutes les plaines ; des fleurs brill�rent parmi l'herbe des vertes prairies, puis toute une vari�t� d'arbres s'�leva dans les airs, � l'envi et sans limite de croissance. De m�me que la plume, le poil, les crins et les soies sont les premiers � se former sur les membres des quadrup�des et sur le corps des oiseaux, ainsi la jeune terre commen�a par produire les herbes et les arbrisseaux et ne cr�a qu'ensuite les �tres vivants, mais en grand nombre et par esp�ces diverses. Les animaux en effet ne sont pas tomb�s du ciel et les �tres terrestres n'ont pas surgi de l'onde sal�e. Il faut donc reconna�tre qu'� juste titre la terre a re�u le nom de m�re, puisque c'est de la terre que toutes cr�atures sont n�es. Combien d'�tres vivants aujourd'hui encore se forment au sein de la terre, engendr�s par l'eau des pluies unie � la chaleur du soleil ! Il n'est donc pas �tonnant qu'il en soit n� de plus nombreux et de plus grands alors qu'ils pouvaient se d�velopper dans toute la nouveaut� de la terre et de l'air. 799. Les esp�ces ail�es les premi�res, toutes les vari�t�s des oiseaux quitt�rent leurs oeufs d'o� les faisait �clore la saison du printemps ; c'est ainsi que de nos jours l'�t� voit les cigales abandonner d'elles-m�mes leur ronde tunique pour chercher nourriture et vie. C'est en ces temps, sache-le, que la terre fit na�tre la premi�re g�n�ration des hommes. Chaleur et humidit� abondaient dans les campagnes. Aussi, partout o� la disposition des lieux s'y pr�tait, des matrices croissaient-elles enracin�es dans le sol, et le terme venu, l��ge lib�rait les nouveau-n�s fuyant l'humidit� et aspirant � l'air libre : la nature alors dirigeait vers eux les pores de la terre qu'elle obligeait � leur verser un suc semblable au lait : ainsi maintenant toute femme qui a enfant� se remplit d'un doux lait, parce qu'un �lan porte tous les aliments aux mamelles. La terre alors donnait leur nourriture aux enfants, la chaleur leur tenait lieu de v�tement, l'herbe leur offrait pour berceau son �paisse et molle toison. 816. L'enfance du monde ne produisait ni durs froids, ni chaleurs excessives, ni violences de vent : car toutes choses croissent d'un cours �gal et prennent force. Aussi le r�p�terai-je, le nom de m�re appartient � la terre qui le m�rite, puisqu'elle a cr�� la race humaine et produit pour ainsi dire au temps marqu� toutes les esp�ces animales, celles qui errent en s'�battant sur les hautes montagnes et celles qui volent dans les airs sous les formes les plus vari�es. 824. Mais il y a un terme � la f�condit�, et la terre cessa d'enfanter, telle une femme �puis�e par l��ge. L'�volution du monde entier est le fruit du temps, les choses passent n�cessairement d'un �tat � un autre, aucune ne reste semblable � soi, tout s'en va, tout change, tout se m�tamorphose par la volont� de la nature. Telle existence tombe en poussi�re ou languit de vieillesse, tandis qu'une autre cro�t � sa place, sortie de la fange. C'est donc ainsi que le monde entier �volue dans le temps et que d'�tat en �tat passe la terre : ce dont elle �tait capable, elle ne l'est plus, mais elle peut ce qui lui fut impossible 835. Que de monstres la terre en travail s'effor�a de cr�er, �tranges de traits et de structure ! On vit l'androgyne, qui tient des deux sexes mais n'appartient � aucun, et n'est ni l'un ni l'autre ; on vit des �tres sans pieds et sans mains, ou muets et sans bouche, ou sans regard, aveugles, ou bien dont les membres adh�raient tous au tronc et qui ne pouvaient ni agir, ni marcher, ni �viter un p�ril, ni pourvoir � leurs besoins. Tous ces monstres et combien d'autres de m�me sorte furent cr��s en vain, la nature paralysa leur croissance et ils ne purent toucher � la fleur tant d�sir�e de l��ge, ni trouver de nourriture, ni s'unir par les liens de V�nus. Il faut en effet, nous le voyons, tout un concours de circonstances pour que les esp�ces puissent durer en se reproduisant : des aliments d'abord, puis des germes f�conds distribu�s dans l'organisme avec une issue par o� ils puissent s'�couler hors du corps alangui, et enfin, pour que la femelle puisse se joindre au m�le, des organes qui leur permettent d'�changer des joies partag�es. 853. Beaucoup d'esp�ces durent p�rir sans avoir pu se reproduire et laisser une descendance. Toutes celles que tu vois respirer l'air vivifiant, c'est la ruse ou la force, ou enfin la vitesse qui d�s l'origine les a d�fendues et conserv�es. Il en est un bon nombre en outre qui se sont recommand�es � nous par leur utilit� et remises � notre garde. L'esp�ce cruelle des lions et autres b�tes f�roces, c'est dans la force et le courage qu'elle a trouv� sa s�ret� ; les renards ont trouv� la leur dans la ruse, les cerfs dans la fuite. Mais les chiens au sommeil l�ger et au c�ur fid�le, les b�tes de somme et de trait, les troupeaux porte-laine et les animaux � cornes, toutes ces esp�ces se trouvent confi�es � la garde de l'homme, Memmius. Port�es � fuir les b�tes sauvages, � chercher la paix et une abondante p�ture acquise sans p�ril, elles ont re�u de nous ces biens pour prix de leurs services. Quant aux animaux qui ne furent dou�s ni pour vivre ind�pendants par leurs propres moyens, ni pour gagner en bons serviteurs nourriture et s�curit� sous notre protection, tous ceux-l� furent pour les autres proie et butin et rest�rent encha�n�s au malheur de leur destin jusqu'au jour o� leur esp�ce fut compl�tement d�truite par la nature. 876. Les Centaures n'ont jamais exist� ; en aucun temps n'a pu vivre un �tre � double nature, combinaison de deux corps, fait de membres h�t�rog�nes, sans harmonie possible dans les facult�s. L'esprit le plus obtus en sera convaincu ais�ment. 881. Tout d'abord le cheval apr�s trois ans r�volus est dans le meilleur de son �ge, l'enfant en reste loin, car souvent encore apr�s trois ans il cherchera en songe le sein qui lui a donn� le lait ; plus tard, quand le cheval vieillissant perd ses forces et que de ses membres languissants la vie s'appr�te � s'enfuir, c'est le moment o� l'enfant s'�panouit dans la jeunesse florissante, qui rev�t ses joues d'un tendre duvet. Ne va donc pas croire que du croisement de l'homme avec la race des b�tes de somme, puissent se former et vivre des centaures, non plus que ces monstres � ceinture de chiens furieux, les Scylles au corps demi-marin, ni enfin tous ces monstrueux assemblages de membres discordants qui n'atteignent pas en m�me temps dans toutes leurs parties la fleur de l'�ge, l'�panouissement des forces, le d�clin de la vieillesse, et qui tout entiers ne peuvent br�ler du m�me feu d'amour, ni s'accorder dans leurs m�urs ni se plaire aux m�mes aliments. Ne voit-on pas en effet l'animal porte-barbe, la ch�vre, s'engraisser avec la cigu�, qui est pour l'homme violent poison ? 899. La flamme br�le et consume le corps fauve des lions ainsi que toute chair et tout sang d'animal existant sur terre. Comment donc un �tre � triple forme, lion par la t�te, dragon par la queue et par le corps Chim�re, - tel est le nom de cet �tre fabuleux - aurait-il pu souffler par la gueule une ardente flamme issue de sa poitrine ? 905. S'imaginer que dans la nouveaut� naissante de la terre et du ciel aient pu na�tre semblables �tres et ne soutenir cette croyance que du vain mot de nouveaut�, c'est s'entra�ner � d�biter mainte fable de m�me valeur : on dira qu'en ces temps des fleuves d'or traversaient les terres, qu'aux arbres les fleurs �taient des pierres pr�cieuses ou qu'il y eut un homme � taille de g�ant, capable d'enjamber un oc�an et de faire tourner de ses mains autour de lui la vo�te enti�re du ciel. Certes, la terre contenait un grand nombre de germes diff�rents � l'�poque o� elle produisit les premiers �tres anim�s, mais ce n'est pas une raison pour qu'elle ait pu cr�er des esp�ces hybrides, des corps aux membres disparates. Tant de productions maintenant encore jaillies du sol, herbes multiples, c�r�ales, arbres vigoureux, n'ont pas possibilit� de na�tre p�le-m�le ; mais chacune a son d�veloppement, toutes conservent leurs diff�rences que la nature a d�cr�t�es. 923. Une race d'hommes v�cut alors, race des plus dures, et digne de la dure terre qui l'avait cr��e. Des os plus grands et plus forts que les n�tres formaient la charpente de ces premiers hommes, leur chair avait une armature de muscles puissants, ils r�sistaient ais�ment aux atteintes du froid et du chaud, aux changements de nourriture, aux attaques de la maladie. Que de r�volutions le soleil accomplit � travers le ciel, tandis qu'ils menaient leur vie errante de b�tes sauvages ! Nul ne mettait sa force � conduire la charrue recourb�e, nul ne savait retourner la terre avec le fer, ni planter de tendres rejetons, ni couper aux grands arbres, avec la faux, leurs rameaux vieillis. Ce que le soleil et la pluie donnaient, ce que la terre offrait d'elle-m�me, voil� les pr�sents qui contentaient leurs c�urs. C'est parmi les ch�nes, avec leurs glands, qu'ils se nourrissaient le plus souvent ; et ces fruits que tu vois de nos jours � la saison d'hiver annoncer leur maturit� en se colorant de pourpre, les arbouses, la terre les portait alors plus nombreux et plus gros. Enfin, dans sa fleur, la nouveaut� du monde abondait en grossi�res p�tures qui suffisaient aux mis�rables mortels. 943. Pour apaiser leur soif, les cours d'eau et les sources les appelaient, comme aujourd'hui la voix claire des torrents qui tombent du haut des montagnes invite de loin les fauves alt�r�s. Enfin leurs courses nocturnes les entra�naient aux demeures sylvestres des nymphes, certains d'y voir sourdre des eaux vives qui lavaient de leurs ondes abondantes les humides rochers, humides rochers couverts d'une verte mousse � travers laquelle elles perlaient, ou bien qui, jaillissant en ruisseaux, s'�lan�aient dans la plaine. 951. Ils ne savaient encore quel instrument est le feu, ni se servir de la peau des b�tes sauvages, ni se v�tir de leurs d�pouilles. Les bois, les cavernes des montagnes, les for�ts �taient leur demeure ; c'est dans les broussailles qu'ils cherchaient pour leur corps malpropre un abri contre le fouet des vents et des pluies. Le bien commun ne pouvait les pr�occuper, ni coutumes ni lois ne r�glaient leurs rapports. La proie offerte par le hasard, chacun s'en emparait ; �tre fort, vivre � sa guise et pour soi, c'�tait la seule science. Et V�nus dans les bois accouplait les amants. Ce qui donnait la femme � l'homme, c'�tait soit un mutuel d�sir, soit la violence du m�le ou bien sa passion effr�n�e, ou encore l'app�t d'une r�compense, glands, arbouses ou poires choisies. 964. Confiants dans l'�tonnante vigueur de leurs mains et de leurs pieds, ils poursuivaient les b�tes des for�ts en leur lan�ant des pierres � la fronde, en les �crasant de leurs massues ; ils triomphaient de la plupart, quelques-unes seulement les faisaient regagner leurs retraites ; et pareils aux sangliers couverts de soies, ils �tendaient nus sur la terre leurs membres sauvages, quand la nuit les surprenait, se faisant une couverture de feuilles et de broussailles. Le jour, le soleil disparus, ils n'allaient pas par les campagnes les chercher � grands cris, errant pleins d'�pouvante � travers les ombres de la nuit ; mais silencieux ils attendaient, ensevelis dans le sommeil, que le soleil de sa torche rouge rendit au ciel la lumi�re. D�s l'enfance accoutum�s � voir les t�n�bres et le jour rena�tre alternativement, il ne pouvait leur arriver de s'en �tonner, ni de redouter pour la terre une nuit �ternelle qui leur d�rob�t � jamais la lumi�re du soleil. 980. Mais leur plus grande inqui�tude, c'�tait l'attaque des b�tes sauvages qui souvent faisaient du sommeil un p�ril pour ces malheureux ; chass�s de leur g�te, ils fuyaient leur abri de pierre � l'approche d'un sanglier �cumant ou d'un lion puissant, et en pleine nuit, glac�s d'effroi, ils c�daient � ces h�tes cruels leur couche de feuillage. 986. Ne crois pas qu'� cette �poque plus qu'aujourd'hui la race des mortels avait � quitter dans les g�missements la douce lumi�re de la vie. Il arrivait sans doute plus souvent que l'un d'eux, surpris par les b�tes, leur offrait une proie vivante pour leurs dents cruelles et remplissait de ses cris les bois, les monts et les for�ts en voyant sa chair ensevelie vivante dans un tombeau vivant. Certains, sauv�s par la fuite mais le corps mutil�, tenant leurs mains tremblantes appliqu�es sur d'horribles plaies, appelaient par de terribles cris Orcus, puis mouraient dans ses d'affreuses convulsions, sans le moindre secours, ignorant quels soins r�clamaient leurs blessures. Mais en revanche, il n'y avait pas des milliers d'hommes � p�rir sous les drapeaux en un jour de bataille, la mer d�mont�e ne broyait pas sur les rochers des navires avec leur �quipage. C'est pour rien, vainement et en pure perte que les flots soulev�s d�cha�naient leur col�re, et sans plus de raison qu'ils laissaient tomber leur menace inutile. Et la mer apais�e avait beau multiplier ses sourires, les hommes ne se laissaient pas prendre au pi�ge. L'art funeste de la navigation appartenait encore au n�ant. Alors c'�tait la disette qui livrait le corps �puis� � la mort, tandis que maintenant c'est l'abondance qui nous y plonge. Souvent par ignorance les hommes s'administraient eux-m�mes le poison, aujourd'hui � force d'art nous le donnons aux autres. 1009. Dans la suite, les hommes connurent les huttes, les peaux de b�tes et le feu ; la femme unie � l'homme devint le bien d'un seul, les plaisirs de V�nus furent restreints aux chastes douceurs de la vie conjugale, les parents virent autour d'eux une famille n�e de leur sang : alors le genre humain commen�a � perdre peu � peu sa rudesse. En effet le feu rendit les corps plus d�licats et moins capables d'endurer le froid sous le seul abri du ciel ; et V�nus �nerva leur vigueur, et les enfants par leurs caresses n'eurent pas de peine � fl�chir le caract�re farouche des parents. Alors aussi l'amiti� unit pour la premi�re fois des voisins, qui cess�rent de s'insulter et de se battre ; et ils se recommand�rent mutuellement les enfants ainsi que les femmes, faisant entendre confus�ment de la voix et du geste qu'il �tait juste d'avoir piti� des faibles. Assur�ment la concorde ne pouvait pas s'�tablir entre tous, mais les plus nombreux et les meilleurs restaient fid�les aux pactes ; autrement le genre humain e�t d�s lors p�ri tout entier et n'aurait pu conduire jusqu'� nous ses g�n�rations. 1027. Ce sont ensuite les sons vari�s du langage que la nature poussa les hommes � �mettre, et le besoin assigna un nom � chaque chose ; c'est � peu pr�s ainsi que l'enfant est conduit au geste par l'impuissance � s'exprimer avec des mots : il montre du doigt tout ce qui s'offre � ses yeux. Car chaque �tre a le sentiment des facult�s dont il peut user ; avant m�me que la corne commence � poindre sur sa t�te, le veau irrit� en menace et en frappe d�j�. Les petits de la panth�re et de la lionne se d�fendent de leurs griffes, de leurs pattes et de leurs crocs � peine dents et griffes leur sont-elles pouss�es. Et les oiseaux de toute esp�ce se confient tous � leurs ailes, et demandent � leurs plumes un appui tremblant. 1040. Ainsi donc penser qu'un homme ait pu alors distribuer des noms aux choses et que de lui tous les autres aient appris les premiers mots du langage, c'est folie ; car s'il a pu d�signer toutes choses par un terme et �mettre les sons vari�s du langage, comment � la m�me �poque d'autres que lui n'ont-ils pu le faire ? 1045. De plus, si les autres hommes ne s'�taient pas encore servis de la parole, d'o� a pu lui venir l'id�e de son utilit� ? O� a-t-il pris le pouvoir de faire le premier comprendre et voir aux autres ce qu'il voulait faire ? Au reste, un seul homme ne pouvait en contraindre beaucoup, et domptant leur r�sistance, les obliger � recevoir de lui les noms des choses. Pouvait-il davantage enseigner, persuader � des sourds ce qu'il y avait � faire ? Ils ne l'auraient pas support�, ils n'auraient pas souffert d'avoir les oreilles fatigu�es en vain de sons inconnus. 1055. Enfin, est-il si surprenant que le genre humain dou� d'une voix et d'une langue ait suivi la vari�t� de ses impressions pour d�signer de sa voix la vari�t� des objets ? Les troupeaux muets, les b�tes sauvages elles-m�mes, ont des cris diff�rents et divers accents, selon que la crainte, la douleur ou la joie les poss�de. L'exp�rience nous l'apprend. 1062. Quand la grande chienne des Molosses, dans le premier acc�s de sa fureur, gronde en retroussant ses molles babines sur ses dents dures, elle nous menace de sa rage qui lui fronce le mufle avec des sons tout autres que ceux dont elle fait retentir l'espace quand elle aboie. Et quand d'une langue caressante elle l�che ses petits ou les caresse de ses pattes, ou que les aga�ant de morsures inoffensives elle feint de vouloir les d�vorer, le tendre accent de sa voix ne ressemble ni � ses hurlements quand on l'a laiss�e seule � la maison, ni � ses plaintes quand elle fuit en rampant les coups qui vont la frapper. 1072. Est-ce le m�me hennissement que pousse le jeune cheval lorsque au milieu des juments il bondit dans la fleur de son �ge, �talon fougueux qu'�peronne l'amour, ce cavalier ail�, ou bien lorsque ses larges naseaux fr�missent au bruit des armes ou que toute autre �motion l'agite et le fait hennir ?
1077. 1082. Il y en a dont la voix rauque varie avec les saisons telles sont les corneilles vivaces et les bandes de corbeaux, selon qu'elles semblent r�clamer la pluie ou qu'elles appellent les vents et la temp�te. Si donc des �motions diff�rentes am�nent les animaux, tout muets qu'ils sont, � �mettre des sons diff�rents, combien n'est-il pas plus naturel encore que les hommes aient conform� leur voix � la diversit� des choses ? 1090. Ici je veux pr�venir une question que tu me fais peut-�tre int�rieurement ; et je dirai que c'est la foudre qui a fait descendre sur la terre pour les mortels la premi�re flamme, foyer de toutes les autres. Combien de corps voyons-nous embras�s par les flammes c�lestes, quand un coup de foudre a r�pandu ses feux ! Mais cependant il arrive que sous l'effort des vents un arbre penche ses �pais rameaux sur ceux d'un autre arbre et s'�chauffe au contact : la violence du frottement fait jaillir le feu qu'ils contiennent et parfois brille une flamme �clatante dans l'entrechoquement des ranches. De ces deux causes, l'une et l'autre ont pu donner le feu aux mortels. 1101. Puis les hommes apprirent du soleil � cuire les aliments, � les amollir � la chaleur de la flamme, car ils voyaient les fruits de la terre s'adoucir � ses rayons, s'attendrir � son feu dans les champs. Et de jour en jour ils modifi�rent leur nourriture et la vie d'antan par un nouvel emploi du feu qu'enseignaient les plus inventifs et les plus sages. 1007. Bient�t les rois se mirent � fonder des villes et � construire des citadelles pour leur �tre d�fense et refuge ; ils distribu�rent les troupeaux et les terres, en tenant compte de la beaut� et de la force du corps ainsi que des qualit�s de l'esprit : car la beaut� eut alors grande valeur, la force grande vertu. C'est plus tard que fut invent�e la richesse et d�couvert l'or ; il n'eut pas de peine � ravir leur prestige � la force et � la beaut�. La cour du riche en effet, les hommes courent d'ordinaire la grossir, m�me s'ils sont forts, m�me s'ils sont beaux. 1116. Si l'on se conduisait par les conseils de la sagesse, l'homme trouverait la supr�me richesse � vivre content de peu : car de ce peu jamais il n'y a disette. Mais les hommes ont voulu se rendre illustres et puissants pour donner une base solide � leur destin�e et mener une vie paisible au sein de l'opulence : vaine ambition, car pour arriver au fa�te des honneurs ils soutiennent des luttes qui en font la route p�rilleuse. Y arrivent-ils pourtant ? Une v�ritable foudre, l'envie, les frappe et les pr�cipite honteusement dans l'horrible Tartare. Qu'il vaut mieux vivre dans l'ob�issance et la paix que de vouloir r�genter le monde et �tre roi ! Que les hommes donc suent le sang et s'�puisent en vains combats sur le chemin �troit de l'ambition. Tant pis pour eux s'ils ne voient pas que l'envie comme la foudre concentre ses feux sur les hauteurs, sur tout ce qui d�passe le commun niveau ! tant pis s'ils ne jugent que sur autorit� d'autrui, s'ils r�glent leurs go�ts sur les opinions re�ues plut�t que sur leur sentiment personnel. H�las, ce que les hommes sont aujourd'hui, ce qu'ils seront demain, ils l'ont toujours �t�. 1135. Donc quand les rois furent �gorg�s, il ne resta plus rien de l'antique majest� des tr�nes ni de l'orgueil des sceptres, et le superbe diad�me d'une t�te souveraine, tout sanglant sous les pieds du vulgaire, pleura ses anciens honneurs ; car ce que l'on a craint, on se passionne � le briser. Aussi les affaires publiques, tomb�es dans la plus basse lie, retournaient-elles au d�sordre de la multitude ; chacun voulait le pouvoir et le premier rang. Alors quelques hommes apprirent aux autres � cr�er des magistrats et � fonder la justice, en vue d'un r�gime l�gal. Car le genre humain, fatigu� de vivre dans l'anarchie, �puis� par la discorde, se plia d'autant mieux � l'autorit� des lois et de la stricte justice. Comme chacun dans sa col�re �tait dispos� � pousser la vengeance plus loin que ne le permettent aujourd'hui les justes lois, on comprend que les hommes en soient venus � se lasser d'un r�gime de d�sordre. D�sormais la crainte du ch�timent trouble les douceurs coupables de l'existence ; le violent, l'injuste, se prend dans ses propres filets et c'est sur son auteur que l'iniquit� presque toujours retombe ; il n'est pas facile de couler des jours paisibles � qui viole par ses actes le pacte de paix publique. En vain les a-t-il d�rob�s aux regards des dieux et des hommes, il vit sans cesse dans l'angoisse de les voir d�couverts : ne dit-on pas que beaucoup, par des paroles �chapp�es dans le sommeil ou le d�lire de la maladie, ont r�v�l� des fautes longtemps cach�es ? 1160. Maintenant quelle cause a r�pandu parmi les peuples la croyance aux dieux, a rempli les villes d'autels, a institu� ces solennit�s religieuses qu'on voit se d�ployer aujourd'hui en tant de grandes occasions, en tant de sanctuaires ? Comment les mortels restent-ils p�n�tr�s de la sombre terreur qui leur fait �lever de nouveaux temples par toute la terre et les y pousse en foule dans les jours de f�te ? Il n'est pas difficile d'en donner la raison dans mes vers. 1168. En ces temps primitifs, les mortels voyaient en imagination, m�me tout �veill�s, d'incomparables figures de dieux, qui prenaient pendant leur sommeil une grandeur plus �tonnante. Ils attribuaient � ces apparitions le sentiment, parce qu'elles semblaient se mouvoir et faire entendre un langage superbe en rapport avec leur beaut� �clatante et leur force de g�ants ; ils leur accordaient une vie �ternelle, parce que leur visage �tait sans cesse renouvel�, leur forme toujours intacte, et surtout parce qu'ils ne croyaient pas que de leur vigueur prodigieuse aucune puissance f�t capable de venir � bout. Ils imaginaient aussi ces �tres les plus heureux de tous, parce que la crainte de la mort ne tourmentait aucun d'eux et aussi parce qu'ils les voyaient en songe ex�cuter beaucoup de merveilles qui ne leur co�taient aucune peine. 1182. Et puis, ils observaient le syst�me c�leste, son ordre immuable et le retour p�riodique des saisons, mais sans pouvoir en p�n�trer les causes. Leur seul recours �tait donc de tout abandonner aux dieux et d'admettre que tout est suspendu � un signe de leur t�te.
1186. 1196. La pi�t�, ce n'est pas se montrer � tout instant la t�te voil�e devant une pierre, ce n'est pas s'approcher de tous les autels, ce n'est pas se prosterner sur le sol la paume ouverte en face des statues divines, ce n'est pas arroser les autels du sang des animaux, ni ajouter les pri�res aux pri�res ; mais c'est bien plut�t regarder toutes choses de ce monde avec s�r�nit�. Car lorsque nous �levons les yeux pour contempler la vo�te c�leste, cette vo�te de l'�ther o� scintillent les �toiles, et qu'il nous vient � l'esprit de penser aux cours du soleil et de la lune, alors parmi les maux qui nous oppressent, il est une inqui�tude qui s'�veille et se dresse dans notre �me : ne seraient-ce pas les dieux qui dans leur infinie puissance entra�neraient en courbes vari�es les astres � la blanche lumi�re ? L'ignorance des causes livre l'esprit au doute, on se demande si le monde a eu un commencement et par suite s'il doit avoir une fin et combien de temps encore ses remparts pourront supporter la fatigue de son mouvement ; ou bien si le monde, dou� de dur�e �ternelle par les dieux, pourra braver pendant l'infinit� des �ges leurs redoutables assauts. 1217. Au reste, quel est l'homme � qui la crainte des dieux n'�treint pas le c�ur ? dont le corps ne se contracte d'effroi quand sous les terribles traits de la foudre, la terre embras�e se met � trembler et que d'�pouvantables grondements courent � travers le ciel ? Peuples et nations ne sont-ils pas alors constern�s ? Les rois superbes ne se pelotonnent-ils pas, frapp�s par la crainte des dieux, � la pens�e que pour quelque action coupable, pour quelque tyrannique d�cret, l'heure lourde du ch�timent a peut-�tre sonn� ? Et quand la supr�me fureur du vent d�cha�n�e sur la mer balaye � travers les flots le chef de la flotte avec ses puissantes l�gions et ses �l�phants, ne tente-t-il pas d'apaiser la divinit� par ses v�ux, n'implore-t-il pas dans son effroi la piti� des vents et des souffles favorables ? Mais c'est en vain, puisque souvent un violent tourbillon l'enveloppe et que ses pri�res ne l'emp�chent pas d'�tre emport� aux ab�mes de la mort : tant il est vrai qu'on ne sait quelle puissance secr�te semble broyer les destin�es humaines et fouler aux pieds les glorieux faisceaux des haches redoutables, dont on dirait qu'ils sont ses jouets. Enfin quand la terre enti�re chancelle sous nos pas, quels les villes �branl�es s'�croulent ou nous menacent de leur chute, est-il �tonnant que les mortels s'humilient en acceptant l'id�e de puissances sup�rieures, forces surnaturelles m�l�es � la nature et qui gouverneraient toutes choses ? 1240. Poursuivons : l'airain et l'or et le fer furent d�couverts ainsi que l'argent en masse et les propri�t�s du plomb, quand l'incendie eut consum� de grandes for�ts sur les hautes montagnes, soit que le feu du ciel f�t tomb�, soit que les hommes se faisant la guerre dans les bois se fussent arm�s de la flamme pour jeter la terreur parmi leurs ennemis, soit encore qu'invit�s par la bont� du sort ils voulussent d�fricher pour avoir champs fertiles et p�turages, ou bien pour faire p�rir les b�tes sauvages et s'enrichir de leurs d�pouilles : car c'est de fosses et de feux que se servit d'abord la chasse, avant d'investir les bois de filets et de les battre avec une meute. Quoi qu'il en soit, par quelque cause qu'aient �clat� ces incendies, leur ardeur avec un horrible fracas avait d�vor� les for�ts jusqu'au plus profond des racines et calcin� les entrailles m�mes de la terre ; alors coul�rent dans ses veines br�lantes et se rassembl�rent dans ses cavit�s des ruisseaux d'argent et d'or, d'autres d'airain et de plomb ; or ces m�taux bient�t durcis, les hommes les voyaient r�pandre sur la terre l'�clat de leurs vives couleurs ; ils les recueillirent, s�duits par leur aspect brillant et poli ; ils remarqu�rent en outre qu'ils avaient pris la forme et conservaient l'empreinte des cavit�s o� ils les avaient trouv�s. Alors l'id�e leur vint que ces m�taux liqu�fi�s au feu pourraient prendre toutes sortes de figures et de formes, qu'il y aurait moyen en les forgeant de les effiler en lames aussi minces et aigu�s que l'on voudrait, qu'on se ferait ainsi des armes et des instruments � couper les arbres des for�ts, � �quarrir et polir le bois, � raboter, ainsi qu'� percer, creuser, perforer. Et tout d'abord ils pens�rent employer � ces usages l'argent et l'or non moins que la duret� puissante de l'airain : mais en vain, car la force de ces deux m�taux pliait, bient�t vaincue, incapable de r�sister comme l'autre aux durs travaux. L'airain d�s lors fut le m�tal le plus appr�ci� et l'on n�gligea l'or comme inutile, on jugea que sa faible pointe �tait trop prompte � s'�mousser. Maintenant c'est l'airain qui se voit d�daign�, l'or est mont� au comble des honneurs. Ainsi le temps dans son cours change la vogue des choses : celle qu'on estima est abandonn�e sans honneur. Une autre lui succ�de, qu'on avait m�pris�e et qu'on recherche chaque jour davantage, dont la d�couverte est toute fleurie de louanges et qui jouit d'un culte surprenant parmi les mortels. 1280. Maintenant, de quelle fa�on on d�couvrit le fer, il t'est facile de t'en rendre compte, Memmius. Les antiques armes des hommes furent leurs mains, leurs ongles et leurs dents, ce furent aussi les pierres et encore les branches arrach�es aux arbres des for�ts, puis la flamme et le feu d�s qu'ils furent connus. Plus tard ils d�couvrirent le fer et l'airain : mais ils connurent l'usage de l'airain avant celui du fer, parce qu'il est plus facile � travailler et qu'il existe en plus grande abondance. C'est avec l'airain qu'on labourait la terre, avec l'airain qu'on se jetait dans la m�l�e et qu'on semait largement les blessures, qu'on s'emparait des troupeaux et des champs : car � des arm�s, c�dait rapidement tout ce qui �tait nu et sans armes. Puis insensiblement le fer devint l'�p�e, l'opprobre se jeta sur la faux d'airain ; ce fut avec le fer qu'on se mit � d�chirer le sol et que les chances s'�galis�rent dans les hasards de la guerre. 1296. On sut monter tout arm� un cheval et le conduire des r�nes tout en combattant de la main droite, avant que de savoir, sur un char � deux chevaux, affronter les p�rils du combat ; et l'on attela deux chevaux au char avant d'y atteler deux couples et de monter en armes sur des chars garnis de faux. Plus tard les b�ufs de Lucanie au dos garni de tours, monstrueux quadrup�des dont la trompe est une main qui a la souplesse du serpent, furent dress�s par les Carthaginois � supporter les blessures de la guerre et � jeter le d�sordre dans les gros bataillons de Mars. C'est ainsi que la triste discorde inventa l'un apr�s l'autre de nouveaux moyens de rendre la guerre plus effrayante aux hommes ; chaque jour elle ajouta quelque chose aux terreurs des armes. On essaya m�me d'employer les taureaux, on voulut lancer des sangliers furieux sur l'ennemi ; il y en eut qui firent pr�c�der leurs rangs de lions vigoureux avec un dompteur arm�, ma�tre s�v�re qui devait mod�rer leur ardeur et les tenir dans les cha�nes. Mais en vain : �chauff�s par le carnage, les b�tes furieuses troublaient indistinctement tous les escadrons, agitant de tous c�t�s leur terrifiante crini�re ; les cavaliers ne pouvaient plus rassurer leurs chevaux �pouvant�s par les rugissements ni des r�nes les ramener sur l'ennemi. Les lionnes irrit�es bondissaient de toutes parts, couraient aux soldats pour les mordre au visage, ou bien surprenant leur proie par derri�re, s'y accrochaient et la jetant � terre vaincue par la blessure, enfon�aient en elle leurs crocs puissants et leurs griffes. Quant aux taureaux, ils enlevaient leurs propres guides, les foulaient aux pieds, plongeaient leurs cornes dans les flancs et dans le ventre des chevaux et, l'�me mena�ante, faisaient voler la terre autour d'eux. Les sangliers de leurs d�fenses robustes d�chiraient leurs propres alli�s, teignant de leur sang les traits bris�s dans leur corps et confondaient sous les coups de leur rage cavaliers et fantassins. Les chevaux, pour �chapper � leurs dents cruelles, faisaient de violents �carts ou se cabraient dans le vent : mais en vain, car on les voyait bient�t, les jarrets tranch�s, s'abattre et d'une lourde chute couvrir le sol de leur corps. Ainsi ces animaux que l'on croyait avoir dompt�s et domestiqu�s, s'�chauffaient dans l'action par l'effet des blessures, des cris, de la fuite, de la terreur, du tumulte, et l'on ne pouvait en ramener aucun ; car ils se dispersaient en tous sens et chaque esp�ce de son c�t� ; c'est ainsi qu'encore de nos jours les b�ufs de Lucanie bless�s par le fer s'enfuient de toutes parts apr�s avoir port� les coups les plus furieux � leurs ma�tres. Certes les choses ont pu se passer ainsi : mais j'ai peine � croire que les hommes n'aient pas su pr�voir tant de maux avant d'en avoir �t� les victimes. Et je crois plus juste d'attribuer de tels usages � tout l'univers, aux divers mondes cr��s diversement par la nature, que d'en accuser un seul monde particulier, quel qu'il soit. Mais l'espoir de vaincre les inspira aux hommes moins que le d�sir de faire g�mir l'ennemi m�me au prix de leur propre vie, quand ils se d�fiaient de leur nombre et qu'ils manquaient d'armes. 1348. Des peaux cousues servirent de v�tement avant l'�toffe tiss�e : et celle-ci ne vint qu'apr�s la d�couverte du fer, parce que c'est � l'aide du fer que la toile est faite : sans lui, comment fabriquer des outils aussi d�licats que baguettes et fuseaux, navettes et ensouples chantantes ? 1352. C'est aux hommes d'abord que la nature imposa le travail de la laine avant de le livrer aux femmes ; car le sexe m�le est de beaucoup le plus habile et le plus industrieux. Mais un jour vint o� les rudes laboureurs ayant fait de cette occupation un crime, les hommes durent l'abandonner aux mains des femmes, prendre leur part du p�nible travail de la terre, y endurcir leur corps et leurs mains. 1359. La premi�re id�e de l'ensemencement et le principe de la greffe, c'est la nature elle-m�me qui les donna, elle, la cr�atrice de toutes choses. En effet, les baies et les glands tomb�s des arbres produisaient � leur pied, dans la saison, un essaim de jeunes pousses. De l� vint l'id�e de confier aux branches des rejetons et de faire des boutures dans les champs ; puis chacun alla d'essai en essai dans son petit domaine ; on vit les fruits sauvages s'adoucir par la vertu d'une terre bien soign�e et cultiv�e avec tendresse. De jour en jour les hommes for�aient les for�ts � se retirer sur les montagnes et � c�der les plaines � la culture. Pr�s, lacs, ruisseaux, moissons, riants vignobles, s'�tag�rent sur les collines et les plaines, et tout � travers coururent les lignes vert p�le des oliviers qui se multipliaient sur les tertres, le long des vallons et dans les champs : c'est un agr�ment du m�me genre qu'offre aujourd'hui la vari�t� des campagnes o� les hommes disposent tant d'arbres aux doux fruits, ornement des champs, tant d'arbres f�conds qui leur servent de cl�ture 1377. Le ramage facile des oiseaux fut imit� avec la bouche bien avant qu'on s�t unir � l'harmonie des vers celle des chants, et par leur accord charmer les oreilles. Et le sifflement du z�phyr dans les tiges des roseaux apprit aux hommes des champs � enfler un chalumeau. Puis insensiblement s'exprim�rent les douces plaintes que fait entendre la fl�te anim�e par les doigts des joueurs, cette fl�te d�couverte dans la profondeur des bois et des for�ts, dans les p�turages, parmi les solitudes ch�res aux p�tres, pendant les loisirs de la vie au grand air. C'est ainsi que le temps donne naissance pas � pas aux diff�rentes d�couvertes, qu'ensuite l'industrie humaine porte en pleine lumi�re. Tels �taient les plaisirs qui charmaient les �mes quand la faim �tait apais�e : car c'est alors que tout pla�t � l'homme. C'est pourquoi nos lointains a�eux, souvent �tendus en groupes sur un tendre gazon au bord d'un ruisseau, � l'ombre d'un grand arbre, prenaient � peu de frais leur plaisir, surtout quand la saison souriait et que le printemps �maillait de fleurs les herbes verdoyantes. C'�tait le temps des jeux, des causeries, des doux �clats de joie : alors la muse agreste s'�veillait. La t�te et les �paules enguirland�es de fleurs et de feuillage entrelac�, inspir�s d'une riante gaiet�, ils s'avan�aient sans mesure et avec de gauches mouvements et frappaient d'un pied lourd la terre maternelle : de l� des rires et de doux �clats de joie, parce que tout �tait nouveau, tout �tait donc merveille. Et ceux qui ne pouvaient dormir s'en consolaient en pliant leur voix aux modulations multiples du chant ou en promenant leur l�vre fronc�e sur les roseaux de la fl�te. Ce sont les m�mes distractions encore que nous conservons dans nos veill�es ; mais on a depuis lors appris les r�gles de la cadence. H�las ! ce surcro�t de ressources ne nous fait pas go�ter plus de plaisir que n'en prit alors dans les for�ts la race des fils de la terre. 1410. C'est que le bien que nous avons sous la main, tant que nous n'en connaissons pas de plus doux, nous l'aimons entre tous, il est roi ; mais une nouvelle et meilleure d�couverte d�tr�ne les anciennes et renverse nos sentiments. Ainsi l'homme m�prisa le gland, de m�me il renon�a aux couches d'herbe garnies de feuillage. Les v�tements faits de peaux de b�tes un jour n'eurent plus de valeur : et pourtant leur d�couverte avait excit� tant d'envie qu'un guet-apens mortel avait attir�, j'en suis s�r le premier qui les porta ; et cette d�pouille disput�e entre les meurtriers, toute sanglante, fut d�chir�e, et aucun d'eux ne put en jouir. 1421. Alors, c'�taient donc les peaux de b�tes, aujourd'hui c'est l'or et la pourpre qui pr�occupent les hommes et les fait se battre entre eux : ah ! c'est bien sur nous, je le pense, que retombe la faute. Car le froid torturait ces hommes nus, ces enfants de la terre, quand les peaux leur manquaient : mais pour nous, quelle souffrance est-ce donc de n'avoir pas un v�tement de pourpre et d'or rehauss� de riches broderies ? Une �toffe pl�b�ienne ne suffit-elle pas � nous prot�ger ? Ainsi donc le genre humain se donne de la peine sans profit et toujours consume ses jours en vains soucis. Faut-il s'en �tonner ? il ne conna�t pas la borne l�gitime du d�sir, il ne sait les limites o� s'arr�te le v�ritable plaisir. Voil� ce qui peu � peu a jet� la vie humaine en pleine mer orageuse et d�cha�n� les pires orages de la guerre. 1434. Cependant ces astres vigilants, le soleil et la lune, dont la lumi�re parcourt la vaste et tournante vo�te du ciel, enseign�rent aux hommes la r�volution annuelle des saisons et quel ordre immuable, selon quelles lois immuables, gouverne la nature 1438. D�j� l'homme avait mis son existence � l'abri de tours solides, et d�j� il cultivait une terre divis�e et mise en partage. La mer �tait fleurie de navires dont le vent gonflait les voiles ; des secours et des alliances d�j� �taient assur�s par trait�s, quand les po�tes confi�rent pour la premi�re fois � leurs chants le souvenir des exploits humains : et l'on ne peut faire remonter gu�re plus haut l'invention de l'�criture. C'est pourquoi les anciens temps �chappent aujourd'hui � nos regards, et la raison ne nous en fait entrevoir que quelques vestiges. 1446. Navigation, culture des champs, architecture, lois, armes, routes, v�tements et toutes les autres inventions de ce genre, et celles m�mes qui donnent � la vie du prix et des plaisirs d�licats, po�mes, peintures, statues parfaites, tout cela a �t� le fruit du besoin, de l'effort et de l'exp�rience ; l'esprit l'a peu � peu enseign� aux hommes dans une lente marche du progr�s. C'est ainsi que le temps donne naissance pas � pas aux diff�rentes d�couvertes qu'ensuite l'industrie humaine porte en pleine lumi�re. Les hommes voyaient en effet les arts �clair�s d'�ge en �ge par des g�nies nouveaux, puis atteindre un jour leur plus haute perfection.
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