Nous sommes heureux de pr�senter aujourd’hui � nos lecteurs et abonn�s, le portrait de Jacques Inaudi, accompagn� de quelques int�ressantes noies biographiques concernant le c�l�bre calculateur.
Quelles pens�es troublantes quelles r�flexions �tonn�es, �veillent en nous ce nom, dont la renomm�e est d�sormais universelle. L’esprit, vraiment, est d�rout� quand on veut essayer de comprendre ce qui se passe au moment o� nombres et question lanc�s de tous c�t�s, arrivent � ce cerveau par le seul effort duquel s’op�re le myst�rieux et d�concertant travail, et que, gr�ce � une facult� mentale et une organisation c�r�brale, dont l’essence, le caract�re et la constitution nous �chappent s’�laborent les combinaisons de chiffre, s’�num�rent les diverses sommes, se supputent, s’assemblent ou se fractionnent, se soustraient, se divisent ou se totalisent les quantit�s, produits, facteurs quotients, �galit�s et diff�rences, unit�s et multiplicit�s, racines diverses et �l�ments de tous genres qui, dans une sorte de stup�fiante et incompr�hensible jonglerie mentale, et apr�s avoir �t� simplement entendus et jamais vus, se soumettent cependant, ob�issent et s’assimilent, se casent et se r�gularisent, se r�capitulent et se rem�morent avec une admirable et int�grale nettet�, pour aboutir toujours, en quelques secondes, � la triomphante et impeccable solution des plus ardus probl�mes. C’est � la fois vertigineux, d�concertant, formidable et fantastique. Cela confond la plus ouverte des imaginations et laisse dans l’esprit de l’auditeur un ind�finissable sentiment de stupeur et d’admiration.

Faire un r�cit d�taill� de la carri�re d’Inaudi, franchirait les limites possibles ici. Nous devons forc�ment nous borner � quelques notes principales et rapides, r�dig�es dans ce style de biographie, dont l’in�vitable s�cheresse sera ici fort heureusement compens�e par la valeur du sujet et l’int�r�t tout sp�cial qui s’y attache.
Jacques Inaudi est n� le 15 octobre 1867, � Onorato (Pi�mont). Il fut d’abord simple petit p�tre ; puis suivit son p�re qui �tait joueur d’orgue. Un jour, � l’�ge de treize ans, il se trouvait � B�ziers en compagnie d’une marmotte qu’il exhibait ; paisible entreprise qui ne pouvait en rien faire pr�voir les destin�es futures. Un jour de march�, il aper�ut � la porte d’un caf�, un marchand de bestiaux absolument �gar� dans les d�dales d’un probl�me trop compliqu�. Inaudi s’approche, demande les chiffres, et en trois secondes donne un r�sultat correct � notre homme aussi satisfait qu’�merveill�.

Des curieux lui propos�rent alors des calculs plus ardus. Le petit prodige s’en tira � merveille et sa casquette s’emplit d’une somme de gros sous telle, que la pauvre marmotte rel�gu�e au second plan, sembla ce jour-l� montrer quelque nervosit�. Un n�gociant de Lyon, t�moin de cette s�ance improvis�e s’int�ressa � Inaudi et l’amena � Paris.
Notre jeune calculateur fut d’abord pr�sent� par Camille Flammarion, � la salle des Capucines en 1880, puis examin� par l’illustre Broca, qui publia dans le Figaro une �tude intitul�e « Au Mus�e des Cr�nes ». Ce fut � la suite de cet article que Gill, le fameux caricaturiste lui consacra dans La Lune un article tr�s amusant et fit de lui une charge qui obtint un vif succ�s.

N�anmoins la grande r�putation d’Inaudi ne date que du jour o�, en compagnie de son ami de Thorcey, il fut pr�sent� par M. Bourgeois, alors ministre de l’Instruction publique, � tous les recteurs de France, au minist�re de l’Instruction Publique le 22 janvier 1892, puis enfin, � l’Institut par M. Darboux, alors doyen de l’Acad�mie des Sciences. C’est � la suite de cette s�ance que furent publi�s les rapports de l’Illustre Charcot et de M. Darboux. Ces rapports furent, � cette �poque, traduits dans toutes les langues et valurent � Inaudi une renomm�e universelle ainsi que l’insertion de son portrait dans le dictionnaire Larousse.
Inaudi a donn� � Paris 1080 repr�sentations soit aux Folies-Berg�res 1881, au Th��tre Robert- Houdin, au Concert Parisien 1892, � l’Olympia, A l’Alhambra, etc., etc. Il n’y a pas de grand music-hall dans le monde entier o� il ne se soit produit. II a fait le tour du Monde, visit� deux fois l’Am�rique du Nord, puis l’Am�rique du Sud ; le Br�sil, l’Uruguay, l’Australie, la Nouvelle Z�lande, les Indes, l’Europe enti�re except� la Russie. Il est pr�sentement pour la troisi�me fois dans la fameuse tourn�e Mors-Stoll, le plus puissant « trust » des Music-Halls, jusqu’en septembre prochain, pour recommencer ses tourn�es en Allemagne, Autriche, etc., etc.
La s�ance d’Inaudi est impressionnante au del� de toute expression. Pr�sent� par notre ami de Thorcey, Inaudi, tournant le dos aux trois immenses tableaux noirs qui occupent la largeur de la sc�ne, se tient � l’avant, face au public, et ne voit jamais les chiffres. Il commence par une formidable soustraction, dont les douze s�ries de trois chiffres sont cri�es par les spectateurs et inscrites au tableau, par le pr�sentateur, au fur et � mesure qu’elles arrivent. Ce qui reste de quatrillons, trillons, billions, etc., est toujours donn� par Inaudi, avec une d�concertante aisance, avant que le pr�sentateur, qui est cependant un calculateur rapide, en suit � peine arriv� aux centaines de mille.

Puis, de tous c�t�s, on jette des multiplications de trois, quatre, cinq chiffres, des additions et des divisions de m�mes quantit�s. Ce sont ensuite les racines carr�es et cubiques, sixi�mes, septi�mes, etc., extraites en quelques secondes, tout en solutionnant les op�rations d’abord donn�es et menant ainsi de front et simultan�ment cinq op�rations, y compris les extractions de racines, sans jamais s’embrouiller un instant dans ces multiples complications Et, ce qui peut para�tre incroyable � ceux qui n’ont pas assist� � une de ses s�ances, c’est que, tout en se livrant mentalement � cet extraordinaire labeur, il r�pond instantan�ment aux questions venues de tous les points de la salle en donnant le jour de la semaine correspondant � une date quelconque de n’importe quelle ann�e, non seulement du si�cle courant, mais encore des si�cles ant�rieurs et au besoin des si�cles futurs. Pour mettre enfin le comble � ce prodigieux exploit, et apr�s avoir solutionn� les diverses op�rations et r�pondu simultan�ment � toutes ces questions, il r�capitule et �nonce avec volubilit�, toujours sans les voir, tous les chiffres inscrits dont les tableaux sont couverts et dont le nombre est habituellement de plusieurs centaines. On comprend alors, � chaque s�ance, les chaleureuses ovations dont Inaudi est l’objet, ainsi que les applaudissements enthousiastes qui lui sont prodigu�s.
Il est inutile de chercher a expliquer la cause qui produit de tels effets. Nous dirons seulement que dans l’article que M. Camille Flammarion consacra � Inaudi, il y a une quinzaine d’ann�es, il constate une curieuse particularit� du cr�ne qui, � cette �poque, n’�tait pas encore ferm�. Or, on peut constater qu’il ne l’est pas davantage aujourd’hui, ce qui permet de supposer qu’il ne le sera probablement jamais.
Faut-il voir l� la cause, ou une des causes ? C’est, en somme, admissible, sans toutefois rien expliquer. Aussi laisserons-nous � de plus savants le soin d’en d�cider et de conclure... si ils peuvent. Que de fois n’avons-nous pas entendu dire : « c’est un truc » ; cette assertion ne supporte pas l’examen, on y r�pond d’un mot ; si c’�tait « un truc », il y a longtemps que la m�che serait �vent�e, et c’est par centaines qu’on compterait les imitateurs. Or, il n’en existe pas un. Donc !

On trouve cependant des personnes, d’ailleurs excessivement rares, qui h�sitent � admettre d’embl�e une si extraordinaire sup�riorit�, si elles ne se la figurent second�e par quelque moyen sp�cial �chappant � leurs recherches. Cela nous rappelle un incident, plut�t amusant, arriv� � Londres en 1903, au cours d’une soir�e de gala donn�e dans la luxueuse demeure d’Helveden-Hall par le richissime lord Iveagh en l’honneur de S. M. Edouard VII, roi d’Angleterre, et � laquelle fut convi� J. Inaudi. Apr�s avoir, comme de coutume, �merveill� ses nobles auditeurs, y compris le roi (car Inaudi calcule dans toutes les langues), il fut sugg�r� � Sa Majest� que si elle donnait la date de quelque �v�nement important de son existence, Inaudi lui dirait exactement le nombre d’ann�es, de mois, de semaines, de jours, d’heures et m�me de secondes qui se seraient �coul�s depuis (exercice qu’il fait d’ailleurs couramment). « Voyons, sire, demanda le manager, la date, par exemple, de la naissance de Votre Majest� ? ». Mais le monarque qui, peut-�tre justement parce qu’il �tait roi, ne voulut pas, personnellement, servir de « sujet », r�pondit en souriant : « Ah non ! pas cela, il a eu le temps de faire le calcul avant de venir. »

N’insistons pas sur cette m�fiance royale. Elle n’emp�cha pas cependant le souverain de donner, � tout hasard, la date du 10 ao�t 1860 � 3 heures de l’apr�s-midi. Inutile de dire que la r�ponse parvint rapide et correcte, ainsi que celles aux autres questions que le roi, d�finitivement conquis, posa � Inaudi, dont le succ�s fut ce jour l� plus consid�rable et plus triomphal que jamais.
Inaudi est encore en Angleterre � l’heure actuelle. Son dernier exploit, en dehors de ceux dont il est coutumier, est tout r�cent. Il date du 17 mai dernier et s’est produit dans les salons de l’H�tel Cecil, � Londres, o� la Presse et les Soci�t�s savantes �taient r�unies pour assister � une s�ance sp�ciale.
L�, Inaudi s’est v�ritablement surpass�, car, tout en faisant ses habituelles op�rations, d�j� d�crites, il a en m�me temps — et correctement— jou� au baccarat, aux dames, aux dominos et m�me � la roulette, dont il a ensuite rappel� tous les num�ros sortis dans cette extraordinaire partie. C’est � crier au miracle et � se demander jusqu’o� peut aller cette puissance calculatrice et m�morative.

Mais nous avons d�pass� de beaucoup d�j� l’espace habituellement d�volu. Il nous faut donc, nous allions dire conclure, mais il n’y a pas de conclusion. Plut�t que de nous perdre dans une phras�ologie pr�tentieuse et dire quelque banalit�, nous pr�f�rons terminer en adressant � Jacques Inaudi l’expression sinc�re de notre vive sympathie, parce que, malgr� ses talents, sa sup�riorit� et ses brillants succ�s, il est rest� pour nous le simple et cordial camarade qu’il a toujours �t�. Cette constatation, qu’il nous est bien agr�able de faire, est certainement le plus honorable hommage que nous puissions rendre � l’homme apr�s celui que nous avons eu le plaisir de rendre si justement � l’artiste.
E. RAYNALY.
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