VIVIANE

L'épisode célèbre des amours de l'enchanteur Merlin et de la fée Viviane se trouve rapporté dans plusieurs romans avec des variations considérables. Le schéma essentiel demeure pourtant identique : Viviane (ou Niniane, ou Nimenne, ou Nymenche : nom d'origine galloise, selon certains) est la fille du vavasseur Dionas (ou encore du roi de Northumbrie) ; Merlin la rencontre, s'émerveille de sa beauté et de son esprit, et devient passionnément amoureux d'elle ; elle est attirée par sa science, mais elle ne veut pas qu'il lui ravisse sa virginité ; elle use de son empire sur lui pour se faire enseigner tous les enchantements qu'elle désire connaître ; Merlin, qui sait tout, sait ce qu'elle veut de lui et ce qu'elle ne veut pas lui accorder, mais il abdique toute sagesse devant elle, se disant lui-même fou par amour, et met sa science à sa discrétion. Il lui enseigne notamment l'enchantement qui la rendra physiquement inviolable. Il lui enseigne surtout l'enchantement par lequel elle pourra faire d'un homme son prisonnier de façon parfaite et irrévocable (donnée à rapprocher des amours bibliques de Samson et Dalila, comme de l'esclavage auquel Omphale réduit Hercule ; le héros exceptionnel par sa force ou son esprit constitue le sujet rêvé pour une fiction masochiste, et ici le rôle longuement pédagogique de Merlin, enseignant Viviane au cours de nombreuses visites successives, convient à merveille au caractère d'« éducateur » et d'« accoucheur » que Deleuze marque comme typique de la conduite masochiste par opposition à celui d'« instituteur » et de « dresseur », caractéristique de la conduite sadique).

À partir de là, selon une évolution prévisible, la figure de Viviane se fera toujours plus malveillante au long des récits successifs. Dans le Lancelot propre, qui semble offrir la version la plus ancienne, elle n'a pas tort de se méfier des visées charnelles de Merlin sur elle, elle l'emprisonne dans une cave de la forêt de Darnantes (en Petite Bretagne), et elle deviendra, grâce aux enseignements de Merlin, la « Dame du lac » (c'est sous ce nom que Walter Scott la chantera au xixe siècle) qui élèvera Lancelot à merveille. Dans Estoire de Merlin (seconde partie du Lancelot-Graal), Viviane reste encore bienveillante pour celui dont elle use à son bon plaisir ; le charme qui préserve sa virginité donne aussi à Merlin l'illusion de jouir de ses charmes ; elle l'emprisonne au cœur de Brocéliande dans une prison aérienne où il demeure invisible, mais elle lui promet d'être une geôlière selon son cœur : « Et il n'est guère de jour ni de nuit que je n'aie sa compagnie, en effet, et je suis plus fol que jamais, car je l'aime plus que ma liberté », dit lui-même à Gauvain l'enchanteur enchanté (dans tous les sens du terme). Dans les textes postérieurs, le moralisme masculin l'emporte sur le trouble poétique, le roman masochiste rose vire au noir, Viviane n'est plus que le symbole traditionnel de la femme calculatrice et traîtresse qui se joue, pour le perdre, de l'homme à l'amour naïf : elle poursuit, dès le début, Merlin d'une haine sans motif, elle lui extirpe sa science contre des promesses qu'elle ne tient pas, elle le rend peu à peu à demi idiot, elle finit par le jeter dans une tombe, déjà creusée pour un autre dans la forêt Périlleuse, par les gens de sa suite (Huth-Merlin). À ce point de dégradation, le mythe celtique ne reste plus qu'un canevas dont s'est emparé le rationalisme latin, et de la poésie originelle il ne subsiste plus qu'un fabliau sordide.

— Jean MASSIN

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