Les historiographies almohades et mérinides ne se sont pas montré très avenantes à l’égard de l’histoire des Almoravides. Autant un auteur du XIIe siècle comme al-Baydaq qu’un auteur du XIIIe siècle comme ’Abd al-Wâhid al-Murrâkushî furent très critiques, voire insultants, vis-à-vis des Almoravides. Leur influence fut telle que même des historiens occidentaux contemporains (tels Reinhart Dozy, qui s’apitoyait sur le sort réservé par les Almoravides au prince poète al-Mu’tamid Ibn ’Abbâd) perpétuèrent cette vision négative des Almoravides, en les présentant comme une tribu berbère quelque peu primitive mettant fin à la civilisation arabo-andalouse raffinée [1]. Ceci alors que les Almoravides furent ceux qui sauvèrent l’Andalus divisé des élans de plus en plus dangereux de la Reconquista, et qui réussirent à l’unifier sous un seul pouvoir. L’action de Youssouf Ibn Tachfîn eut tellement d’éclat que son écho parvint puissamment en Orient où le jeune al-Ghazâlî (le futur philosophe et auteur d’al-Munqid mina al-dalâl) décida de se diriger vers Marrakech pour y rencontrer le merveilleux souverain [2]. L’attitude injuste d’une partie de l’historiographie vis-à-vis des Almoravides peut peut-être s’expliquer par celle encore plus injuste qu’eurent les Almohades en détruisant presque toutes les traces architecturales de la dynastie à laquelle ils venaient de succéder. Les deux dynasties étaient berbères, mais les Almoravides venaient du Sahara, d’une des tribu des Sanhaja : les Lamtouna. Ces Berbères du Sahara avaient la particularité de se couvrir le visage avec un voile, pour ne laisser paraitre que les fentes de leurs yeux. On les appella ainsi al-Mulattamoun (les voilés).

- Détail intérieur de la Qoubba (coupole) almoravide à Marrakech, datant de la seconde moitié du XIe siècle. Un des derniers vestiges de l’art almoravide épargné par les Almohades. Photo : Lundeux.
Les fondations du mouvement des Almoravides
Pendant deux à trois siècles, l’islam se propagea parmi ces tribus Sanhaja sahariennes par le moyen des relations commerciales, petit à petit sans coup d’éclat. Jusqu’à ce que deux hommes se mettent en tête au beau milieu du XIe siècle de mener une entreprise d’unification politico-religieuse du Maghreb occidental alors en proie à un chaos sans nom. Ces deux hommes furent l’émir Yahyâ Ibn Ibrâhîm al-Joudâlî, dirigeant des Mulattamîn (Berbères voilés du Sahara), et le savant religieux ’Abd Allâh Ibn Yâsîn. Yahyâ Ibn Ibrâhîm commença d’abord par ratisser tous les grands centre religieux du Maghreb pour essayer d’y rencontrer des lettrés qu’il pourrait rallier à sa cause. A Kairouan, il fera justement une rencontre décisive, celle du lettré malékite Abou ’Imrân al-Fâsî al-Ghafjoumî. Celui-ci lui tracera les grandes lignes de l’action à mener et jètera ainsi les bases de la « cause » almoravide. Il l’encouragera à commencer d’abord par combattre les Barghouâta, lesquels, établis dans la région de Châlla (actuelle Salé), étaient considérés à l’époque comme de dangereux déviants par rapport à l’orthodoxie musulmane. Le lettré malékite envoie alors Yahyâ Ibn Ibrâhîm vers le Sous (région de l’actuelle ville d’Agadir) auprès d’un de ses élèves, un certain Wajjâj Ibn Zoulou al-Lamtî [3], lequel le reçoit dans son ribât (sorte de monastère), appelé Dâr al-Mourâbitîn (Maison des Almoravides : moines). Lorsque Yahyâ Ibn Ibrâhîm s’en retournera au Sahara, il emmènera avec lui un lettré nommé ’Abd Allâh Ibn Yâsîn al-Jâzoulî afin qu’il l’aide à prêcher parmi les tribus sahariennes, et surtout les éduquent religieusement. Rencontrant une masse d’analphabètes, il réussira sans peine à les dominer intellectuellement et à en faire des musulmans sunnites malékites. Même si les versions diffèrent, c’est lui qui appellera ses disciples Almoravides, appellation qui s’étendra à tous les soldats du futur empire, puis à la dynastie elle-même [4].

- Autre vue de la coupole almoravide de Marrakech. Photo : Josep Renalias.
Cependant, un grave revirement de situation se produira au sein du jeune mouvement après la mort de son initiateur Yahyâ Ibn Ibrâhîm al-Joudâlî. La tribu de ce dernier exigera que le successeur politique soit choisi entre ses rangs, mais ’Abd Allâh Ibn Yâsîn ne s’y montrera pas très enclin, se montrant de plus en plus distant des Joudâla. Ces derniers iront jusqu’à détruire sa maison et le bannir. Il décidera alors de se réfugier au sein de l’autre grande tribu berbère du Sahara, les Lamtouna. Il y choisira comme successeur à Yahyâ un certain Abou Zakariyyâ Yahyâ Ibn ’Omar, marquant ainsi sa séparation définitive avec les Joudâla. Ces derniers lui en tiendront bien entendu rigueur et changeront même de territoire pour aller s’installer plus à l’Ouest sur la façade atlantique. Bien qu’ils ne s’en tiendront pas là. Vu qu’en 448/1056, ils attaqueront les Lamtouna au cours d’un assaut où le récent chef des Lamtouna trouvera la mort, lui et quelques uns de ses plus vaillants compagnons. Mais, bien que le coup aurait pu s’avérer fatale à la jeune entité politique, les Almoravides se relèveront sous le commandement du frère du chef défunt, Abou Bakr Ibn ’Omar, ainsi que de celui du chef spirituel ’Abd Allâh Ibn Yâsîn et décideront de se diriger vers le Nord pour combattre pour leur cause. Cette décision aurait été prise pour fuir et les Joudâla et le royaume de Ghana qui faisait de plus en plus pression dans la région ainsi qu’affirment une partie des historiens, tandis que d’autres préfèrent plus insister sur le désir des Almoravides de conquérir des terres à la fois plus fertiles et moins excentrées par rapport aux grandes voies commerciales. C’est ainsi que commence le jihâd des Almoravides, mené conjointement par ’Abd Allâh Ibn Yâsîn et par Abou Bakr Ibn ’Omar [5].

- Représentation supposée d’Abu Bakr ibn Umar dans le portulan datant de 1413 de Mecia Viladestes. 1 feuille vélin ms enluminée, 850 x 1150 mm.
L’entreprise almoravide de conquête du Maghreb occidental
Les menées des Almoravides visèrent d’abord la région du Sous où ils conquirent la ville de Taroudant et s’y établirent en y imposant comme seule doctrine religieuse leur sunnisme malékite. Forts de ce succès, ils continuent dans leur lancée et conquièrent la ville d’Aghmat (près de la future Marrakech), conquête durant laquelle l’émir de la ville est tué. Le chef almoravide Abou Bakr Ibn ’Omar épouse alors sa veuve : la célèbre Zaynab al-Nafzâwiya. Les Almoravides semblent alors marquer un léger coup d’arrêt avant de reprendre leur projet de conquête de tout le Maghreb occidental, temps durant lequel Aghmat devient leur capitale provisoire. La décision ne peut être considérée que comme judicieuse, car les futures actions des troupes almoravides seront des plus périlleuses. Au cours d’un affrontement en 1059 avec les Barghouâta, le chef spirituel du mouvement almoravide, l’un de ses fondateurs, ’Abd Allâh Ibn Yâsîn, meurt. Il est alors enterré en haut d’une plaine à côté de l’actuelle Rabat, tombe encore célèbre aujourd’hui auprès des habitants de la région qui l’appellent Sidi ’Abd Allâh moul l-ghâra. Abou Bakr Ibn ’Omar devint alors et le chef militaire et spirituel des Almoravides. Il oeuvra à réunifier les rangs de ses hommes afin de combattre à nouveau les Barghouâta jusqu’à la mort, ainsi qu’il le dit très haut tout en priant après avoir dirigé une immense prière collective à la tête de ses soldats. Après des combats sanguinaires et épiques, ses troupes eurent raison des Barghouata et l’othodoxie malékite put être proclamée officiellement sur leurs terres. Tandis qu’Abou Bakr Ibn ’Omar et ’Abd Allâh Ibn Yâsîn s’étaient dirigés vers les Barghouâta, un autre chef militaire s’était dirigé vers l’intérieur du pays pour combattre les Ghoumâra. Il s’agisssait d’un certain Youssouf Ibn Tâchfîne. Bon stratège, il ne suivit pas le même plan que que ses supérieurs, en évitant de se heurter frontalement au Ghoumâra. Il préféra d’abord les éviter pour se diriger vers Fès où il réussit à se faire accepter et à y entrer pacifiquement en 1058. Une fois cet exploit accompli, il décida alors à se diriger vers le Nord et à avancer petit à petit dans les terres des Ghoumâra en y construisant des forts afin de s’assurer du contrôle de toutes les terres nouvellement conquises. Il réussit ainsi à dominer toutes la région de l’actuel Rif jusqu’à Tanger. Bien que pendant ces années de conquêtes, il laissera la ville de Fès de plus en plus vulnérable jusqu’à ce qu’elle se fasse enlever par des Berbères zénètes, lesquels massacreront les garnisons almoravides qu’il y avait laissées. Il se verra alors contraint de revenir à Fès en 1070 afin de la reconquérir une seconde fois. En cette année, les Almoravides venaient de concrétiser leur projet de conquérir tout le Maghreb occidental afin d’y instaurer un islam sunnite malékite. [6].

- Dinar almorávide de Ali ibn Yusuf. Almería, 1106-1142. Photo : CNG.
La fondation de Marrakech
Après avoir unifié le Maghreb occidental, les Almoravides revinrent s’établirent dans ce qui fut leur capitale à l’époque : la ville d’Aghmât. Cette ville était en réalité divisée en deux villes rivales se faisant face et où les habitants de chaque ville priaient dans leurs mosquées respectives. L’ensemble des deux villes n’était pas non plus très vaste et paraissait de plus en plus étroit au regard de toutes les ambassades qui parvenaient des quatre coins de la région pour prêter allégeance au nouveau pouvoir. Abou Bakr Ibn ’Omar se vit donc logiquement amené à proposer la fondation d’une capitale qui ne soit pas située très loin d’Aghmât. La fondation de Marrakech se fit alors en 1070 sous l’égide d’Abou Bakr Ibn ’Omar, année même de la réunification des deux villes de Fès par Youssouf Ibn Tâchfîne (son cousin paternel). Un auteur postérieur et décrié [7] tel Ibn Abî Zar’ ira d’ailleurs jusqu’à affirmer que c’est ce même Youssouf Ibn Tâchfîne qui fonda Marrakech bien plus tôt en 1061. Mais, les récits d’auteurs antérieurs sont logiquement plus crédibles et cohérents, et acceptés aujourd’hui par la majorité des spécialistes. De plus, un auteur andalou tel al-Bakrî, qui écrit en 1068, traite des Almoravides jusqu’à cette date mais n’évoque pas la ville de Marrakech ni Youssouf Ibn Tâchfîne d’ailleurs. Ce dernier ne deviendra officiellement le bras droit d’Abou Bakr Ibn ’Omar, et son successeur officieux, qu’à partir de 1070. Il sera proclamé émir des musulmans que quatre ans plus tard, et ne commencera à frapper monnaie à son nom qu’à partir de 1087.

- Dinar almoravide (Séville, daté de 1116). (British Museum, photo : PHGCOM). Le Dinar almoravide est considéré par les numismates comme le précurseur du maravédis.
La campagne almoravide contre le Soudan (Afrique occidentale)
Si l’entreprise almoravide eut apparemment comme but premier d’instaurer un sunnisme malékite unitaire dans tout le Maghreb occidental, une fois cela réalisé, ils ne renâclèrent pas à revenir au Sahara pout y étendre leur doctrine orthodoxe et désormais officielle et étatique auprès des populations encore animistes ou païennes de l’Afrique subsaharienne. La campagne almoravide qui fut alors menée visa particulièrement le royaume dit de Ghana, descendant sûrement d’un autre royaume encore plus ancien (celui de Bâfour) dont les fondations remonteraient au IIIe siècle av. J.-C.. Bien que ce royaume non-musulman ait à l’époque, selon les témoignages d’auteurs arabes mêmes (à l’exemple d’Ibn Hawqal au Xe siècle et al-Bakrî au siècle suivant), toléré une minorité musulmane sur ses terres, laquelle exerçait vraisemblablement son culte en toute liberté. Ce royaume s’étendait géographiquement de Tombouctou à l’Est au Bilâd al-Takrour (grosso modo le Sénégal) à l’Ouest, et de la source du Niger au Sud à la zone saharienne au Nord (actuelle Mauritanie). Bien avant la naissance du mouvement des Almoravides, des escarmouches se produisaient souvent entre les tribus berbères sahariennes et et celles noires dépendant du royaume de Ghana. Mais, une fois que les Almoravides auraont affirmé leur domination sur tout le Maghreb occidental, ils se tourneront vers l’Afrique subsaharienne avec la ferme ambition d’y mener le même combat qu’il venait d’achever aussi bien dans le Rif que dans le Sous. Après avoir fondé sa capitale Marrakech, Abou Bakr Ibn ’Omar décidera presque immédiatement de mener des troupes contre le royaume de Ghana avec la ferme détermination de l’anéantir et d’étendre sur ses décombres le sunnisme malékite. Avant de partir, il transmettra le pouvoir à Youssouf Ibn Tâchfîn à Marrakech. Conscient de l’importance de la guerre qu’il allait s’apprêter à mener en un territoire presque inconnu et donc tout à fait hostile, sachant qu’il avait toutes les chances de ne pas en revenir vivant (cherchant volontairement le martyre), il préfèrera divorcer d’avec Zaynab al-Nafzâwiya avant de conseiller à Youssouf Ibn Tâchfîn de la prendre pour épouse. Il s’en ira alors à la tête de ses troupes batailler contre le royaume de Ghana considéré comme une entité païenne et donc intolérable dans le voisinage de son empire sunnite malékite. Trois mois de suite, il multipliera les victoires les unes contre les autres en s’enfonçant dans un territoire pourtant presque inconnu de lui et de ses hommes. Après avoir réussi à détruire le royaume de Ghana, il finira tué transpercé par une lance ou flèche à la pointe empoisonnée (selon certaines versions historiques). Grâce à ses campagnes sanguinaires et sans merci, l’empire almoravide s’étendait à sa mort vers 1087 aux territoires des actuels Maroc et Mauritanie.

- Bassin des ablutions central de la cour de la mosquée Qarawiyyîn à Fès. L’état actuel, mis à part les deux kiosques saadiens, date des remaniements almoravides.
Youssouf Ibn Tâchfîne et la bataille de Zallâqa, vendredi 23 octobre 1086
Qu’il s’agisse de Yahyâ Ibn Ibrâhîm, Yahyâ Ibn ’Omar ou d’Abou Bakr Ibn ’Omar, ce sont des chefs pollitiques ou militaires qui n’ont pas été appelés à tenir une place remarquable dans la mémoire collective maghrébine. Celui qui les surpasse dans ce domaine est donc Youssouf Ibn Tâchfîne, celui qui peut-être considéré comme la première grande figure historique marocaine. En outre d’avoir conquis tout le Nord de l’actuel Maroc, et d’avoir unifié les des villes de Fès, il entre magistralement dans l’histoire en remportant la bataille de Zallâqa en Andalus contre les Chrétiens. Mais, avant cette bataille, ces réalisations étaient déjà fort spectaculaires. Après avoir unifié le Maghreb occidental, puis l’avoir joint avec le Sahara (grâce aux campagnes de son cousin), il entamera une gigantesque entreprise structuration de l’empire almoravide, lançant de vastes chantiers navaux pour la construction d’une flotte impressionnante destinée à assurer la protection et la défense des côtes septentrionnales. En parallèle, il lancent des camapgnes militaires vers le Maghreb central qui s’avèreront très fructueuse, vu qu’après avoir conquis les villes de Tlemcen, Oran, Alger et Ténès, il devient le maître incontesté d’un empire regroupant le Maghreb occidental, le Maghreb central et un très vaste Sahara occidental (actuels Maroc, Algèrie et Mauritanie). Fort de cette domination, il essaya d’institutionnaliser son pouvoir afin de se hisser aux niveux des autres empires méditerranéens. Continuant de superviser la construction de Marrakech (où il frappait désormais des monnaies en argent et en or à son nom), il développa une impressionnante administration autour de lui afin de mieux organiser son empire et de pouvoir communiquer avec les autres empires dans les règles de l’art. Il s’entoura d’une sorte de garde prétorienne constituée et d’esclaves noirs achetés auprès des tribus noires d’Afrique subsaharienne, et d’esclaves venant d’Europe de l’Est achetés en Andalus. Il institua également la tradition du hijab royal, selon laquelle un rideau devait se trouver dans la salle du trône entre lui et les demandeurs d’audience, afin qu’il puisse parler sans être vu et donc donner une sacralité à son statut (presque tous les rois de l’époque en faisaient ainsi). Cette puissance parvenait bien entendu à l’Andalus, morcelé à l’époque et chancelant sous les coups de boutoir des assauts chrétiens. Le plus puissant des rois andalous de l’époque, le roi de Séville, al-Mu’tamid Ibn ’Abbâd, avait fait surveiller le détroit de Gibraltar afin de s’informer sur les vélléités belliqueuses de ce récent empire. Mais, quoiqu’il craignait les Almoravides, il craignait évidemment encore plus les puissances chrétiennes, il aurait d’ailleurs dit à ce sujet : « Je préfère m’occuper des dromadaires à m’occuper des cochons ». Sachant donc que son titre de roi allait lui être ôté dans l’un et l’autre cas. Il aurait donc fini par se résigner, à l’image de tous les autres rois andalous, à demander l’aide de Youssouf Ibn Tâchfîne en lui envoyant une dépêche diplomatique (certaines sources affirmant même qu’il serait venu le rencontrer près de Tanger).

- Alphonse VI de León et Castille. Peinture du XIIe siècle, Cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Lorsque Alphonse VI de Léon et de Castille apprend ces relations, il s’empresse d’envoyer une lettre au souverain almoravide pour le menacer de toute ingérence en Andalus. Lettre à laquelle Youssouf Ibn Tâchfîne aurait répondu laconiquement tout en citant un vers du poète oriental al-Mutanabbî (m. vers 965). Youssouf Ibn Tâchfîne était donc décidé à conquérir l’Andalus et étendre considérablement son territoire dans une entreprise des plus spectaculaires. Il prépara donc cette conquête de façon impressionnante, envoyant des émissaire en Andalus pour acheter des armes en quantité, les Andalous excellant dans la fabrication des épées et achetant également des épées bordelaises, Bordeaux étant à l’époque très célèbre pour ses épées. Youssouf Ibn Tâchfîne demanda au roi de Séville de lui remettre Algésiras afin que le passage vers l’Andalus puisse se faire à tous moment très facilement. Al-Mu’tamid Ibn ’Abbâd se dut d’accepter en demandant à son fils al-Râdhî de laisser Algésiras. Youssouf Ibn Tâchfîne passa le détroit de Gibraltar avec son armée en juin 1086, de Ceuta à Algésiras. Il s’y installa et commença à la faire fortifier, ainsi que la ville de Tarifa. Là vinrent le rejoindre les principaux rois andalous (notamment al-Mu’tamid Ibn ’Abbâd et al-Mutawakkil Ibn al-Aftas) avec leurs armées afin de mener le jihâd contre les Chrétiens de manière unie. L’armée musulmane décida de se diriger vers Badajoz par Séville, et à cette nouvelle, Alphonse VI, qui était en train d’assiéger Saragosse, se prépara à partir à la rencontre de cette armée. La rencontre se fit au Nord de Badajoz, à un endroit appelé Sacralias, ensuite Sagrajas en Espagne et Zallâqa dans les sources arabes, le 23 octobre 1086 (12 rajab 479).

- Manuscrit espagnol dit des "Quatre cavaliers" datant de 1086, année de la bataille de Zallâqa. Burgo de Osma, Archives de la Cathédrale, Ms 7 f° 85.
Les Chrétiens eurent d’abord un grand avantage sur les musulmans car ces derniers se laissèrent prendre par surprise. La débandade dans les rangs musulmans fut chaotique. Mais, Youssouf Ibn Tâchfîne arriva à renverser la tendance en chargeant avec des dromadaires et des joueurs de tambours (tradition prise aux tribus noires africaines). Les Chrétiens furent si surpris par ce spectacle insolite qu’il furent rapidement pris de cours, la tendance générale s’inversant radicalement. De plus, ils n’étaient pas habitués à combattre face à des hommes armés de poignards fortement recourbés, chose qui les destabilisa encore plus au cours des corps à corps. Lorsqu’un des esclaves de Youssouf Ibn Tâchfîne aurait réussi à planter un de ces poignards dans la cuisse d’Alphonse VI, ce dernier se serait écrié : « Cet esclave m’a blessé avec une serpe ! ». La défaite fut donc cuisante. Les troupes chrétiennes finissant par fuir dans un désordre sans nom. Les musulmans les poursuivirent et n’épargnèrent aucun de ceux qui tomnbèrent entre leurs mains, les décapitant et amassant leurs têtes dans les cours des mosquées. Les muezzins auraient exécutés par dessus leurs chants d’appel à la prière pendant trois jours.
La question de l’Andalus
Après la bataille de Zallâqa, Youssouf Ibn Tâchfîne dut revenir au Maghreb après la nouvelle de la mort d’Abû Bakr Ibn ‘Omar, craignant que le fils de ce dernier (Ibrâhîm Ibn ‘Omar) ne prétende à la succession de son père. Laissant derrière lui un Andalus toujours morcelé mais en paix. Cependant, il ne fallut pas moins de deux années pour que l’Espagne chrétienne ravive ses forces pour tenter à nouveau de lutter contre les musulmans. Alors que ces derniers n’arrivaient toujours pas à une entente cordiale entre eux. L’union n’avait été possible que sous la férule des Almoravides. Par exemple, al-Mu’tamid était en opposition avec Ibn Rashiq, seigneur de Murcie, car ce dernier n’acceptait pas qu’al-Mu’tamid installe à sa place son fils al-Râdhî dépossédé d’Algésiras. De plus, Ibn Rashiq ne montrait pas d’hostilité à l’égard des occupants chrétiens d’Alédo. Alédo qu’ al-Mu’tamid convaincra Youssouf Ibn Tâchfîne d’assiéger en juin 1088. Forteresse réputée inexpugnable, elle résista vaillamment au siège des Almoravides et rois de Taifas réunis, tous menés par Youssouf Ibn Tâchfîne ayant traversé le détroit pour la deuxième fois afin d’aider une nouvelle fois les Andalous. Mais, cette fois-ci il ne sera pas victorieux, vu que le siège de quatre mois sera levé après un échec retentissant au cours duquel Youssouf Ibn Tâchfîne put constater de ses propres yeux le manque presque total de cohésion entre les rois de Taifas, plus particulièrement entre al-Mu’tamid et Ibn Rashiq. Le premier ayant réussi à convaincre tous les autres de la traitrise du second et à le faire enchainer. A la nouvelle de quoi les Murciens refusèrent de continuer à ravitailler les assiégeants. Youssouf Ibn Tâchfîne revint à nouveau au Maghreb, dépité et considérant l’Andalus comme une terre en danger qu’il ferait mieux de conquérir pour la protéger.

- Dinar frappé au nom de Youssouf Ibn Tâchfîne.
A peine revenait-il au Maghreb qu’Alphonse VI envoyait des émissaires à Abd Allâh de Grenade afin qu’il paie les tributs qu’il avait en retard. Celui-ci après bien des tergiversations, s’acquittera de la somme due et entrera en rébellion ouverte contre les Almoravides, car al-Mu’tamid de Séville avait violemment dénoncé son paiement du tribu, lui qui résistait contre Alphonse VI en refusant de payer. Cette fois-ci, Youssouf Ibn Tâchfîne se devait de revenir pour règler la question de l’Andalus une fois pour toutes. Abd Allâh de Grenade se préparant à combattre contre les Almoravides avec l’aide et la protection d’Alphonse VI. Le célèbre spécialiste français des Almoravides présente la situation ainsi :
La rencontre de Zallâqa avait mit Yûsûf Ibn Tâchfîne pour la première fois en contact avec les chrétiens qui menaçaient l’islam d’occident. Le duel entre Yûsuf et Alphonse VI avait commencé, mais l’Amîr comprit qu’il ne pouvait aller de l’avant, si les princes musulmans d’al-Andalus faisaient cause commune avec leur adversaire. Pourtant, les fuqahâ’ d’al-Andalus, ne partageaient pas l’orientation politique de leurs souverains et sympathisaient dans leur majorité avec l’Amîr des Murâbitûn. Leurs interventions allaient miner le pouvoir des rois de Taifas. Yûsuf était assuré du soutien du parti malikite, ayant à sa tête des hommes de loi qui ne pouvaient accepter cette soumission à un souverain chrétien. Cette situation ne pouvait durer, aussi Yûsuf entreprit-il d’y mettre fin au cours de cette troisième traversée.
Au cours de cette traversée, qui débute par son arrivée à Algésiras en 1090, Youssouf Ibn Tâchfîne déposera pacifiquement et Abd Allâh de Grenade et son frère Tamîm Ibn Boulougghîn de Malaga, les envoyant dans le Sous à la manière d’un maitre de maison qui châtie ses serviteurs malhonnêtes. Une fois maître de Grenade et de Malaga, al-Mu’tamid et al-Mutawakkil accoururent le féliciter de crainte qu’ils ne subissent le même sort. Mais, le premier finit par se déclarer en rébellion ouverte contre les Almoravides et solliciter l’aide d’Alphonse VI, étant de plus en plus sûr d’être à son tour déposé, vu que Youssouf avait fait valider par de grands savants religieux andalous, maghrébins et égyptiens une fatwa selon laquelle il avait le droit de déposer les autres rois d’al-Andalus. La charge almoravide qui est alors lancée donne l’impression d’un rouleau compresseur, tour à tour Alméria, Tarifa, Cordoue, et enfin Séville sont prises. Al-Mu’tamid est fait prisonnier et envoyé à Aghmât où il mourra en 1095.

- Mausolée d’al-Mu’tamid à Aghmât.
Deux de ses fils moururent durant ces évènements, le premier (al-Fath) durant le siège de Cordoue, le second (al-Râdhî) fut fait assassiner à Ronda malgré sa reddition, jugée trop tardive. Un troisième fils, al-Mu’tadd, sera dépouillé de tous ses biens et ne gardera la vie sauve que grâce à sa rapide reddition à Mertola. A la fin de l’année 1094, après la prise de la Badajoz d’al-Mutawakkil (lequel avait également finit par s’allier avec Alphonse VI) et de Lisbonne, tout l’Andalus était désormais almoravide. Mais, les choses ne pouvaient en rester là, car la Valence du Cid était encore très menaçante. En effet, il infligera deux défaites cuisantes et consécutives aux Almoravides, à Cuart de Poblet, et à Bairen en fèvrier 1097 [8]. Youssouf Ibn Tâchfîne décida de prendre les choses en main, et quelques mois à peine plus tard traversa à nouveau le détroit pour organiser les attaques à mener contre le Cid et le royaume de Castille. S’il n’arrivera pas à vaincre le Cid, il parviendra à reprendre Valence en 1102, trois ans après la mort naturelle du Cid (elle fut reprise en 1238 par Jacques Ier d’Aragon [9]). Ce triomphe accompli, l’Andalus, unifié et joint au Maghreb, Youssouf Ibn Tâchfîne proclamera son fils successeur légitime et à Marrakech et à Cordoue en 1102/1103, avant de mourir de maladie à un âge très avancé (95 ans ?) en 1106.
Le règne de ‘Alî Ibn Youssouf Ibn Tâchfîne (1106-1143)
C’est d’un empire sans précédent dans l’Occident méditerranéen qu’hérite ‘Alî Ibn Youssouf Ibn Tâchfîne. Son nom était répété sur plus de deux milliers de chaires de mosquées maghrébines et andalouses lors du prêche du vendredi, régnant sur un territoire allant de Bougie à l’Est au Sous à l’Ouest, de Valence au Nord à l’Afrique subsaharienne au Sud. L’armée dont il disposait désormais pour contrôler ces vastes contrées était tout aussi gigantesque, aidé qu’il était même d’une milice chrétienne fort précieuse car étrangère aux influences tribales des autres groupes formant cette même armée. Si les montagnes étaient difficiles à contrôler et servaient souvent de refuge aux aventuriers et dissidents (les futurs Almohades sortiront de la montagne du sud de Marrakech), les plaines semblaient presque totalement acquises, soucieuses de ne pas voir se répéter le spectacle des troupes almoravides marchant contre elles. Dans tout l’Atlas, les Almoravides semblent avoir laissé une grande autonomie aux chefs locaux pour diriger leurs tribus, du moment qu’ils prêtaient un serment inviolable d’allégeance.

- Page de garde d’une copie manuscrite du Livre du jeune, extrait du célèbre Muwatta’ de l’imam Mâlik, produit vers 1107 par un copiste au service de ’Alî Ibn Youssouf Ibn Tâchfîne. (Bibliothèque al-Qarawiyyîn)
‘Alî Ibn Youssouf Ibn Tâchfîne ne ressemble pas beaucoup à son père, il n’est pas un Saharien, il est né à Ceuta d’une mère chrétienne dite très belle. Sa personnalité ne peut donc être celle d’un traditionnel chef berbère d’une tribu saharienne. Pour réorganiser l’administration andalouse, il préfère se tourner vers des Andalous mêmes plutôt qu’à des membres de sa tribu. Quoique résidant à Marrakech, dans une résidence qu’il fortifiera en 1132, il semble plus intéressé par l’Andalus que par le Maghreb. Où peut-être est-ce parce que le premier territoire mérite beaucoup plus de contrôle que le second. Il est possible de dire que c’est sous les Almoravides que le Maghreb occidental se voit le plus influencé par la culture andalouse, elle-même partant encore se peaufiner (après s’être formée) en Orient. ‘Alî Ibn Youssouf Ibn Tâchfîne s’entoure presque exclusivement de lettrés andalous, lesquels le convainquent sûrement de rompre avec la pensée ghazalienne et de se montrer moins laxistes avec les bastions mystiques de certaines régions de son empire comme à Alméria. Cela démontre aussi, chose que relayent plusieurs auteurs médiévaux, la personnalité quelque peu trop influençable de l’Amîr al-muslimîn (émir des musulmans), lui dont les principaux chefs almoravides commenceront à se distancier au fur et à mesure de son règne.
La chute des Almoravides
Donc, sous le règne de ‘Alî Ibn Youssouf Ibn Tâchfîne l’esprit de corps unificateur qui permit aux premiers Almoravides de bâtir leur empire laissa peu à peu place à des revendications claniques. En effet, la première expédition almohade vers le Nord du Maghreb occidental en 1137/1138 annonçait déjà la grande confusion semée par ‘Abd al-Mu’min dans la confédération des tribus Zanâta–Lamtûna almoravides. De nombreux chefs de clan envisageaient de rompre l’alliance avec le clan Lamtûna-Banû Turdjût, n’attendant que l’occasion pour le faire. Cette dernière expédition symbolise la début de la chute des Almoravides, quoique la responsabilité de la défaite almoravide semble devoir surtout être endossée par le prince-héritier Sîr Ibn ‘Alî, lequel ne sachant faire face à une défection zénète en faveur des Almohades finit dans ses quartiers d’hiver de manière calamiteuse, vu qu’il essaya d’entrer dans déguisé dans la maison de son frère pour abuser de sa femme et y finit tué.

- La Koutoubia de Marrakech, en projet sous les Almoravides, construites par les Almohades. Photo : Daniel Csorfoli.
Seuls Tâchfîne (fils de ‘Alî Ibn Youssouf Ibn Tâchfîne ]et Reverter (commandant de la milice chrétienne) pourront redresser la situation en luttant contre les Almohade durant les quatre années suivantes, les faisant même se retrancher dans leur montagne du Sud de Marrakech durant l’hiver 1141-1142. Mais, c’est durant cet hiver que ‘Abd al-Mu’min réussit à réunir d’autres tribu zénètes et donc à risquer une marche vers le Nord à la tête de plusieurs contingents almohades. Il réussit à défaire les Almoravides à Tîzî et à prendre possession de Dây, mais se tiennent toujours éloignés des grands centres de pouvoir s comme Marrakech et Fès. Ils se dirigent vers le Nord et, durant l’été 1142 réussissent à prendre Melilia et à la démolir. Petit à petit les Almohades gagnent à eux une bonne partie du monde rural alors que Tâchfîne et Reverter préfèrent une nouvelle fois se retirer à Fès dans leurs quartiers d’hiver à la fin de 1142. La mort de ‘Alî Ibn Youssouf Ibn Tâchfîne en janvier 1143 contribue à encore plus affaiblir les soutiens des Almoravides dans le monde rural et donnent plus d’audace au mouvement almohade qui ne laisse pas de répits aux grandes villes comme Tlemcen, Tétouan et Fès, par ses attaques répétées et de plus en plus efficaces. Le troisième et dernier émir des musulmans almoravide, Tâchfîne Ibn ‘Alî Ibn Youssouf Ibn Tâchfîne, recevait ainsi comme héritage un empire morcelé et en ébullition, contrairement à celui qu’avait reçu son père une quarantaine d’années plus tôt. Les possessions andalouses reprenaient également leurs indépendances, car elles ne s’étaient laissées entrer dans la souveraineté almoravide que par peur des assauts chrétiens. Aussi bien elles que ce récent mouvement almohade n’osaient se rebeller ainsi qu’en sachant le laxisme dont faisaient preuve la politique de ‘Alî Ibn Youssouf Ibn Tâchfîne à l’égard des dissidents, les incarcérant tout au plus, mais ne les faisant presque jamais exécuter. C’est ce laxisme qui fut fatale à l’empire almoravide. Les Almohades en seront les plus grands bénéficiaires, eux qui n’hésiteront pas à tout simplement exterminer les tribus qui leur seront hostiles [10].
Chafik T. Benchekroun
Doctorant en histoire à l’université de Toulouse, rattaché à l’UMR 5136 du C.N.R.S.

