Charlemagne dans l’idéologie national-socialiste
Alain Brose
Doctorant, Université libre de Bruxelles
Cette étude n’a pas pour objectif d’apporter de nouveaux éléments biographiques sur Charlemagne. À l’instar de Camilla G. Kaul et de Herfried Münkler, nous ne cherchons pas à analyser la naissance du mythe, mais son instrumentalisation (1). En effet, Johann Chapoutot constate que l’instrumentation de l’histoire et le recours au plaidoyer ou au paradigme historique par un pouvoir politique sont des phénomènes fréquents. C’est certainement le cas des régimes totalitaires qui éprouvent tous le besoin d’ancrer dans la normalité historique l’objet politique qu’ils promeuvent (2). Dans cet article, nous décrypterons l’instrumentalisation de l’histoire médiévale par le régime hitlérien en partant de l’analyse de l’image du souverain carolingien. Plus précisément encore, nous nous attarderons sur la naissance et le développement de la Weltanschauung national-socialiste par l’intermédiaire d’un cas concret : l’image de Charlemagne au crible de cette Weltanschauung.
Le corpus de sources se concentrera sur la littérature allemande des années 1930 à la fin de la Seconde Guerre mondiale et exclura les publications francophones et néerlandophones. Bien qu’intéressante en soi, cette étude nous aurait confronté à un double problème : d’une part, approcher un univers académique fort différent de l’allemand et, d’autre part, analyser la production littéraire de pays subissant, dès 1940, l’occupation et tentant tant bien que mal de s’en accommoder. Aussi nous sommes-nous limité à étudier la naissance de l’instrumentalisation de l’histoire médiévale par le régime hitlérien dans son berceau allemand. Nos travaux tendent à démontrer que Karl Ferdinand Werner et Bernd Wegner ont surestimé le rôle et l’importance des milieux völkisch opposés à l’historiographie classique et, notamment, au portrait traditionnel de Charlemagne (3). Nous avons en effet constaté que le « tapage médiatique » de ces milieux a certes été violent, mais que leur opinion était minoritaire. Ils
(1) Camilla G. Kaul, Friedrich Barbarossa im Kyffhäuser. Bilder eines nationalen Mythos im 19. Jahrhundert, Cologne-Weimar-Vienne, Böhlau, 2007 (atlas. Bonner Beiträge zur Kunstgeschichte, 4/ 1 & 4/ 2) ; Herfried Münkler, Die Deutschen und ihre Mythen, Reinbeck, Rowohlt Verlag, 2007. (2) Johann Chapoutot, Le national-socialisme et l’Antiquité, Paris, puf, 2008, p. 2. (3) Karl Ferdinand Werner, «Karl der Große in der Ideologie des Nationalsozialismus » , dans Zeitschrift des Aachener Geschichtsvereins, t. 101, 1997-1998, p. 39-41 ; Id., «Karl der Große oder Charlemagne ? Von der Aktualität einer überholten Fragestellung » , dans Bayerische Akademie der Wissenschaften, Philosophisch-Historische Klasse, Sitzungsberichte, Jg. 1995, Heft 4, 1996, p. 5-7 ; Bernd Wegner, Hitlers politische Soldaten. Die Waffen-ss, 1933-1945. Leitbild, Struktur und Funktion einer nationalsozialistischen Elite, Paderborn-Munich-Vienne-Zurich, Ferdinand Schöningh Verlag, 1997 (1e éd. : 1982), p. 60-62.
Revue Belge de Philologie et d’Histoire / Belgisch Tijdschrift voor Filologie en Geschiedenis, 93, 2015, p. 811-842



















