SOCRATE
I. � Un, deux, trois. Mais le quatri�me de ceux qui ont �t� mes h�tes hier et qui me r�galent aujourd�hui, o� est-il, ami Tim�e ?
TIM�E
Il a d� se trouver indispos�, Socrate ; car il n�aurait pas manqu� volontairement cette r�union.
SOCRATE
C�est donc � toi et � ces messieurs de tenir aussi la partie de l�absent.
TIM�E
Certainement ; nous n�y manquerons pas et nous ferons de notre mieux ; car il ne serait pas juste qu�apr�s l�accueil si honn�te que tu nous as fait hier, ceux de nous qui restent n�aient pas � coeur de te rendre la politesse.
SOCRATE
Eh bien, vous rappelez-vous toutes les questions sur lesquelles je vous avais propos� de parler ?
TIM�E
En partie, oui. Pour celles que nous aurons oubli�es, tu es l� pour nous les remettre en m�moire. Ou plut�t, si cela ne t�ennuie pas, repasse-les en revue bri�vement � partir du commencement, pour les mieux fixer dans nos esprits.
SOCRATE
C�est ce que je vais faire. Ce que j�ai dit hier au sujet de l��tat revenait en somme � d�finir quelle est, � mon
TIM�E/17c-18b
sentiment, la constitution la plus parfaite et par quels hommes elle doit �tre appliqu�e.
TIM�E
Et je puis t�assurer, Socrate, que ta constitution nous a plu � tous.
SOCRATE
N�avons-nous pas commenc� par s�parer, dans l��tat, la classe des laboureurs et de tous les autres artisans de celle des guerriers charg�s de le d�fendre ?
TIM�E
Si.
SOCRATE
N�avons-nous pas assign� � chacun une seule profession en rapport avec sa nature, et un seul art, et n�avons-nous pas dit que ceux qui sont charg�s de combattre pour tous ne doivent pas avoir d�autre fonction que de garder la cit� contre ceux du dehors ou du dedans qui voudraient lui faire du mal, et qu�ils doivent rendre la justice avec douceur � ceux qu�ils gouvernent, parce qu�ils sont leurs amis naturels, et traiter sans piti� les ennemis qui leur tombent sous la main dans les batailles ?
TIM�E
Certainement.
SOCRATE
Aussi disions-nous que les gardiens doivent avoir une nature, � mon avis, �minemment courageuse et philosophe tout � la fois, pour qu�ils puissent, comme il le faut, �tre doux aux uns, rudes aux autres.
TIM�E
Oui.
SOCRATE
Quant � l��ducation, n�avons-nous pas dit qu�il fallait les �lever dans la gymnastique et la musique et dans toutes les sciences qui leur conviennent ?
TIM�E
Certainement.
SOCRATE
Nous avons ajout� que ces gardiens ainsi �lev�s devaient se persuader qu�ils n�ont en propre ni or, ni argent, ni aucun autre bien, mais que, recevant, � titre d�auxiliaires, de ceux qui sont sous leur protection, un salaire de leur
TIM�E/18b-18e
garde, salaire modeste, comme il convient � des hommes temp�rants, ils doivent le d�penser en commun et vivre en communaut� les uns avec les autres, dans le constant exercice de la vertu, � l�exclusion de toute autre occupation.
TIM�E
On l�a dit aussi, et dans ces termes m�mes.
SOCRATE
En outre, nous avons fait aussi mention des femmes et dit comment il faut mettre leurs natures en harmonie avec celles des hommes et les rendre pareilles, et leur donner � toutes les m�mes occupations qu�aux hommes, et � la guerre et dans toutes les circonstances de la vie.
TIM�E
Cela aussi a �t� dit et de cette fa�on.
SOCRATE
Et sur la procr�ation des enfants ? Il est ais� de se rappeler, vu sa nouveaut�, ce que nous en avons dit. Nous avons d�cid� que toutes les femmes et tous les enfants seraient communs entre tous et nous avons pris des mesures pour que personne ne reconnaisse jamais ses propres enfants, que tous se consid�rent comme de la m�me famille et voient des fr�res et des soeurs en tous ceux qui se trouvent dans les limites d��ge requises pour cela, des p�res et des a�eux dans ceux qui remontent � des g�n�rations ant�rieures, et des enfants et des petits-enfants dans ceux qui appartiennent � des g�n�rations post�rieures.
TIM�E
Oui, et cela est facile � retenir par la raison que tu viens d�en donner.
SOCRATE
Et, pour obtenir, si possible, des enfants dou�s d�s leur naissance du meilleur naturel, ne nous souvenons-nous pas d�avoir dit que les magistrats de l�un et de l�autre sexe doivent, pour assortir les �poux, s�arranger secr�tement, en les faisant tirer au sort, pour que les m�chants d�un c�t� et les bons de l�autre soient unis � des femmes qui leur ressemblent, sans que personne leur en veuille pour cela, parce qu�on attribuera ces unions au hasard ?
TIM�E
Nous nous en souvenons.
TIM�E/19a-19c
SOCRATE
N�avons-nous pas dit encore qu�il faudrait �lever les enfants des bons et rel�guer ceux des m�chants dans les autres ordres de l��tat, puis les observer sans cesse dans leur croissance, afin de faire revenir ceux qui en seraient dignes et d�envoyer � leur place ceux qui seraient indignes de rester parmi les bons ?
TIM�E
C�est exact.
SOCRATE
Et maintenant n�avons-nous pas, en le reprenant sommairement, repass� ce que nous avons dit hier ? Ou avons-nous encore, cher Tim�e, � regretter quelque omission ?
TIM�E
Non pas, c�est exactement cela que nous avons dit, Socrate.
SOCRATE
II. � �coutez maintenant, � propos de l��tat que j�ai d�crit, quelle sorte de sentiment j��prouve � son �gard. Mon sentiment est � peu pr�s celui d�un homme qui, ayant vu de beaux �tres vivants, soit repr�sent�s en peinture, soit r�ellement en vie, mais en repos, se prendrait � d�sirer de les voir entrer en mouvement et se livrer aux exercices qui paraissent convenir � leurs corps. Voil� pr�cis�ment ce que j��prouve � l��gard de l��tat que j�ai d�peint. J�aurais plaisir � entendre raconter que ces luttes que soutient un �tat, il les affronte contre d�autres �tats, en marchant noblement au combat et se comportant pendant la guerre d�une mani�re qui r�ponde � l�instruction et � l��ducation des citoyens, soit dans l�action sur les champs de bataille, soit dans les n�gociations avec les autres �tats. Or sur ce terrain, Critias et Hermocrate, je me rends bien compte que je ne serai jamais capable de louer dignement de tels hommes et une telle r�publique. Et pour ce qui est de moi, il n�y a pas l� de quoi s��tonner ; mais je m�imagine qu�il en est de m�me des po�tes, aussi bien de ceux d�aujourd�hui que de ceux d�autrefois. Ce n�est pas que je m�prise le moins du monde la race des po�tes ; mais il saute aux yeux que la tribu des imitateurs imitera tr�s ais�ment et fort bien les choses au milieu desquelles elle a �t� �lev�e, et que ce qui est �tranger � l��ducation qu�ils ont re�ue est difficile � bien imiter par des actions, plus difficile encore par des discours. Quant � l�esp�ce des sophistes, je la tiens pour tr�s experte en plusieurs sortes de discours et en d�autres belles choses, mais j�ai peur qu�errant comme ils le font de ville en ville
TIM�E/19e-20d
et n�ayant nulle part de domicile � eux, ils ne soient hors d��tat de comprendre tout ce que font et disent des hommes � la fois philosophes et politiques, qui payent de leur personne � la guerre et dans les combats et discutent les affaires avec tout monde. Reste l�esp�ce des gens comme vous, qui, par leur naturel et leur �ducation, tiennent � la fois du philosophe et du politique. Notre ami Tim�e, par exemple, qui est citoyen de la ville si bien polic�e de Locres en Italie, et qui dans son pays ne le c�de � personne ni pour la fortune ni pour la naissance, a exerc� les plus grandes charges et joui des plus grands honneurs dans sa patrie, et il s�est �lev� de m�me au fa�te de la philosophie dans toutes ses branches. Quant � Critias, nous savons tous ici qu�il n�est �tranger � rien de ce qui nous occupe. Pour Hermocrate, de nombreux t�moignages nous forcent � croire qu�il est, de par son naturel et son �ducation, � la hauteur de toutes ces questions. C�est en pensant � vos talents qu�hier, quand vous m�avez pri� de vous exposer mes vues sur l��tat, j�y ai consenti de grand coeur. Je savais que personne ne serait plus capable que vous autres, si vous le vouliez, de poursuivre un pareil propos. Car apr�s avoir engag� la cit� dans une guerre honorable, il n�y a que vous parmi les hommes de notre temps qui puissiez achever de lui donner tout ce qui lui convient. Maintenant que j�ai trait� la question dont vous m�aviez charg�, je vous prie � mon tour de traiter celle que je vous propose � pr�sent. Apr�s vous �tre concert�s entre vous, vous �tes convenus d�un commun accord de reconna�tre mon hospitalit� en me rendant discours pour discours. J�ai fait toilette pour recevoir la v�tre et vous m�y voyez tout dispos�.
HERMOCRATE
Sois s�r, Socrate, que, comme l�a dit notre ami Tim�e, nous y mettrons tout notre empressement et que nous n�all�guerons aucun pr�texte pour te refuser. D�s hier m�me, en sortant d�ici, pour gagner la chambre o� nous logeons chez Critias, nous avons, � peine arriv�s, et m�me avant, tout le long de la route, r�fl�chi � ce que tu demandes. Critias nous a fait alors un r�cit reposant sur une ancienne tradition. Redis-le-lui, Critias, pour qu�il nous aide � juger si elle r�pond ou non � ce qu�il requiert de nous.
CRITIAS
C�est ce qu�il faut faire, si notre troisi�me compagnon, Tim�e, est aussi de cet avis.
TIM�E
Oui, j�en suis.
TIM�E/20d-21d
CRITIAS
�coute donc, Socrate, une histoire � la v�rit� fort �trange, mais exactement vraie, comme l�a jadis affirm� Solon, le plus sage des sept sages. Il �tait parent et grand ami de Dropid�s, mon bisa�eul, comme il le dit lui-m�me en maint endroit de ses po�sies. Or il raconta � Critias, mon grand-p�re, comme ce vieillard me le redit � son tour, que notre ville avait autrefois accompli de grands et admirables exploits, effac�s aujourd�hui par le temps et les destructions d�hommes. Mais il en est un qui les surpasse tous, et qu�il convient de rappeler aujourd�hui, � la fois pour te payer de retour et pour rendre � la d�esse, � l�occasion de cette f�te, un juste et v�ritable hommage, comme si nous chantions un hymne � sa louange.
SOCRATE
C�est bien dit. Mais quel est donc cet antique exploit dont on ne parle plus, mais qui fut r�ellement accompli par notre ville, et que Critias a rapport� sur la foi de Solon ?
CRITIAS
Je vais redire cette vieille histoire, comme je l�ai entendu raconter par un homme qui n��tait pas jeune. Car Critias �tait alors, � ce qu�il disait, pr�s de ses quatre-vingt-dix ans, et moi j�en avais dix tout au plus. C��tait justement le jour de Cour�otis pendant les Apaturies. La f�te se passa comme d�habitude pour nous autres enfants. Nos p�res nous propos�rent des prix de d�clamation po�tique. On r�cita beaucoup de po�mes de diff�rents po�tes, et comme ceux de Solon �taient alors dans leur nouveaut�, beaucoup d�entre nous les chant�rent. Un membre de notre phratrie dit alors, soit qu�il le pens�t r�ellement, soit qu�il voul�t faire plaisir � Critias, qu�il regardait Solon non seulement comme le plus sage des hommes, mais encore, pour ses dons po�tiques, comme le plus noble des po�tes. Le vieillard, je m�en souviens fort bien, fut ravi de l�entendre et lui dit en souriant : � Oui, Amymandre, s�il n�avait pas fait de la po�sie en passant et qu�il s�y f�t adonn� s�rieusement, comme d�autres l�ont fait, s�il avait achev� l�ouvrage qu�il avait rapport� d��gypte, et si les factions et les autres calamit�s qu�il trouva ici � son retour ne l�avaient pas contraint de la n�gliger compl�tement, � mon avis, ni H�siode, ni Hom�re, ni aucun autre po�te ne f�t jamais devenu plus c�l�bre que lui. � Quel �tait donc cet ouvrage, Critias ? dit Amymandre. � C��tait le r�cit de l�exploit le plus grand et qui m�riterait d��tre le plus renomm� de tous ceux que cette ville ait jamais accomplis ; mais le temps et la mort de ses auteurs n�ont pas permis que ce r�cit parv�nt jusqu�� nous. � Raconte-moi d�s le d�but, reprit l�autre, ce qu�en disait Solon et
TIM�E/21d-22d
comment et � qui il l�avait ou� conter comme une histoire v�ritable. �
� Il y a en �gypte, dit Critias, dans le Delta, � la pointe duquel le Nil se partage, un nome appel� sa�tique, dont la principale ville est Sa�s, patrie du roi Amasis. Les habitants honorent comme fondatrice de leur ville une d�esse dont le nom �gyptien est Neith et le nom grec, � ce qu�ils disent, Ath�na. Ils aiment beaucoup les Ath�niens et pr�tendent avoir avec eux une certaine parent�. Son voyage l�ayant amen� dans cette ville, Solon m�a racont� qu�il y fut re�u avec de grands honneurs, puis qu�ayant un jour interrog� sur les antiquit�s les pr�tres les plus vers�s dans cette mati�re, il avait d�couvert que ni lui, ni aucun autre Grec n�en avait pour ainsi dire aucune connaissance. Un autre jour, voulant engager les pr�tres � parler de l�antiquit�, il se mit � leur raconter ce que l�on sait chez nous de plus ancien. Il leur parla de Phoroneus, qui fut, dit-on, le premier homme, et de Niob�, puis il leur conta comment Deucalion et Pyrrha surv�curent au d�luge ; il fit la g�n�alogie de leurs descendants et il essaya, en distinguant les g�n�rations, de compter combien d�ann�es s��taient �coul�es depuis ces �v�nements.
Alors un des pr�tres, qui �tait tr�s vieux, lui dit : � Ah ! Solon, Solon, vous autres Grecs, vous �tes toujours des enfants, et il n�y a point de vieillard en Gr�ce. � A ces mots : � Que veux-tu dire par l� ? demanda Solon. � Vous �tes tous jeunes d�esprit, r�pondit le pr�tre ; car vous n�avez dans l�esprit aucune opinion ancienne fond�e sur une vieille tradition et aucune science blanchie par le temps. Et en voici la raison. Il y a eu souvent et il y aura encore souvent des destructions d�hommes caus�es de diverses mani�res, les plus grandes par le feu et par l�eau, et d�autres moindres par mille autres choses. Par exemple, ce qu�on raconte aussi chez vous de Pha�ton, fils du Soleil, qui, ayant un jour attel� le char de son p�re et ne pouvant le maintenir dans la voie paternelle, embrasa tout ce qui �tait sur la terre et p�rit lui-m�me frapp� de la foudre, a, il est vrai, l�apparence d�une fable ; mais la v�rit� qui s�y rec�le, c�est que les corps qui circulent dans le ciel autour de la terre d�vient de leur course et qu�une grande conflagration qui se produit � de grands intervalles d�truit ce qui est sur la surface de la terre. Alors tous ceux qui habitent dans les montagnes et dans les endroits �lev�s et arides p�rissent plut�t que ceux qui habitent au bord des fleuves et de la mer. Nous autres, nous avons le Nil, notre sauveur ordinaire, qui, en pareil cas aussi, nous pr�serve de cette calamit� par ses d�bordements. Quand, au contraire, les dieux submergent la terre sous les eaux pour la purifier, les habitants des montagnes, bouviers et p�tres, �chappent � la mort, mais ceux qui r�sident dans
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vos villes sont emport�s par les fleuves dans la mer, tandis que chez nous, ni dans ce cas, ni dans d�autres, l�eau ne d�vale jamais des hauteurs dans les campagnes ; c�est le contraire, elles montent naturellement toujours d�en bas. Voil� comment et pour quelles raisons on dit que c�est chez nous que se sont conserv�es les traditions les plus anciennes. Mais en r�alit�, dans tous les lieux o� le froid ou la chaleur excessive ne s�y oppose pas, la race humaine subsiste toujours plus ou moins nombreuse. Aussi tout ce qui s�est fait de beau, de grand ou de remarquable sous tout autre rapport, soit chez vous, soit ici, soit dans tout autre pays dont nous ayons entendu parler, tout cela se trouve ici consign� par �crit dans nos temples depuis un temps imm�morial et s�est ainsi conserv�. Chez vous, au contraire, et chez les autres peuples, � peine �tes-vous pourvus de l��criture et de tout ce qui est n�cessaire aux cit�s que de nouveau, apr�s l�intervalle de temps ordinaire, des torrents d�eau du ciel fondent sur vous comme une maladie et ne laissent survivre de vous que les illettr�s et les ignorants, en sorte que vous vous retrouvez au point de d�part comme des jeunes, ne sachant rien de ce qui s�est pass� dans les temps anciens, soit ici, soit chez vous. Car ces g�n�alogies de tes compatriotes que tu r�citais tout � l�heure, Solon, ne diff�rent pas beaucoup de contes de nourrices. Tout d�abord vous ne vous souvenez que d�un seul d�luge terrestre, alors qu�il y en a eu beaucoup auparavant ; ensuite vous ignorez que la plus belle et la meilleure race qu�on ait vue parmi les hommes a pris naissance dans votre pays, et que vous en descendez, toi et toute votre cit� actuelle, gr�ce � un petit germe �chapp� au d�sastre. Vous l�ignorez, parce que les survivants, pendant beaucoup de g�n�rations, sont morts sans rien laisser par �crit. Oui, Solon, il fut un temps o�, avant la plus grande des destructions op�r�es par les eaux, la cit� qui est aujourd�hui Ath�nes fut la plus vaillante � la guerre et sans comparaison la mieux polic�e � tous �gards c�est elle qui, dit-on, accomplit les plus belles choses et inventa les plus belles institutions politiques dont nous ayons entendu parler sous le ciel. �
Solon m�a rapport� qu�en entendant cela, il fut saisi d��tonnement et pria instamment les pr�tres de lui raconter exactement et de suite tout ce qui concernait ses concitoyens d�autrefois. Alors le vieux pr�tre lui r�pondit : � Je n�ai aucune raison de te refuser, Solon, et je vais t�en faire un r�cit par �gard pour toi et pour ta patrie, et surtout pour honorer la d�esse qui prot�ge votre cit� et la n�tre et qui les a �lev�es et instruites, la v�tre, qu�elle a form�e la premi�re, mille ans avant la n�tre, d�un germe pris � la terre et � H�pha�stos, et la n�tre par la suite. Depuis l��tablissement de la n�tre, il s�est �coul� huit mille ann�es : c�est le chiffre que portent nos livres sacr�s. C�est donc de tes conci-
TIM�E/23e-25a
toyens d�il y a neuf mille ans que je vais t�exposer bri�vement les institutions et le plus glorieux de leurs exploits. Nous reprendrons tout en d�tail et de suite, une autre fois, quand nous en aurons le loisir, avec les textes � la main. Compare d�abord leurs lois avec les n�tres. Tu verras qu�un bon nombre de nos lois actuelles ont �t� copi�es sur celles qui �taient alors en vigueur chez vous. C�est ainsi d�abord que la classe des pr�tres est s�par�e des autres ; de m�me celle des artisans, o� chaque profession a son travail sp�cial, sans se m�ler � une autre, et celle des bergers, des chasseurs, des laboureurs. Pour la classe des guerriers, tu as sans doute remarqu� qu�elle est chez nous �galement s�par�e de toutes les autres ; car la loi leur interdit de s�occuper d�aucune autre chose que de la guerre. Ajoute � cela la forme des armes, boucliers et lances, dont nous nous sommes servis, avant tout autre peuple de l�Asie, en ayant appris l�usage de la d�esse qui vous l�avait d�abord enseign�. Quant � la science, tu vois sans doute avec quel soin la loi s�en est occup�e ici d�s le commencement, ainsi que de l�ordre du monde. Partant de cette �tude des choses divines, elle a d�couvert tous les arts utiles � la vie humaine, jusqu�� la divination et � la m�decine, qui veille � notre sant�, et acquis toutes les connaissances qui s�y rattachent.
C�est cette constitution m�me et cet ordre que la d�esse avait �tablis chez vous d�abord, quand elle fonda votre ville, ayant choisi l�endroit o� vous �tes n�s, parce qu�elle avait pr�vu que son climat heureusement temp�r� y produirait des hommes de haute intelligence. Comme elle aimait � la fois la guerre et la science, elle a port� son choix sur le pays qui devait produire les hommes les plus semblables � elle-m�me et c�est celui-l� qu�elle a peupl� d�abord. Et vous vous gouverniez par ces lois et de meilleures encore, surpassant tous les hommes dans tous les genres de m�rite, comme on pouvait l�attendre de rejetons et d��l�ves des dieux. Nous gardons ici par �crit beaucoup de grandes actions de votre cit� qui provoquent l�admiration, mais il en est une qui les d�passe toutes en grandeur et en h�ro�sme. En effet, les monuments �crits disent que votre cit� d�truisit jadis une immense puissance qui marchait insolemment sur l�Europe et l�Asie tout enti�res, venant d�un autre monde situ� dans l�oc�an Atlantique. On pouvait alors traverser cet Oc�an ; car il s�y trouvait une �le devant ce d�troit que vous appelez, dites-vous, les colonnes d�H�racl�s. Cette �le �tait plus grande que la Libye et l�Asie r�unies. De cette �le on pouvait alors passer dans les autres �les et de celles-ci gagner tout le continent qui s��tend en face d�elles et borde cette v�ritable mer. Car tout ce qui est en de�� du d�troit dont nous parlons ressemble � un port dont l�entr�e est �troite, tandis que ce qui est au-del� forme une v�ritable mer et que la terre qui
TIM�E/25a-26b
l�entoure a vraiment tous les titres pour �tre appel�e continent. Or dans cette �le Atlantide, des rois avaient form� une grande et admirable puissance, qui �tendait sa domination sur l��le enti�re et sur beaucoup d�autres �les et quelques parties du continent. En outre, en de�� du d�troit, de notre c�t�, ils �taient ma�tres de la Libye jusqu�� l��gypte, et de l�Europe jusqu�� la Tyrrh�nie. Or, un jour, cette puissance, r�unissant toutes ses forces, entreprit d�asservir d�un seul coup votre pays, le n�tre et tous les peuples en de�� du d�troit. Ce fut alors, Solon, que la puissance de votre cit� fit �clater aux yeux du monde sa valeur et sa force. Comme elle l�emportait sur toutes les autres par le courage et tous les arts de la guerre, ce fut elle qui prit le commandement des Hell�nes ; mais, r�duite � ses seules forces par la d�fection des autres et mise ainsi dans la situation la plus critique, elle vainquit les envahisseurs, �leva un troph�e, pr�serva de l�esclavage les peuples qui n�avaient pas encore �t� asservis, et rendit g�n�reusement � la libert� tous ceux qui, comme nous, habitent � l�int�rieur des colonnes d�H�racl�s. Mais dans le temps qui suivit, il y eut des tremblements de terre et des inondations extraordinaires, et, dans l�espace d�un seul jour et d�une seule nuit n�fastes, tout ce que vous aviez de combattants fut englouti d�un seul coup dans la terre, et l��le Atlantide, s��tant ab�m�e dans la mer, disparut de m�me. Voil� pourquoi, aujourd�hui encore, cette mer-l� est impraticable et inexplorable, la navigation �tant g�n�e par les bas fonds vaseux que l��le a form�s en s�affaissant. �
Voil�, Socrate, bri�vement r�sum�, ce que m�a dit Critias, qui le tenait de Solon. Hier, quand tu parlais de ta r�publique et que tu en d�peignais les citoyens, j��tais �merveill�, en me rappelant ce que je viens de dire. Je me demandais par quel merveilleux hasard tu te rencontrais si � propos sur la plupart des points avec ce que Solon en avait dit. Je n�ai pas voulu vous en parler sur le moment ; car, apr�s si longtemps, mes souvenirs n��taient pas assez nets. J�ai pens� qu�il fallait n�en parler qu�apr�s les avoir tous bien ressaisis dans mon esprit. C�est pour cela que j�ai si vite accept� la t�che que tu nous as impos�e hier, persuad� que, si la grande affaire, en des entretiens comme le n�tre, est de prendre un th�me en rapport au dessein que l�on a, nous trouverions dans ce que je propose le th�me appropri� � notre plan. C�est ainsi qu�hier, comme l�a dit Hermocrate, je ne fus pas plus t�t sorti d�ici que, rappelant mes souvenirs, je les rapportai � ces messieurs, et qu�apr�s les avoir quitt�s, en y songeant la nuit, j�ai � peu pr�s tout ressaisi. Tant il est vrai, comme on dit, que ce que nous avons appris �tant enfants se conserve merveilleusement dans notre m�moire ! Pour ma part, ce que j�ai entendu hier, je ne sais si je pourrais me le rappeler int�gralement ; mais ce que j�ai appris il y a tr�s longtemps,
TIM�E/26b-27b
je serais bien surpris qu�il m�en f�t �chapp� quelque chose. J�avais alors tant de plaisir, une telle joie d enfant � entendre le vieillard, et il me r�pondait de si bon coeur, tandis que je ne cessais de l�interroger, que son r�cit est rest� fix� en moi, aussi ind�l�bile qu�une peinture � l�encaustique. De plus, ce matin m�me, j�ai justement cont� tout cela � nos amis, pour leur fournir � eux aussi des mati�res pour la discussion.
Et maintenant, car c�est � cela que tendait tout ce que je viens de dire, je suis pr�t, Socrate, � rapporter cette histoire non pas sommairement, mais en d�tail, comme je l�ai entendue. Les citoyens et la cit� que tu nous as repr�sent�s hier comme dans une fiction, nous allons les transf�rer dans la r�alit� ; nous supposerons ici que cette cit� est Ath�nes et nous dirons que les citoyens que tu as imagin�s sont ces anc�tres r�els dont le pr�tre a parl�. Entre les uns et les autres la concordance sera compl�te et nous ne dirons rien que de juste en affirmant qu�ils sont bien les hommes r�els de cet ancien temps. Nous allons essayer tous, en nous partageant les r�les, d�accomplir aussi bien que nous le pourrons la t�che que tu nous as impos�e. Reste � voir, Socrate, si ce sujet est � notre gr�, ou s�il faut en chercher un autre � sa place.
SOCRATE
Et quel autre, Critias, pourrions-nous choisir de pr�f�rence � celui-l� ? C�est celui qui convient le mieux, parce que c�est le mieux appropri� au sacrifice qu�on offre en ce jour � la d�esse, et le fait qu�il ne s�agit pas d�une fiction, mais d�une histoire vraie est d�un int�r�t capital. Comment et o� trouverons-nous d�autres sujets si nous rejetons celui-l� ? Ce n�est pas possible. Parlez donc, et bonne chance � vos discours ! Pour moi, en �change de mes discours d�hier, j�ai droit � me reposer et � vous �couter � mon tour.
CRITIAS
Vois maintenant, Socrate, comment nous avons r�gl� le festin d�hospitalit� que nous voulons t�offrir. Nous avons d�cid� que Tim�e, qui est le plus savant d�entre nous en astronomie et qui a fait de la nature du monde sa principale �tude, serait le premier � parler, et qu�il commencerait par la formation de l�univers pour finir par la nature de l�homme. C�est moi qui prendrai la suite, et, apr�s avoir re�u de ses mains l�humanit� dont il aura d�crit l�origine, et des tiennes certains hommes sp�cialement instruits par toi, je les ferai compara�tre devant nous, comme devant des juges, et, suivant le r�cit et la l�gislation de Solon, je ferai d�eux des citoyens de notre cit�, les consid�rant comme ces Ath�niens d�autrefois, dont la tradition des r�cits sacr�s nous a r�v�l� la dispa-
TIM�E/27b-27c
rition, et d�s lors je parlerai d�eux comme �tant des citoyens d�Ath�nes.
SOCRATE
C�est, � ce que je vois, un r�gal intellectuel complet et brillant que vous allez me rendre. C�est maintenant, para�t-il, � toi, Tim�e, de prendre la parole, apr�s avoir, suivant l�usage, invoqu� les dieux.
TIM�E
Quant � cela, Socrate, tu as raison : tous les hommes qui ont quelque grain de sagesse, ne manquent jamais au d�but de toute entreprise petite ou grande, d�implorer une divinit�. Pour nous, qui allons discourir sur l�univers, dire comment il est n�, ou s�il n�a pas eu de naissance, nous sommes tenus, � moins d�avoir enti�rement perdu le sens, d�appeler � notre aide les dieux et les d�esses et de les prier que tous nos propos soient avant tout � leur gr�, puis, en ce qui nous concerne, logiquement d�duits. Que telle soit donc notre invocation, en ce qui regarde les dieux ; quant � nous, invoquons-les pour que vous me compreniez facilement et que je vous expose tr�s clairement ma pens�e sur le sujet qui nous occupe.
Il faut d�abord, � mon avis, se poser cette double question : en quoi consiste ce qui existe toujours, sans avoir eu de naissance ? En quoi consiste ce qui devient toujours et n�est jamais ? Le premier est appr�hensible � la pens�e aid�e du raisonnement, parce qu�il est toujours le m�me, tandis que le second est conjectur� par l�opinion accompagn�e de la sensation irraisonn�e, parce qu�il na�t et p�rit, mais n�existe jamais r�ellement. De plus, tout ce qui na�t proc�de n�cessairement d�une cause ; car il est impossible que quoi que ce soit prenne naissance sans cause. Lors donc que l�ouvrier, l�oeil toujours fix� sur l��tre immuable, travaille d�apr�s un tel mod�le et en reproduit la forme et la vertu, tout ce qu�il ex�cute ainsi est n�cessairement beau. Si, au contraire, il fixe les yeux sur ce qui est n� et prend un mod�le de ce genre, il ne fait rien de beau.
Quant au ciel entier, ou monde, ou s�il y a quelque autre nom qui lui soit mieux appropri�, donnons-le-lui, il faut, en ce qui le touche, se poser d�abord la question qu�on doit se poser d�s le d�but pour toute chose. A-t-il toujours exist�, sans avoir aucun commencement de g�n�ration, ou est-il n�, et a-t-il eu un commencement ? Il est n� ; car il est visible, tangible et corporel, et toutes les choses de ce genre sont sensibles, et les choses sensibles, appr�hensibles � l�opinion accompagn�e de la sensation, sont, nous l�avons vu, sujettes au devenir et � la naissance. Nous disons d�autre part que ce qui est n� doit n�cessairement sa naissance � quelque cause. Quant � l�auteur et p�re de cet univers, il est difficile de le trouver, et, apr�s
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l�avoir trouv�, de le faire conna�tre � tout le monde.
Il est une autre question qu�il faut examiner � propos de l�univers, � savoir d�apr�s lequel des deux mod�les son architecte l�a construit, d�apr�s le mod�le immuable et toujours le m�me, ou d�apr�s celui qui est n�. Or, si ce monde est beau et son auteur excellent, il est �vident qu�il a eu les yeux sur le mod�le �ternel ; s�ils sont au contraire ce qu�il n�est m�me pas permis de dire, c�est sur le mod�le qui est n�. Il est donc clair pour tout le monde qu�il a eu les yeux sur le mod�le �ternel. Car le monde est la plus belle des choses qui sont n�es, et son auteur la meilleure des causes. Donc, si le monde a �t� produit de cette mani�re, il a �t� form� sur le mod�le de ce qui est compris par le raisonnement et l�intelligence et qui est toujours identique � soi-m�me.
Dans ces conditions, il est aussi absolument n�cessaire que ce monde-ci soit l�image de quelque chose. Or en toute mati�re, il est de la plus haute importance de commencer par le commencement naturel. En cons�quence, � propos de l�image et de son mod�le, il faut faire les distinctions suivantes : les paroles ont une parent� naturelle avec les choses qu�elles expriment. Expriment-elles ce qui est stable, fixe et visible � l�aide de l�intelligence, elles sont stables et fixes, et, autant qu�il est possible et qu�il appartient � des paroles d��tre irr�futables et invincibles, elles ne doivent rien laisser � d�sirer � cet �gard. Expriment-elles au contraire ce qui a �t� copi� sur ce mod�le et qui n�est qu�une image, elles sont vraisemblables et proportionn�es � leur objet, car ce que l��tre est au devenir, la v�rit� l�est � la croyance. Si donc, Socrate, il se rencontre maint d�tail en mainte question touchant les dieux et la gen�se du monde, o� nous soyons incapables de fournir des explications absolument et parfaitement coh�rentes et exactes, n�en sois pas �tonn� ; mais si nous en fournissons qui ne le c�dent � aucune autre en vraisemblance, il faudra nous en contenter, en nous rappelant que moi qui parle et vous qui jugez nous ne sommes que des hommes et que sur un tel sujet il convient d�accepter le mythe vraisemblable, sans rien chercher au-del�.
SOCRATE
C�est parfait, Tim�e, et l�on ne peut qu�approuver ta demande. Nous avons accueilli ton pr�lude avec admiration ; ex�cute � pr�sent ton morceau sans t�interrompre.
TIM�E
Disons donc pour quelle cause celui qui a form� le devenir et l�univers l�a form�. Il �tait bon, et, chez celui qui est bon, il ne na�t jamais d�envie pour quoi que ce soit. Exempt d�envie, il a voulu que toutes choses fussent, autant que possible, semblables � lui-m�me. Que ce soit
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l� le principe le plus effectif du devenir et de l�ordre du monde, c�est l�opinion d�hommes sages, qu�on peut admettre en toute s�ret�. Le dieu, en effet, voulant que tout f�t bon et que rien ne f�t mauvais, autant que cela est possible, prit toute la masse des choses visibles, qui n��tait pas en repos, mais se mouvait sans r�gle et sans ordre, et la fit passer du d�sordre � l�ordre, estimant que l�ordre �tait pr�f�rable � tous �gards.
Or il n��tait pas et il n�est pas possible au meilleur de faire une chose qui ne soit pas la plus belle. Ayant donc r�fl�chi, il s�aper�ut que des choses visibles par nature il ne pourrait jamais sortir un tout priv� d�intelligence qui f�t plus beau qu�un tout intelligent, et, en outre, que dans aucun �tre il ne pouvait y avoir d�intelligence sans �me. En cons�quence, il mit l�intelligence dans l��me, et l��me dans le corps, et il construisit l�univers de mani�re � en faire une oeuvre qui f�t naturellement la plus belle possible et la meilleure. Ainsi, � raisonner suivant la vraisemblance, il faut dire que ce monde, qui est un animal, v�ritablement dou� d�une �me et d�une intelligence, a �t� form� par la providence du dieu.
Ceci pos�, il nous faut dire ensuite � la ressemblance de quel �tre vivant il a �t� form� par son auteur. Ne croyons pas que ce fut � la ressemblance d�aucun de ces objets qui par leur nature ne sont que des parties ; car rien de ce qui ressemble � un �tre incomplet ne peut jamais �tre beau. Mais ce qui comprend comme des parties tous les autres animaux, pris individuellement ou par genres, posons en principe que c�est � cela que le monde ressemble par-dessus tout. Ce mod�le, en effet, embrasse et contient en lui-m�me tous les animaux intelligibles, comme ce monde contient et nous-m�mes et tout ce qu�il a produit d�animaux visibles. Car Dieu, voulant lui donner la plus compl�te ressemblance avec le plus beau des �tres intelligibles et le plus parfait � tous �gards, a form� un seul animal visible, qui renferme en lui tous les animaux qui lui sont naturellement apparent�s.
Mais avons-nous eu raison d�ajouter qu�il n y a qu un ciel, ou �tait-il plus juste de dire qu�il y en a beaucoup et m�me un nombre infini ? Il n�y en a qu�un, s�il doit �tre construit suivant le mod�le. Car ce qui contient tout ce qu�il y a d�animaux intelligibles ne pourrait jamais coexister avec un autre et occuper la seconde place, autrement il faudrait admettre, outre ces deux-l�, un troisi�me animal, o� ils seraient enferm�s comme des parties ; et ce ne serait plus sur ces deux-l�, mais sur celui qui les contiendrait qu�on pourrait dire � juste titre que notre monde a �t� model�. Afin donc que notre monde f�t semblable en unit� � l�animal parfait, l�auteur n�en a fait ni deux, ni un nombre infini ; il n�est n� que ce ciel unique et il n�en na�tra plus d�autre.
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Or ce qui a commenc� d��tre doit n�cessairement �tre corporel et ainsi visible et tangible ; mais, sans feu, rien ne saurait �tre visible, ni tangible sans quelque chose de solide, ni solide sans terre. Aussi est-ce du feu et de la terre que le dieu prit d�abord, quand il se mit � composer le corps de l�univers. Mais, si l�on n�a que deux choses, il est impossible de les combiner convenablement sans une troisi�me ; car il faut qu�il y ait entre les deux un lien qui les unisse. Or, de tous les liens, le meilleur est celui qui, de lui-m�me et des choses qu�il unit, forme une unit� aussi parfaite que possible, et cette unit�, c�est la proportion qui est de nature � le r�aliser compl�tement. Lorsqu�en effet, de trois nombres quelconques, cubiques ou carr�s, le moyen est au dernier ce que le premier est au moyen et qu�inversement le moyen est au premier ce que le dernier est au moyen, le moyen devenant tour � tour le premier et le dernier, et le dernier et le premier devenant l�un et l�autre les moyens, il s�ensuivra n�cessairement que tous les termes seront les m�mes et qu��tant les m�mes les uns que les autres, ils formeront � eux tous un tout. Si donc le corps de l�univers avait d� �tre une simple surface, sans profondeur, un seul terme moyen aurait suffi pour lier ensemble les deux extr�mes et lui-m�me. Mais, en fait, il convenait que ce f�t un corps solide. Aussi, comme les solides sont toujours joints par deux m�di�t�s, et jamais par une seule, le dieu a mis l�eau et l�air entre le feu et la terre et les a fait proportionn�s l�un � l�autre, autant qu�il �tait possible, de sorte que ce que le feu est � l�air, l�air le f�t � l�eau et que ce que l�air est � l�eau, l�eau le f�t � la terre et c�est ainsi qu�il a li� ensemble et compos� un ciel visible et tangible. C�est de cette mani�re et de ces �l�ments, au nombre de quatre, que le corps du monde a �t� form�. Accord� par la proportion, il tient de ces conditions l�amiti�, si bien que, parvenu � l�unit� compl�te, il est devenu indissoluble par tout autre que celui qui l�a uni.
Chacun des quatre �l�ments est entr� tout entier dans la composition du monde, car son auteur l�a compos� de tout le feu, de toute l�eau, de tout l�air et de toute la terre sans laisser en dehors de lui aucune portion ni puissance d�aucun de ces �l�ments. Son dessein �tait en premier lieu qu�il y e�t, autant que possible, un animal entier, parfait et form� de parties parfaites, et en outre qu�il f�t un, vu qu�il ne restait rien dont aurait pu na�tre quelque chose de semblable, et, en dernier lieu, pour qu�il �chapp�t � la vieillesse et � la maladie. Il savait en effet que, lorsqu�un corps compos� est entour� du dehors et attaqu� � contretemps par le chaud, le froid et tout autre agent �nergique, ils le dissolvent, y introduisent les maladies et la vieillesse et le font p�rir. Voil� pourquoi et pour quelle raison le dieu a construit avec tous les touts ce tout
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unique, parfait et inaccessible � la vieillesse et � la maladie.
Pour la forme, il lui a donn� celle qui lui convenait et avait de l�affinit� avec lui. Or la forme qui convenait � l�animal qui devait contenir en lui tous les animaux, c��tait celle qui renferme en elle toutes les autres formes. C�est pourquoi le dieu a tourn� le monde en forme de sph�re, dont les extr�mit�s sont partout � �gale distance du centre, cette forme circulaire �tant la plus parfaite de toutes et la plus semblable � elle-m�me, car il pensait que le semblable est infiniment plus beau que le dissemblable. En outre, il arrondit et polit toute sa surface ext�rieure pour plusieurs raisons. Il n�avait en effet besoin ni d�yeux, puisqu�il ne restait rien de visible en dehors de lui, ni d�oreilles, puisqu�il n�y avait non plus rien � entendre. Il n�y avait pas non plus d�air environnant qui exige�t une respiration. Il n�avait pas non plus besoin d�organe, soit pour recevoir en lui la nourriture, soit pour la rejeter, apr�s en avoir absorb� le suc. Car rien n�en sortait et rien n�y entrait de nulle part, puisqu�il n�y avait rien en dehors de lui. L�art de son auteur l�a fait tel qu�il se nourrit de sa propre perte et que c�est en lui-m�me et par lui-m�me que se produisent toutes ses affections et ses actions. Celui qui l�a compos� a pens� qu�il serait meilleur, s�il se suffisait � lui-m�me, que s�il avait besoin d�autre chose. Quant aux mains, qui ne lui serviraient ni pour saisir ni pour repousser quoi que ce soit, il jugea qu�il �tait inutile de lui en ajouter, pas plus que des pieds ou tout autre organe de locomotion. Il lui attribua un mouvement appropri� � son corps, celui des sept mouvements 100 qui s�ajuste le mieux � l�intelligence et � la pens�e. En cons�quence, il le fit tourner uniform�ment sur lui-m�me � la m�me place et c�est le mouvement circulaire qu�il lui imposa ; pour les six autres mouvements, il les lui interdit et l�emp�cha d�errer comme eux. Comme il n��tait pas besoin de pieds pour cette rotation, il l�enfanta sans jambes et sans pieds.
C�est par toutes ces raisons que le dieu qui est toujours, songeant au dieu qui devait �tre un jour, en fit un corps poli, partout homog�ne, �quidistant de son centre, complet, parfait, compos� de corps parfaits. Au centre, il mit une �me ; il l��tendit partout et en enveloppa m�me le corps � l�ext�rieur. Il forma de la sorte un ciel circulaire et qui se meut en cercle, unique et solitaire, mais capable, en raison de son excellence, de vivre seul avec lui-m�me, sans avoir besoin de personne autre, et, en fait de connaissances et d�amis, se suffisant � lui-m�me. En lui donnant toutes ces qualit�s il engendra un dieu bienheureux.
Mais cette �me, dont nous entreprenons de parler apr�s le corps, ne fut pas form�e par le dieu apr�s le corps ;
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car, en les unissant, il n�aurait pas permis que le plus vieux re��t la loi du plus jeune. Nous autres, qui participons grandement du hasard et de l�accidentel, il est naturel que nous parlions aussi au hasard. Mais le dieu a fait l��me avant le corps et sup�rieure au corps en �ge et en vertu, parce qu�elle �tait destin�e � dominer et � commander, et le corps � ob�ir.
Voici de quels �l�ments et de quelle mani�re il la composa. Avec la substance indivisible et toujours la m�me et avec la substance divisible qui na�t dans les corps, il forma, en combinant les deux, une troisi�me esp�ce de substance interm�diaire, laquelle participe � la fois de la nature du M�me et de celle de l�Autre, et il la pla�a en cons�quence au milieu de la substance indivisible et de la substance corporelle divisible. Puis, prenant les trois, il les combina toutes en une forme unique, harmonisant de force avec le M�me la nature de l�Autre qui r�pugne au m�lange. Quand il eut m�lang� les deux premi�res avec la troisi�me et des trois fait un seul tout, il le divisa en autant de parties qu�il �tait convenable, chacune �tant un m�lange du M�me, de l�Autre et de la troisi�me substance. Voici comment il s�y prit. Du tout il s�para d�abord une partie ; apr�s celle-l�, il en retira une autre, double, puis une troisi�me, une fois et demie plus grande que la seconde, et triple de la premi�re, puis une quatri�me, double de la seconde, puis une cinqui�me, triple de la troisi�me, puis une sixi�me, octuple de la premi�re, et enfin une septi�me, vingt-sept fois plus grande que la premi�re. Cela fait, il remplit les intervalles doubles et triples, en coupant encore des portions du m�lange primitif et les pla�ant dans ces intervalles de mani�re qu�il y e�t dans chaque intervalle deux m�di�t�s, l�une surpassant les extr�mes et surpass�e par eux de la m�me fraction de chacun d�eux, l�autre surpassant un extr�me du m�me nombre dont elle est surpass�e par l�autre. De ces liens introduits dans les premiers intervalles r�sult�rent de nouveaux intervalles de un plus un demi, un plus un tiers, un plus un huiti�me. Alors le dieu remplit tous les intervalles de un plus un tiers � l�aide de l�intervalle de un plus un huiti�me, laissant dans chacun d�eux une fraction telle que l�intervalle restant f�t d�fini par le rapport du nombre deux cent cinquante-six au nombre deux cent quarante-trois. De cette fa�on le m�lange sur lequel il avait coup� ces parties se trouva employ� tout entier.
Alors il coupa toute cette composition en deux dans le sens de la longueur, et croisant chaque moiti� sur le milieu de l�autre en forme d�un x, il les courba en cercle et unit les deux extr�mit�s de chacune avec elle-m�me et celles de l�autre au point oppos� � leur intersection. Il les enveloppa dans le mouvement qui tourne uniform�ment � la m�me place et il fit un de ces cercles ext�rieur et l�autre
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int�rieur. Il d�signa le mouvement du cercle ext�rieur pour �tre le mouvement de la nature du M�me, et celui du cercle int�rieur le mouvement de la nature de l�Autre. Il fit tourner le mouvement du M�me suivant le c�t� vers la droite et celui de l�Autre suivant la diagonale vers la gauche, et il donna la pr��minence � la r�volution du M�me et du Semblable ; car, seule, il la laissa sans la diviser. Au contraire, il divisa la r�volution int�rieure en six endroits et en fit sept cercles in�gaux, correspondant � chaque intervalle du double et du triple, de fa�on qu�il y en e�t trois de chaque sorte. Il ordonna � ces cercles d�aller en sens contraire les uns des autres, trois avec la m�me vitesse, les quatre autres avec des vitesses diff�rentes tant entre eux qu�avec les trois premiers, mais suivant une proportion r�gl�e.
Lorsque la composition de l��me fut achev�e au gr� de son auteur, il disposa au-dedans d�elle tout ce qui est corporel et il les ajusta ensemble en les liant centre � centre. Alors l��me, tiss�e � travers tout le ciel, du centre � l�extr�mit�, l�enveloppant en cercle du dehors et tournant sur elle-m�me, inaugura le divin d�but d�une vie perp�tuelle et sage pour toute la suite des temps. Ainsi naquirent d�une part le corps visible du ciel, et de l�autre, l��me invisible, mais participant � la raison et � l�harmonie, la meilleure des choses engendr�es par le meilleur des �tres intelligibles et qui sont �ternellement.
Or, parce que l��me est de la nature du M�me, de l�Autre et de l�essence interm�diaire, qu�elle est un m�lange de ces trois principes, qu�elle a �t� divis�e et unifi�e en due proportion, qu�en outre elle tourne sur elle-m�me, toutes les fois qu�elle entre en contact avec un objet qui a une substance divisible ou avec un objet dont la substance est indivisible, elle d�clare par le mouvement de tout son �tre � quoi cet objet est identique et de quoi il diff�re, et par rapport � quoi pr�cis�ment, dans quel sens, comment et quand il arrive aux choses qui deviennent d��tre et de p�tir chacune par rapport � chacune, et par rapport aux choses qui sont toujours immuables. Or quand un discours, lequel est �galement vrai, soit qu�il se rapporte � l�Autre ou au M�me, emport� sans voix ni son dans ce qui se meut par soi-m�me, se rapporte � ce qui est sensible et que le cercle de l�Autre va d�une marche droite le transmettre dans toute son �me, il se forme des opinions et des croyances solides et vraies. Quand, au contraire, le discours se rapporte � ce qui est rationnel, et que le cercle du M�me, tournant r�guli�rement, le lui r�v�le, il y a n�cessairement intelligence et science. Et ce en quoi ces deux sortes de connaissance se l��me, si quelqu�un pr�tend que c�est autre chose que l��me, il ne saurait �tre plus loin de la v�rit�.
Quand le p�re qui l�avait engendr� s�aper�ut que le monde qu�il avait form� � l�image des dieux �ternels se
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mouvait et vivait, il en fut ravi et, dans sa joie, il pensa � le rendre encore plus semblable � son mod�le. Or, comme ce mod�le est un animal �ternel, il s�effor�a de rendre aussi tout cet univers �ternel, dans la mesure du possible. Mais cette nature �ternelle de l�animal, il n�y avait pas moyen de l�adapter compl�tement � ce qui est engendr�. Alors il songea � faire une image mobile de l��ternit� et, en m�me temps qu�il organisait le ciel, il fit de l��ternit� qui reste dans l�unit� cette image �ternelle qui progresse suivant le nombre, et que nous avons appel� le temps. En effet les jours, les nuits, les mois, les ann�es n�existaient pas avant la naissance du ciel, et c�est en construisant le ciel qu�il imagina de leur donner naissance ; ils sont tous des parties du temps, et le pass� et le futur sont des esp�ces engendr�es du temps que, dans notre ignorance, nous transportons mal � propos � la substance �ternelle. Nous disons d�elle qu�elle �tait, qu�elle est, qu�elle sera, alors qu�elle est est le seul terme qui lui convienne v�ritablement, et que elle �tait et elle sera sont des expressions propres � la g�n�ration qui s�avance dans le temps ; car ce sont l� des mouvements. Mais ce qui est toujours identique et immuable ne saurait devenir ni plus vieux, ni plus jeune avec le temps, ni �tre jamais devenu, ni devenir actuellement, ni devenir plus tard, ni en g�n�ral subir aucun des accidents que la g�n�ration a attach�s aux choses qui se meuvent dans l�ordre des sens et qui sont des formes du temps qui imite l��ternit� et progresse en cercle suivant le nombre. En outre, les expressions comme celles-ci : ce qui est devenu est devenu, ce qui devient est en train de devenir, ce qui est � venir est � venir, le non-�tre est non-�tre, toutes ces expressions sont inexactes. Mais ce n�est peut-�tre pas le lieu ni le moment de traiter ce sujet en d�tail.
Quoi qu�il en soit, le temps est n� avec le ciel, afin que, n�s ensemble, ils soient aussi dissous ensemble, s�ils doivent jamais �tre dissous, et il a �t� fait sur le mod�le de la nature �ternelle, afin de lui ressembler dans toute la mesure possible. Car le mod�le est existant durant toute l��ternit�, tandis que le ciel a �t�, est et sera continuellement pendant toute la dur�e du temps. C�est en vertu de ce raisonnement et en vue de donner l�existence au temps que Dieu fit na�tre le soleil, la lune et les cinq autres astres qu�on appelle plan�tes, pour distinguer et conserver les nombres du temps. Apr�s avoir form� le corps de chacun d�eux, le dieu les pla�a tous les sept dans les sept orbites o� tourne la substance de l�Autre, la lune dans la premi�re, la plus proche de la terre, le soleil dans la seconde, au-dessus de la terre, puis l�astre du matin et celui qui est consacr� � Herm�s, qui tournent avec une vitesse �gale � celle du soleil, mais sont dou�s d�un pouvoir contraire au sien. De l� vient que le soleil, l�astre
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d�Herm�s et l�astre du matin se rattrapent et sont rattrap�s de m�me les uns par les autres. Quant aux autres plan�tes, si l�on voulait exposer en d�tail o� et pour quelles raisons Dieu les a plac�es, ce sujet, qui n�est qu�accessoire, nous demanderait plus de travail que le sujet en vue duquel nous le traiterions. Plus tard peut-�tre, quand nous aurons du loisir, nous reprendrons cette question avec tous les d�veloppements qu�elle m�rite.
Quand donc chacun des �tres qui devaient coop�rer � la cr�ation du temps fut arriv� dans son orbite appropri�e et qu�ils furent devenus vivants, avec des corps maintenus dans des liens anim�s, et qu�ils eurent appris la t�che qui leur �tait impos�e, ils se mirent � tourner dans l�orbite de l�Autre, qui est oblique, qui passe au travers de l�orbite du M�me et qui est domin�e par lui. Les uns d�crivirent un cercle plus grand, les autres un cercle plus petit, et ceux qui d�crivaient le plus petit tournaient plus vite, et ceux qui d�crivaient le plus grand plus lentement. Aussi, � cause du mouvement du M�me, ceux qui vont le plus vite semblaient �tre rattrap�s par ceux qui vont plus lentement, tandis qu�en r�alit� ce sont eux qui les rattrapent. Car ce mouvement faisant tourner tous leurs cercles en spirale, du fait qu�ils s�avan�aient en m�me temps dans deux directions oppos�es, faisait que le corps qui s��loigne le plus lentement de ce mouvement qui est le plus rapide de tous semblait le suivre de plus pr�s que les autres. Or, pour qu�il y e�t une mesure claire de la lenteur et de la vitesse relatives suivant lesquelles ils op�rent leurs huit r�volutions, le dieu alluma dans le cercle qui occupe le second rang en partant de la terre, une lumi�re que nous appelons � pr�sent le soleil, pour qu�il �clair�t autant que possible tout le ciel et que tous les �tres vivants � qui cela convenait pussent participer du nombre, en l�apprenant de la r�volution du M�me et du Semblable. C�est ainsi et dans ce dessein que furent engendr�s la nuit et le jour, qui forment la r�volution du cercle unique, le plus intelligent de tous, ensuite le mois, apr�s que la lune, ayant parcouru son circuit, rattrape le soleil, enfin l�ann�e, lorsque le soleil a fait le tour de sa carri�re. Quant aux autres plan�tes, les hommes, � l�exception d�un petit nombre, ne se sont pas pr�occup�s de leurs r�volutions, ne leur ont pas donn� de noms, et, quand ils les consid�rent, ils ne mesurent pas par des nombres leur vitesse relative ; aussi peut-on dire qu�ils ne savent pas que ces courses errantes, dont le nombre est prodigieux et la vari�t� merveilleuse, constituent le temps. Il est n�anmoins possible de concevoir que le nombre parfait du temps remplit l�ann�e parfaite, au moment o� ces huit r�volutions, avec leurs vitesses respectives mesur�es par le circuit et le mouvement uniforme du M�me, ont toutes atteint leur terme et sont revenues � leur point de d�part. C�est ainsi et pour ces
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raisons qu�ont �t� engendr�s ceux des astres qui, dans leur course � travers le ciel, sont assujettis � des conversions, afin que cet univers f�t le plus semblable possible � l�animal parfait et intelligible et imit�t sa nature �ternelle.
A la naissance du temps, le monde se trouvait d�j� construit � la ressemblance du mod�le ; mais il ne contenait pas encore tous les animaux qui sont n�s en lui ; il lui manquait encore ce trait de ressemblance. C�est pourquoi Dieu acheva ce qui restait, en le fa�onnant sur la nature du mod�le. Aussi, toutes les formes que l�intelligence aper�oit dans l�animal qui existe r�ellement, quels qu�en soient la nature et le nombre, le dieu jugea que ce monde devait les recevoir, les m�mes et en m�me nombre. Or il y en a quatre : la premi�re est la race c�leste des dieux, la deuxi�me, la race ail�e qui circule dans les airs, la troisi�me, l�esp�ce aquatique, la quatri�me, celle qui marche sur la terre ferme. Il composa l�esp�ce divine presque tout enti�re de feu, afin qu�elle f�t aussi brillante et aussi belle � voir que possible, et, la modelant sur l�univers, il la fit parfaitement ronde, et la pla�a dans l�intelligence du Meilleur, pour qu�elle le suiv�t dans sa marche. Il la distribua dans toute l��tendue du ciel, afin qu�elle en f�t v�ritablement l�ornement par la vari�t� r�pandue partout. A chacun de ces dieux il assigna deux mouvements, dont l�un se produit uniform�ment � la m�me place, parce que le dieu a toujours les m�mes pens�es sur les m�mes objets, et dont l�autre est un mouvement en avant, parce qu�il est domin� par la r�volution du M�me et du Semblable. Quant aux cinq autres mouvements, ils furent compl�tement refus�s � ces dieux, afin que chacun d�eux acqu�t toute la perfection dont il est capable. C�est pour cette raison que naquirent les astres qui n�errent pas, animaux divins et �ternels qui tournent toujours uniform�ment � la m�me place. Quant � ceux qui errent et sont soumis � des conversions, ils ont �t� faits comme nous l�avons expos� pr�c�demment. Pour la terre, notre nourrice, enroul�e autour de l�axe qui traverse tout l�univers, Dieu la disposa pour �tre la gardienne et l�ouvri�re de la nuit et du jour, la premi�re et la plus ancienne des divinit�s qui sont n�es � l�int�rieur du ciel. Mais les choeurs de danse de ces dieux, leurs juxtapositions, leurs retours ou leurs avances dans leurs orbites, lesquels, dans les conjonctions, se rencontrent, et lesquels sont en opposition, derri�re lesquels et en quel temps ils se d�passent les uns les autres et se cachent � nos yeux pour r�appara�tre ensuite et envoyer aux hommes incapables de raisonner des craintes et des signes de ce qui doit arriver par la suite, exposer tout cela sans en faire voir des mod�les imit�s, ce serait prendre une peine inutile. En voil� assez sur ce sujet ; mettons fin ici � notre expos� sur la nature des dieux visibles et engendr�s.
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Quant aux autres divinit�s, exposer et conna�tre leur g�n�ration est une t�che au-dessus de nos forces : il faut s�en rapporter � ceux qui en ont parl� avant nous. Ils pr�tendaient descendre des dieux ; aussi devaient-ils conna�tre leurs anc�tres. Il est donc impossible de refuser cr�ance � des fils de dieux, quoique leurs affirmations ne se fondent pas sur des raisons vraisemblables ni certaines. Mais, comme c�est l�histoire de leurs familles qu�ils pr�tendent rapporter, il faut se conformer � l�usage et les croire. Admettons donc sur leur parole et disons que la g�n�ration de ces dieux fut celle-ci. De la Terre et du Ciel naquirent l�Oc�an et T�thys, de ceux-ci Phorkys, Cronos, Rh�a et tous ceux qui vont avec eux ; de Cronos et de Rh�a, Zeus, H�ra et tous leurs fr�res et soeurs dont nous savons les noms, et de ceux-ci encore d�autres rejetons. Or, lorsque tous ces dieux, ceux qui circulent sous nos yeux et ceux qui ne se montrent que quand ils le veulent bien, eurent re�u l�existence, l�auteur de cet univers leur tint ce discours :
� Dieux de dieux, les ouvrages dont je suis le cr�ateur et le p�re, parce qu�ils ont �t� engendr�s par moi, sont indissolubles sans mon consentement. Il est vrai que ce qui a �t� li� peut toujours �tre d�li� ; mais il n�y a qu�un m�chant qui puisse consentir � dissoudre ce qui a �t� bien ajust� et qui est en bon �tat. Par cons�quent, puisque vous avez �t� engendr�s, vous n��tes pas immortels et vous n��tes pas absolument indissolubles. N�anmoins vous ne serez pas dissous et vous n�aurez point part � la mort, parce que ma volont� est pour vous un lien plus fort et plus puissant que ceux dont vous avez �t� li�s au moment de votre naissance. Maintenant, �coutez ce que j�ai � vous dire et � vous montrer. Il reste encore � na�tre trois races mortelles. Si elles ne naissent pas, le ciel sera inachev�, car il ne contiendra pas en lui toutes les esp�ces d�animaux, et il faut qu�il les contienne pour �tre suffisamment parfait. Si je leur donnais moi-m�me la naissance et la vie, elles seraient �gales aux dieux. Afin donc qu�elles soient mortelles et que cet univers soit r�ellement complet, appliquez-vous, selon votre nature, � former ces animaux, en imitant l�action de ma puissance lors de votre naissance. Et comme il convient qu�il y ait en eux quelque chose qui porte le m�me nom que les immortels, quelque chose qu�on appelle divin et qui commande � ceux �entre eux qui sont dispos�s � suivre toujours la justice et vous-m�mes, je vous en donnerai moi-m�me la semence et le principe. Pour le reste, c�est � vous de fabriquer, en tissant ensemble le mortel et l�immortel, des animaux auxquels vous donnerez la naissance, que vous ferez cro�tre en leur donnant de la nourriture et que vous recevrez de nouveau, quand ils mourront. �
Il dit, et, reprenant le crat�re o� il avait d�abord m�lang� et fondu l��me de l�univers, il y versa ce qui restait des
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m�mes �l�ments et les m�la � peu pr�s de la m�me mani�re, mais ils n��taient plus aussi purs : ils l��taient m�me deux ou trois fois moins. Quand il eut compos� le tout, il le partagea en autant d��mes qu�il y a d�astres, il assigna chacune d�elles � un astre, les y pla�a comme dans un char, leur montra la nature de l�univers et leur fit conna�tre les lois de la destin�e : tous devaient �tre trait�s de m�me � leur premi�re incarnation, afin que nul ne f�t d�savantag� par lui ; sem�es chacune dans l�organe du temps fait pour elle, elles devaient devenir l�animal le plus religieux de tous ; mais, la nature humaine �tant double, le sexe sup�rieur serait celui qui serait dans la suite appel� m�le. Lorsque les �mes seraient, en vertu de la n�cessit�, implant�es dans des corps, et que ces corps s�accro�traient de certaines parties et en perdraient d�autres, il en r�sulterait d�abord qu�elles auraient n�cessairement toutes la m�me sensibilit� naturelle � la suite d�impressions violentes, puis l�amour avec son m�lange de plaisir et de peine, et en outre la crainte, la col�re et toutes les passions connexes � celles-l� ou celles qui leur sont naturellement contraires ; que ceux qui les domineraient vivraient dans la justice, et ceux qui s�en laisseraient dominer, dans l�injustice ; que celui qui aurait fait bon usage du temps qui lui est accord�, retournerait habiter l�astre auquel il est affect� et vivrait heureux en sa compagnie, mais que celui qui aurait manqu� ce but serait transform� en femme � sa seconde naissance, et si, en cet �tat, il ne cessait pas d��tre m�chant, il serait, suivant la nature de sa m�chancet�, transform�, � chaque naissance nouvelle, en l�animal auquel il ressemblerait par ses moeurs, et ses m�tamorphoses et ses tribulations ne finiraient point avant d�avoir soumis � la r�volution du M�me et du Semblable en lui cette grosse masse de feu, d�eau, d�air et de terre qui s�est ajout�e � son �tre par la suite ; qu�il ne retrouverait l�excellence de son premier �tat qu�apr�s avoir ma�tris� par la raison cette masse turbulente et d�raisonnable.
Lorsque Dieu leur eut fait conna�tre tous ces d�crets, pour qu�on ne le t�nt pas responsable de leur m�chancet� future, il les sema, les uns sur la terre, les autres dans la lune, les autres dans tous les autres instruments du temps. Apr�s ces semailles, il confia aux jeunes dieux le soin de fa�onner des corps mortels, de compl�ter leur oeuvre en ajoutant tout ce qu�il fallait encore ajouter � l��me humaine et tous les accessoires qu�elle exigeait, puis de commander et de gouverner aussi sagement et aussi bien qu�ils le pourraient cet �tre mortel, � moins qu�il ne f�t lui-m�me la cause de son malheur.
Apr�s avoir r�gl� tout cela, le dieu reprit le cours de son existence habituelle. Tandis qu�il gardait le repos, ses enfants, qui avaient saisi l�organisation que projetait leur p�re, s�y conform�rent. Ils prirent le principe immortel
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de l�animal mortel, et, � l�imitation de l�artisan de leur �tre, ils emprunt�rent au monde des parcelles de feu, de terre, d�eau et d�air, qui devaient lui �tre rendues un jour, les unirent ensemble, non par des liens indissolubles, comme ceux dont eux-m�mes �taient li�s, mais par une multitude de chevilles invisibles � cause de leur petitesse, et, en les assemblant ainsi, ils compos�rent de tous ces �l�ments un corps unique pour chaque individu, et dans ce corps, sujet au flux et au reflux, ils encha�n�rent les cercles de l��me immortelle ; mais, encha�n�s dans ce grand flot, les cercles ne pouvaient ni le ma�triser, ni �tre ma�tris�s par lui, mais tant�t ils �taient entra�n�s de force et tant�t l�entra�naient, de sorte que l�animal tout entier se mouvait, mais avan�ait sans ordre, au hasard, d�une mani�re irrationnelle. Soumis � tous les six mouvements, il allait en avant, en arri�re, puis � droite et � gauche, en bas et en haut, et il errait en tout sens suivant les six lieux. Car, si violent que f�t le flot qui, apportant la nourriture au corps, le submergeait et refluait ensuite, plus grand encore �tait le trouble caus� par les impressions des objets qui le heurtaient, quand, par exemple, le corps d�un individu venait se choquer contre un feu �tranger, ext�rieur � lui, contre une terre dure, contre des eaux glissantes, ou qu�il �tait assailli par une temp�te de vents pouss�s par l�air, et que les mouvements dus � toutes ces causes allaient, en traversant le corps, jusqu�� l��me et la heurtaient. C�est pour cela que tous ces mouvements furent ensuite et sont encore aujourd�hui appel�s sensations. En outre, comme ces sensations, au temps dont je parle, produisaient sur le moment une ample et violente commotion, en se mouvant avec la masse qui ne cesse de s��couler et en secouant fortement les cercles de l��me, elles entrav�rent compl�tement la r�volution du M�me, en coulant au rebours d�elle, et l�emp�ch�rent de commander et de suivre son cours. Elles troubl�rent aussi la r�volution de l�Autre, en sorte que chacun des trois intervalles du double et du triple et les m�di�t�s et liens d�un plus un demi, d�un plus un tiers, d�un plus un huiti�me, ne pouvant �tre compl�tement dissous, sinon par celui qui les a nou�s, furent au moins tordus de toutes mani�res et produisirent dans les cercles toutes les cassures et toutes les d�formations possibles. Il en r�sultait qu�� peine li�s entre eux, ils se mouvaient, mais ils se mouvaient sans loi, tant�t � rebours, tant�t obliquement, tant�t sens dessus dessous, comme un homme qui se renverse en posant sa t�te sur le sol et lan�ant ses jambes en l�air et les appuyant contre quelque chose. Dans la situation o� cet homme se trouve par rapport � ceux qui le voient, la droite para�t �tre la gauche, et la gauche, la droite � chacun d�eux. C�est la m�me confusion et d�autres du m�me genre qui affectent gravement les r�volutions de l��me, et lorsque ces r�volutions rencontrent
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quelque objet ext�rieur du genre du M�me ou de l�Autre, elles donnent � cet objet le nom de M�me et d�Autre, � l�encontre de la v�rit�, et elles deviennent menteuses et folles, et il n�y a plus alors parmi elles de r�volution qui commande et dirige. Par contre, lorsque des sensations venant du dehors se jettent sur ces r�volutions et tombent sur elles et entra�nent apr�s elles tout le vaisseau qui contient l��me, ces r�volutions, quoique ma�tris�es, paraissent avoir la ma�trise. Par suite de tous ces accidents, aujourd�hui comme au d�but, l��me commence par �tre d�nu�e d�intelligence, quand elle est encha�n�e dans un corps mortel. Mais lorsque le courant qui apporte la croissance et la nourriture diminue de volume, que les r�volutions, revenant au calme, suivent leur propre voie et deviennent plus stables au cours du temps, � partir de ce moment les r�volutions se corrigent suivant la forme de chacun des cercles qui suivent leur cours naturel, elles donnent � l�Autre et au M�me leurs noms exacts et font �clore l�intelligence chez leur possesseur. Si cette disposition est fortifi�e par une bonne m�thode d��ducation, l�homme devient complet et parfaitement sain, et il �chappe � la plus grave des maladies. Si, au contraire, on a n�glig� son �me, apr�s avoir men� une existence boiteuse, il retourne chez Had�s, imparfait et insens�. Mais ceci n�arrive que plus tard. Il faut revenir � notre sujet pr�sent et le traiter avec plus de pr�cision. Attachons-nous � la question pr�liminaire de la g�n�ration des corps, partie par partie, et voyons pour quels motifs et en vertu de quelle pr�voyance les dieux ont donn� naissance � l��me, en nous tenant aux opinions les plus vraisemblables ; car c�est ainsi et suivant ce principe que doit marcher notre exposition.
A l�imitation de la forme de l�univers qui est ronde, les dieux encha�n�rent les r�volutions divines, qui sont au nombre de deux, dans un corps sph�rique, que nous appelons maintenant la t�te, laquelle est la partie la plus divine de nous et commande toutes les autres. Puis, apr�s avoir assembl� le corps, ils le mirent tout entier � son service, sachant qu�elle participerait � tous les mouvements qui pourraient exister. Enfin, craignant qu�en roulant sur la terre, qui est sem�e d��minences et de cavit�s, elle ne f�t embarrass�e pour franchir les unes et se tirer des autres, ils lui donn�rent le corps comme v�hicule pour faciliter sa marche. C�est pour cela que le corps a re�u une taille �lev�e et qu�il a pouss� quatre membres extensibles et flexibles, que le dieu imagina pour qu�il p�t avancer. Par la prise et l�appui que ces membres lui donnent, il est devenu capable de passer par des lieux de toute sorte, portant en haut de nous l�habitacle de ce que nous avons de plus divin et de plus sacr�. Voil� comment et pourquoi des jambes et des mains ont pouss� � tous les hommes.
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Puis, jugeant que la partie ant�rieure est plus noble et plus propre � commander que la partie post�rieure, les dieux nous ont donn� la facult� de marcher en avant plut�t qu�en arri�re. Il fallait donc que le devant du corps humain f�t distinct et dissemblable de la partie post�rieure. C�est pour cela que, sur le globe de la t�te, ils plac�rent d�abord le visage du c�t� de l�avant et qu�ils fix�rent sur le visage les organes utiles � toutes les pr�visions de l��me, et ils d�cid�rent que la partie qui se trouve naturellement en avant aurait part � la direction.
Les premiers organes qu�ils fabriqu�rent furent les yeux porteurs de lumi�re ; ils les fix�rent sur le visage dans le but que je vais dire. De cette sorte de feu qui a la propri�t� de ne pas br�ler et de fournir une lumi�re douce, ils imagin�rent de faire le propre corps de chaque jour, et le feu pur qui est en nous, fr�re de celui-l�, ils le firent couler par les yeux en un courant de parties lisses et press�es, et ils comprim�rent l�oeil tout entier, mais surtout le centre, de mani�re qu�il ret�nt tout autre feu plus �pais et ne laiss�t filtrer que cette esp�ce de feu pur. Lors donc que la lumi�re du jour entoure le courant de la vision, le semblable rencontrant son semblable, se fond avec lui, pour former dans la direction des yeux un seul corps, partout o� le rayon sorti du dedans frappe un objet qu�il rencontre � l�ext�rieur.
Ce corps, soumis tout entier aux m�mes affections par la similitude de ses parties, touche-t-il quelque objet ou en est-il touch�, il en transmet les mouvements � travers tout le corps jusqu�� l��me et nous procure cette sensation qui nous fait dire que nous voyons. Mais quand le feu parent du feu int�rieur se retire � la nuit, celui-ci se trouve coup� de lui ; comme il tombe en sortant sur des �tres d�une nature diff�rente, il s�alt�re lui-m�me et s��teint, parce qu�il n�est plus de m�me nature que l�air ambiant, lequel n�a point de feu. Il cesse alors de voir, et, en outre, il am�ne le sommeil. Car lorsque les paupi�res, que les dieux ont imagin�es pour pr�server la vue, sont ferm�es, elles retiennent en dedans la puissance du feu. Celle-ci, � son tour, calme et apaise les mouvements int�rieurs, et cet apaisement produit le repos. Quand le repos est profond, un sommeil presque sans r�ve s�abat sur nous ; mais s�il reste des mouvements un peu violents, ces mouvements, suivant leur nature et le lieu o� ils restent, suscitent en dedans de nous autant d�images de m�me nature, qui, dans le monde ext�rieur, nous reviennent � la m�moire, quand nous sommes �veill�s.
Quant � l�origine des images produites par les miroirs et par toutes les surfaces brillantes et polies, il n�est plus difficile de s�en rendre compte. C�est de la combinaison des deux feux, int�rieur et ext�rieur, chaque fois que l�un d�eux rencontre la surface polie et subit plusieurs change-
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ments, que naissent n�cessairement toutes ces images, parce que le feu de la face r�fl�chie se fond avec le feu de la vue sur la surface polie et brillante. Mais ce qui est � gauche appara�t � droite, parce qu�un contact a lieu entre les parties oppos�es du courant visuel et les parties oppos�es de l�objet, contrairement � ce qui se passe d�habitude dans la rencontre. Au contraire, la droite para�t � droite et la gauche � gauche, quand le rayon visuel change de c�t�, en se fondant avec la lumi�re avec laquelle il se fond, et cela arrive quand la surface polie des miroirs, se relevant de part et d�autre, renvoie la partie droite du courant visuel vers la gauche et la gauche vers la droite. Si le miroir est tourn� de fa�on que la courbure soit plac�e suivant la longueur du visage, il le fait para�tre tout entier renvers�, parce qu�alors il renvoie le rayon visuel du bas vers le haut et celui du haut vers le bas.
Tout cela se classe parmi les causes secondaires dont Dieu se sert pour r�aliser, autant qu�il est possible, l�id�e du meilleur. Mais la plupart des hommes les tiennent, non pour des causes secondaires, mais pour les causes primaires de toutes choses, parce qu�elles refroidissent et �chauffent, condensent et dilatent et produisent tous les effets du m�me genre. Or elles sont incapables d�agir jamais avec raison et intelligence. Car il faut reconna�tre que l��me est le seul de tous les �tres qui soit capable d�acqu�rir l�intelligence, et l��me est invisible, tandis que le feu, l�eau, la terre et l�air sont tous des corps visibles. Or quiconque a l�amour de l�intelligence et de la science doit n�cessairement chercher d�abord les causes qui sont de nature intelligente, et en second lieu celles qui sont mues par d�autres causes et qui en meuvent n�cessairement d�autres � leur tour. C�est ainsi que nous devons proc�der, nous aussi. Il faut parler des deux esp�ces de causes, mais traiter � part celles qui agissent avec intelligence et produisent des effets bons et beaux, puis celles qui, destitu�es de raison, agissent toujours au hasard et sans ordre.
En voil� assez sur les causes secondaires qui ont contribu� � donner aux yeux le pouvoir qu�ils poss�dent � pr�sent. Il nous reste � parler de l�office le plus important qu�ils remplissent pour notre utilit�, office pour lequel Dieu nous en a fait pr�sent. La vue est pour nous, � mon sens, la cause du plus grand bien, en ce sens que pas un mot des explications qu�on propose aujourd�hui de l�univers n�aurait jamais pu �tre prononc�, si nous n�avions pas vu les astres, ni le soleil, ni le ciel. Mais, en fait, c�est la vue du jour et de la nuit, des mois, des r�volutions des arm�es, des �quinoxes, des solstices qui nous a fait trouver le nombre, qui nous a donn� la notion du temps et les moyens d��tudier la nature du tout. C�est de la vue que nous tenons la philosophie, le bien le plus pr�cieux que le genre humain ait re�u et puisse recevoir jamais de la munificence des
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dieux. Voil� ce que je d�clare �tre le plus grand bienfait de la vue. A quoi bon vanter les autres, de moindre importance ? Seul, celui qui n�est pas philosophe peut g�mir et se lamenter vainement d�en �tre priv� par la c�cit�. Pour nous, disons que la cause de ce grand bien est celle-ci Dieu a invent� et nous a donn� la vue, afin qu�en contemplant les r�volutions de l�intelligence dans le ciel, nous les appliquions aux r�volutions de notre propre pens�e, qui, bien que d�sordonn�es, sont parentes des r�volutions imperturbables du ciel, et qu�apr�s avoir �tudi� � fond ces mouvements c�lestes et particip� � la rectitude naturelle des raisonnements, nous puissions, en imitant les mouvements absolument invariables de la divinit�, stabiliser les n�tres, qui sont sujets � l�aberration.
Il faut r�p�ter la m�me chose au sujet de la voix et de l�ou�e : c�est en vue du m�me objet et pour les m�mes raisons que les dieux nous les ont donn�es. En effet la parole nous a �t� octroy�e pour la m�me fin et elle contribue dans la plus large mesure � nous la faire atteindre, et toute cette partie de la musique consacr�e � l�audition de la voix nous a �t� donn�e en vue de l�harmonie. Et l�harmonie, dont les mouvements sont apparent�s aux r�volutions de l��me en nous, a �t� donn�e par les Muses � l�homme qui entretient avec elles un commerce intelligent, non point en vue d�un plaisir irraisonn�, seule utilit� qu�on lui trouve aujourd�hui, mais pour nous aider � r�gler et � mettre � l�unisson avec elle-m�me la r�volution d�r�gl�e de l��me en nous. Les m�mes d�it�s nous ont donn� aussi le rythme pour rem�dier au d�faut de mesure et de gr�ce dans le caract�re de la plupart des hommes.
Dans ce que nous avons dit jusqu�ici, sauf quelques d�tails, il n�a �t� question que des op�rations de l�intelligence. Il faut ajouter � notre exposition ce qui na�t par l�action de la n�cessit� ; car la g�n�ration de ce monde est le r�sultat de l�action combin�e de la n�cessit� et de l�intelligence. Toutefois l�intelligence a pris le dessus sur la n�cessit� en lui persuadant de diriger au bien la plupart des choses qui naissent. C�est ainsi et sur ce principe que cet univers fut fa�onn� d�s le commencement par la n�cessit� c�dant � la persuasion de la sagesse. Si donc nous voulons r�ellement dire comment il est n� d�apr�s ce principe, il faut faire intervenir l�esp�ce de la cause errante et sa propri�t� de produire du mouvement. Il faut donc reprendre le sujet comme je vais dire : il faut trouver un autre point de d�part qui convienne � ce sujet sp�cial et, comme nous l�avons fait pour ce qui pr�c�de, remonter � l�origine. Il faut examiner quelle �tait, avant la naissance du ciel, la nature m�me du feu, de l�eau, de l�air et de la terre, et quelles �taient leurs propri�t�s avant ce temps. Car jusqu�ici personne ne nous a expliqu� leur g�n�ration, mais comme si nous savions ce que peuvent �tre le feu et
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chacun de ces corps, nous les appelons principes et nous les consid�rons comme un alphabet de l�univers, alors qu�ils ne devraient pas m�me, si l�on veut observer la vraisemblance, �tre assimil�s � la classe des syllabes par un homme tant soit peu intelligent. Pour moi, voici ce que je compte faire aujourd�hui. Le principe ou les principes de toutes choses, ou quel que soit le nom qu�on pr�f�re, je n�en parlerai pas � pr�sent, par la simple raison qu�il me serait difficile d�expliquer mon opinion, en suivant le plan de cette exposition. Ne croyez donc pas que je doive vous en parler. Moi-m�me je ne saurais me persuader que j�aurais raison d�aborder une si grande t�che. Mais je m�en tiendrai � ce que j�ai dit en commen�ant, � la valeur des explications probables, et j�essayerai, comme je l�ai fait d�s le d�but, de donner, sur chaque mati�re et sur l�ensemble, des explications aussi vraisemblables, plus vraisemblables m�me que toutes celles qui ont �t� propos�es. Invoquons donc encore une fois, avant de prendre la parole, la divinit�, pour qu�elle nous guide dans cette exposition �trange et insolite vers des doctrines vraisemblables et reprenons notre discours.
Pour commencer cette nouvelle explication de l�univers, il faut pousser nos divisions plus loin que nous ne l�avons fait jusqu�ici. Nous avions alors distingu� deux esp�ces ; il faut � pr�sent en faire voir une troisi�me. Les deux premi�res nous ont suffi pour notre premi�re exposition l�une, intelligible et toujours la m�me, �tait suppos�e �tre le mod�le, la deuxi�me, soumise au devenir et visible, �tait la copie de ce mod�le. Nous n�avons pas alors distingu� de troisi�me esp�ce, ces deux-l� semblant nous suffire. Mais, � pr�sent, la suite du discours semble nous contraindre � tenter de mettre en lumi�re par des paroles une esp�ce difficile et obscure. Quelle propri�t� naturelle faut-il lui attribuer ? Celle-ci avant tout : elle est le r�ceptacle et pour ainsi dire la nourrice de tout ce qui na�t. Voil� la v�rit� ; mais elle demande � �tre expliqu�e plus clairement, et c�est une t�che difficile, sp�cialement parce qu�il faut pour cela r�soudre d�abord une question embarrassante sur le feu et les autres corps qui vont avec lui ; car il est malais� de dire de chacun de ces corps lequel il faut r�ellement appeler eau plut�t que feu, et lequel il faut appeler de tel nom plut�t que de tous � la fois ou de chacun en particulier, pour user d�un terme fid�le et s�r. Comment donc y parviendrons-nous, par quel moyen, et, dans ces difficult�s, que pouvons-nous dire de vraisemblable sur ces corps ? D�abord nous voyons que ce que nous appelons eau � pr�sent, devient, croyons-nous, en se condensant, des pierres et de la terre, et qu�en fondant et se dissolvant, ce m�me �l�ment devient souffle et air ; que l�air enflamm� devient feu, et qu�au rebours, le feu contract� et �teint revient � la forme d�air, que l�air condens� et
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�paissi se transforme en nuage et en brouillard, et que ceux-ci, comprim�s encore davantage, donnent de l�eau courante, que l�eau devient de nouveau de la terre et des pierres, de sorte que les �l�ments, � ce qu�il semble, se transmettent en cercle la naissance les uns aux autres. Ainsi, puisque nul d�entre eux ne se montre jamais sous la m�me figure, duquel d�entre eux pouvons-nous affirmer positivement qu�il est telle ou telle chose et non une autre, sans rougir de nous-m�mes ? Personne ne le peut. Il est beaucoup plus s�r de s�exprimer � leur sujet de la fa�on suivante. Voyons-nous un objet passer sans cesse d�un �tat � un autre, le feu, par exemple, ce n�est point cet objet, mais ce qui a toujours cette qualit� qu�il faut appeler feu ; ne disons pas non plus que ceci est de l�eau, mais ce qui a toujours cette qualit�, et ne parlons jamais d�aucun de ces �l�ments comme ayant de la stabilit�, ce que nous faisons, quand nous les d�signons par les termes ceci et cela, nous imaginant indiquer quelque chose de d�termin�. Car ces �l�ments sont fuyants et n�attendent pas qu�on puisse les d�signer par ceci et cela et cet �tre ou par toute autre expression qui les repr�sente comme permanents. Il ne faut appliquer ces termes � aucun d�eux, mais les r�server � ce qui est toujours tel et circule toujours pareil, quand on parle, soit de l�un d�eux, soit de tous ensemble. Ainsi, par exemple, nous appellerons feu ce qui a partout cette qualit�, et de m�me pour tout ce qui est soumis � la g�n�ration. Mais ce en quoi chacun des �l�ments na�t et appara�t successivement pour s��vanouir ensuite, cela seul peut �tre d�sign� par les expressions cela et ceci. Au contraire, ce qui est de telle ou telle qualit�, chaud, blanc, ou de toute autre qualit� contraire, et tout ce qui en est d�riv�, ne sera jamais d�sign� par le terme cela.
T�chons de mettre encore plus de clart� dans notre exposition. Supposons qu�un artiste mod�le avec de l�or des figures de toute sorte, et qu�il ne cesse pas de changer chacune d�elles en toutes les autres, et que, montrant une de ces figures, on lui demande ce que c�est, la r�ponse de beaucoup la plus s�re, au point de vue de la v�rit�, serait c�est de l�or. Quant au triangle et � toutes les autres figures que cet or pourrait rev�tir, il n�en faudrait pas parler comme d��tres r�els, puisqu�elles changent au moment m�me o� on les produit ; et s�il y a quelque s�ret� � admettre qu�elles sont � ce qui est de telle qualit� � il faut s�en contenter. Il faut dire la m�me chose de la nature qui re�oit tous les corps : il faut toujours lui donner le m�me nom ; car elle ne sort jamais de son propre caract�re : elle re�oit toujours toutes choses sans rev�tir jamais en aucune fa�on une seule forme semblable � aucune de celles qui entrent en elle. Sa nature est d��tre une matrice pour toutes choses ; elle est mise en mouvement et d�coup�e en figures par ce qui entre en elle, et c�est ce qui la fait para�tre
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tant�t sous une forme, tant�t sous un autre. Quant aux choses qui entrent en elle et en sortent, ce sont des copies des �tres �ternels, fa�onn�s sur eux d�une mani�re merveilleuse et difficile � exprimer ; nous en reparlerons une autre fois.
Quoi qu�il en soit, il faut, pour le moment, se mettre dans l�esprit trois genres, ce qui devient, ce en quoi il devient et le mod�le sur lequel ce qui devient est produit. En outre, on peut justement assimiler le r�ceptacle � une m�re, le mod�le � un p�re et la nature interm�diaire entre les deux � un enfant. Il faut observer encore que, si l�empreinte doit pr�senter toutes les vari�t�s qu�il est possible de voir, le r�ceptacle o� se forme cette empreinte serait malpropre � ce but, s�il n��tait d�pourvu de toutes les formes qu�il doit recevoir d�ailleurs. Si, en effet, il avait de la ressemblance aux choses qui entrent en lui, quand les choses de nature oppos�e ou totalement diff�rentes viendraient s�imprimer en lui, il les reproduirait mal, parce que ses propres traits para�traient au travers. Il faut donc que ce qui doit recevoir en lui toutes les esp�ces soit en dehors de toutes les formes. Il en est ici comme dans la fabrication des onguents odorants, o� le premier soin de l�artisan est justement de rendre aussi inodore que possible l�excipient humide destin� � recevoir les parfums. C�est ainsi encore que, pour imprimer des figures dans quelque substance molle, on n�y laisse subsister absolument aucune figure visible et qu�au contraire on l�aplanit et la rend aussi lisse que possible. Il en est de m�me de ce qui doit recevoir fr�quemment, dans de bonnes conditions et dans toute son �tendue, les images de tous les �tres �ternels : il convient que cela soit, par nature, en dehors de toutes les formes. C�est pourquoi il ne faut pas dire que la m�re et le r�ceptacle de tout ce qui est n� visible ou sensible d�une mani�re ou d�une autre, c�est la terre, ou l�air ou le feu ou l�eau, ou aucune des choses qui en sont form�es ou qui leur ont donn� naissance. Mais si nous disons que c�est une esp�ce invisible et sans forme qui re�oit tout et qui participe de l�intelligible d�une mani�re fort obscure et tr�s difficile � comprendre, nous ne mentirons pas. Autant qu�on peut, d�apr�s ce que nous venons de dire, atteindre la nature de cette esp�ce, voici ce qu�on en peut dire de plus exact : la partie d�elle qui est en ignition para�t toujours �tre du feu, la partie liqu�fi�e de l�eau, et de la terre et de l�air, dans la mesure o� elle re�oit des images de ces �l�ments.
Mais il faut, en poursuivant notre enqu�te sur les �l�ments, �claircir la question que voici par le raisonnement. Y a-t-il un feu qui soit le feu en soi et toutes les choses dont nous r�p�tons sans cesse qu�elles existent ainsi en soi ont-elles r�ellement une existence individuelle ? Ou bien toutes les choses que nous voyons et
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toutes celles que nous percevons par le corps sont-elles les seules qui aient une telle r�alit� et n�y en a-t-il absolument pas d�autre nulle part ? Parlons-nous en l�air, quand nous affirmons qu�il y a toujours de chaque objet une forme intelligible et n�est-ce donc l� que du verbiage ? Il est certain que nous ne pouvons pas affirmer qu�il en est ainsi, sans avoir discut� la question et prononc� notre jugement, ni ins�rer dans notre discours d�j� long une longue digression. Mais si nous trouvions une distinction importante, exprimable en peu de mots, rien ne serait plus � propos. Pour ma part, voici le jugement que j�en porte. Si l�intelligence et l�opinion vraie sont deux genres distincts, ces id�es existent parfaitement en elles-m�mes : ce sont des formes que nous ne pouvons percevoir par les sens, mais seulement par l�esprit. Si, au contraire, comme il semble � quelques-uns, l�opinion vraie ne diff�re en rien de l�intelligence, il faut admettre que tout ce que nous percevons par le corps est ce qu�il y a de plus certain. Mais il faut reconna�tre que ce sont deux choses distinctes, parce qu�elles ont une origine s�par�e et n�ont aucune ressemblance. Car l�une est produite en nous par l�instruction, l�autre par la persuasion ; la premi�re va toujours avec le discours vrai, l�autre ne raisonne pas ; l�une est in�branlable � la persuasion, l�autre s�y laisse fl�chir. Ajoutons que tous les hommes ont part � l�opinion, mais que l�intelligence est le privil�ge des dieux et d�un petit nombre d�hommes.
S�il en est ainsi, il faut reconna�tre qu�il y a d�abord la forme immuable qui n�est pas n�e et qui ne p�rira pas, qui ne re�oit en elle rien d��tranger, et qui n�entre pas elle-m�me dans quelque autre chose, qui est invisible et insaisissable � tous les sens, et qu�il appartient � la pens�e seule de contempler. Il y a une seconde esp�ce, qui a le m�me nom que la premi�re et qui lui ressemble, mais qui tombe sous les sens, qui est engendr�e, toujours en mouvement, qui na�t dans un lieu d�termin� pour le quitter ensuite et p�rir, et qui est saisissable par l�opinion jointe � la sensation. Enfin il y a toujours une troisi�me esp�ce, celle du lieu, qui n�admet pas de destruction et qui fournit une place � tous les objets qui naissent. Elle n�est elle-m�me perceptible que par un raisonnement b�tard o� n�entre pas la sensation ; c�est � peine si l�on y peut croire. Nous l�entrevoyons comme dans un songe, en nous disant qu�il faut n�cessairement que tout ce qui est soit quelque part dans un lieu d�termin�, occupe une certaine place, et que ce qui n�est ni sur la terre ni en quelque lieu sous le ciel n�est rien. A cause de cet �tat de r�ve, nous sommes incapables � l��tat de veille de faire toutes ces distinctions et d�autres du m�me genre, m�me � l��gard de la nature �veill�e et vraiment existante, et ainsi d�exprimer ce qui est vrai, � savoir que l�image, parce
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que cela m�me en vue de quoi elle est fa�onn�e ne lui appartient pas et qu�elle est comme le fant�me toujours changeant d�une autre chose, doit, pour cette raison, na�tre dans autre chose et s�attacher ainsi en quelque mani�re � l�existence, sous peine de n��tre rien du tout, tandis que l��tre r�el peut compter sur le secours du raisonnement exact et vrai, lequel �tablit que, tant que les deux choses sont diff�rentes, aucune des deux ne pouvant jamais na�tre dans l�autre, elles ne deviendront pas � la fois une seule et m�me chose et deux choses. Prenez donc ceci pour le r�sum� de la doctrine que j�ai �tablie d�apr�s mon propre jugement : l��tre, le lieu, la g�n�ration sont trois principes distincts et ant�rieurs � la formation du monde.
Or, la nourrice de ce qui na�t, humect�e et enflamm�e, recevant les formes de la terre et de l�air et subissant toutes les modifications qui s�ensuivent, apparaissait sous des aspects de toute esp�ce. Et parce que les forces dont elle �tait remplie n��taient ni �gales ni en �quilibre, elle n��tait en �quilibre en aucune de ses parties ; mais ballott�e in�galement dans tous les sens, elle �tait secou�e par ces forces et leur rendait secousse pour secousse. Emport�s sans cesse les uns dans un sens, les autres dans l�autre, les objets ainsi remu�s se s�paraient, de m�me que, lorsqu�on agite des grains et qu�on les vanne avec des cribles et des instruments propres � nettoyer le bl�, ce qui est �pais et pesant va d�un c�t�, ce qui est mince et l�ger est emport� d�un autre, o� il se tasse. Il en �tait alors de m�me des quatre genres secou�s par leur r�ceptacle ; remu� lui-m�me comme un crible, il s�parait tr�s loin les uns des autres les plus dissemblables, et r�unissait autant que possible sur le m�me point les plus semblables ; aussi occupaient-ils d�j� des places diff�rentes avant que le tout form� d�eux e�t �t� ordonn�. Jusqu�� ce moment, tous ces �l�ments ne connaissaient ni raison ni mesure. Lorsque Dieu entreprit d�ordonner le tout, au d�but, le feu, l�eau, la terre et l�air portaient des traces de leur propre nature, mais ils �taient tout � fait dans l��tat o� tout se trouve naturellement en l�absence de Dieu. C�est dans cet �tat qu�il les prit, et il commen�a par leur donner une configuration distincte au moyen des id�es et des nombres. Qu�il les ait tir�s de leur d�sordre pour les assembler de la mani�re la plus belle et la meilleure possible, c�est l� le principe qui doit nous guider constamment dans toute notre exposition. Ce qu�il me faut essayer maintenant, c�est de vous faire voir la structure et l�origine de chacun de ces �l�ments par une explication nouvelle ; mais, comme vous �tes familiers avec les m�thodes scientifiques que mon exposition requiert, vous me suivrez.
D�abord il est �vident pour tout le monde que le feu, la terre, l�eau et l�air sont des corps. Or, le genre cor-
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porel a toujours de la profondeur, et la profondeur est, de toute n�cessit�, enclose par la nature de la surface, et toute surface de formation rectiligne est compos�e de triangles. Or, tous les triangles d�rivent de deux triangles, dont chacun a un angle droit et les deux autres aigus. L�un de ces triangles a de chaque c�t� une partie de l�angle droit divis�e par des c�t�s �gaux ; l�autre, des parties in�gales d�un angle droit divis�es par des c�t�s in�gaux. Telle est l�origine que nous assignons au feu et aux autres corps, suivant la m�thode qui combine la vraisemblance avec la n�cessit�. Quant aux origines plus lointaines encore, elles ne sont connues que de Dieu et des hommes qu�il favorise.
Maintenant, il faut expliquer comment peuvent se former les plus beaux corps, qui sont au nombre de quatre, et dissemblables entre eux, mais tels que certains d�entre eux peuvent �tre engendr�s les uns des autres en se dissolvant. Si nous y r�ussissons, nous tiendrons la v�rit� sur l�origine de la terre et du feu et des corps qui leur servent de termes moyens. Car nous n�accorderons � personne qu�on puisse voir des corps plus beaux que ceux-l�, chacun d�eux formant un genre unique. Appliquons-nous donc � constituer harmoniquement ces quatre esp�ces de corps sup�rieurs en beaut�, afin de pouvoir dire que nous en avons bien compris la nature.
Or, de nos deux triangles, celui qui est isoc�le n�admet qu�une forme ; celui qui est scal�ne, un nombre infini. Dans ce nombre infini, il nous faut encore choisir le plus beau, si nous voulons commencer correctement. Maintenant, si quelqu�un peut en choisir et en indiquer un plus beau pour en former ces corps, je lui c�de le prix et le tiens non pour un ennemi, mais pour un ami. Pour nous, parmi ces nombreux triangles, il en est un que nous regardons comme le plus beau � l�exclusion des autres : c�est celui dont est form� le troisi�me triangle, le triangle �quilat�ral. Pourquoi ? Ce serait trop long � dire. Mais si quelqu�un, soumettant le cas � sa critique, en d�couvre la raison, je lui accorderai volontiers le prix. Choisissons donc deux triangles dont le corps du feu et celui des autres corps ont �t� constitu�s, l�un isoc�le, l�autre dans lequel le carr� du grand c�t� est triple du carr� du petit. Ce que nous avons dit l�-dessus �tait obscur : c�est le moment de pr�ciser davantage. Les quatre esp�ces de corps nous paraissaient toutes na�tre les unes des autres : c��tait une apparence trompeuse. En effet, les triangles que nous avons choisis donnent naissance � quatre types, et, tandis que trois sont construits d�un m�me triangle, celui qui a les c�t�s in�gaux, le quatri�me seul a �t� form� du triangle isoc�le. Il n�est, par suite, pas possible qu�en se dissolvant, ils naissent tous les uns des autres, par la r�union de plusieurs petits triangles en un petit nombre de grands et
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r�ciproquement ; ce n�est possible que pour les trois premiers. Comme ils sont tous trois form�s d�un m�me triangle, quand les plus grands corps se d�sagr�gent, un grand nombre de petits peuvent se former des m�mes triangles, en prenant la figure qui leur convient ; et inversement, quand beaucoup de petits corps se d�sagr�gent en leurs triangles, leur nombre total peut former une autre esp�ce de corps d�un seul volume et de grande taille. Voil� ce que j�avais � dire sur leur g�n�ration mutuelle.
La premi�re chose � expliquer ensuite, c�est la forme que chacun d�eux a re�ue et la combinaison de nombres dont elle est issue. Je commencerai par la premi�re esp�ce, qui est compos�e des �l�ments les plus petits. Elle a pour �l�ment le triangle dont l�hypot�nuse est deux fois plus longue que le plus petit c�t�. Si l�on accouple une paire de ces triangles par la diagonale et qu�on fasse trois fois cette op�ration, de mani�re que les diagonales et les petits c�t�s co�ncident en un m�me point comme centre, ces triangles, qui sont au nombre de six, donnent naissance � un seul triangle, qui est �quilat�ral. Quatre de ces triangles �quilat�raux r�unis selon trois angles plans forment un seul angle solide, qui vient imm�diatement apr�s le plus obtus des angles plans. Si l�on compose quatre angles solides, on a la premi�re forme de solide, qui a la propri�t� de diviser la sph�re dans laquelle il est inscrit en parties �gales et semblables. La seconde esp�ce est compos�e des m�mes triangles. Quand ils ont �t� combin�s pour former huit triangles �quilat�raux, ils composent un angle solide unique, fait de quatre angles plans. Quand on a construit six de ces angles solides, le deuxi�me corps se trouve achev�. Le troisi�me est form� de la combinaison de deux fois soixante triangles �l�mentaires, c�est-�-dire de douze angles solides, dont chacun est enclos par cinq triangles plans �quilat�raux, et il y a vingt faces qui sont des triangles �quilat�raux. Apr�s avoir engendr� ces solides, l�un des triangles �l�mentaires a �t� d�charg� de sa fonction, et c�est le triangle isoc�le qui a engendr� la nature du quatri�me corps. Group�s par quatre, avec leurs angles droits se rencontrant au centre, ces isoc�les ont form� un quadrangle unique �quilat�ral. Six de ces quadrangles, en s�accolant, ont donn� naissance � huit angles solides, compos�s chacun de trois angles plans droits, et la figure obtenue par cet assemblage est le cube, qui a pour faces six t�tragones de c�t�s �gaux. Il restait encore une cinqui�me combinaison. Dieu s�en est servi pour achever le dessin de l�univers.
En r�fl�chissant � tout cela, on pourrait justement se demander s�il faut affirmer qu�il y a des mondes en nombre infini ou en nombre limit�. Or croire qu�ils sont infinis,
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c�est, on peut le dire, l�opinion d�un homme qui n�est pas vers� dans les choses qu�il faut savoir. Mais n�y en a-t-il qu�un ou y en a-t-il en r�alit� cinq ? La question ainsi limit�e, le doute est plus raisonnable. Quant � nous, nous d�clarons que, selon toute vraisemblance, il n�y a qu�un seul monde, bien qu�on puisse, d�apr�s d�autres consid�rations, �tre d�un autre avis. Mais laissons ce point de c�t�, et assignons les esp�ces que notre argumentation vient de mettre au jour au feu, � la terre, � l�eau et � l�air. Donnons � la terre la forme cubique ; car des quatre esp�ces la terre est la plus difficile � mouvoir et le plus tenace des corps, et ces qualit�s-l� sont celles que doit particuli�rement poss�der le corps qui a les bases les plus stables. Or, dans les triangles que nous avons suppos�s � l�origine, la base form�e par des c�t�s �gaux est naturellement plus stable que celle qui est form�e par des c�t�s in�gaux, et des deux figures planes compos�es par les deux triangles, le t�tragone �quilat�ral est n�cessairement une base plus stable, soit dans ses parties, soit dans sa totalit�, que le triangle �quilat�ral. Par suite, en attribuant cette forme � la terre, nous restons dans la vraisemblance, de m�me qu�en attribuant � l�eau la moins mobile de celles qui restent, la plus mobile au feu, et la figure interm�diaire � l�air, et aussi le plus petit corps au feu et par contre le plus grand � l�eau et l�interm�diaire � l�air, et encore le plus aigu au feu, le second sous ce rapport � l�air et le troisi�me � l�eau. Or de toutes ces figures, celle qui a le moins grand nombre de bases doit n�cessairement avoir la nature la plus mobile ; c�est, de toutes, la plus coupante et la plus aigu� dans tous les sens, comme aussi la plus l�g�re, puisqu�elle est compos�e du plus petit nombre des m�mes parties ; la seconde sous le rapport de ces qualit�s doit tenir la seconde place, et la troisi�me, la troisi�me place. Disons donc que, selon la droite raison et la vraisemblance, le solide qui a pris la forme de la pyramide est l��l�ment et le germe du feu, que celui que nous avons construit en second lieu est l��l�ment de l�air, et le troisi�me, celui de l�eau.
Or il faut se repr�senter ces �l�ments comme si petits qu�aucun d�eux, pris � part dans chaque genre, n�est visible � nos yeux, � cause de sa petitesse, et qu�ils ne le deviennent qu�en s�agr�geant en grand nombre pour former des masses. En outre, en ce qui regarde les proportions relatives � leur nombre, � leurs mouvements et � leurs autres propri�t�s, il faut penser que le dieu, dans la mesure o� la nature de la n�cessit� s�y pr�tait volontairement et c�dait � la persuasion, les a partout r�alis�es avec exactitude et a ainsi tout ordonn� dans une harmonieuse proportion.
D�apr�s tout ce que nous avons dit plus haut sur les genres, voici, selon toute probabilit�, ce qui se produit.
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Quand la terre rencontre le feu et qu�elle est divis�e par ses pointes aigu�s, soit qu�elle se dissolve dans le feu lui-m�me ou qu�elle se trouve dans une masse d�air ou d�eau, elle est emport�e �� et l�, jusqu�� ce que ses parties, se rencontrant quelque part, se r�unissent de nouveau et redeviennent terre ; car elles ne peuvent jamais se transformer en une autre esp�ce. Au contraire, l�eau, divis�e par le feu ou m�me par l�air, peut en se recomposant, devenir un corpuscule de feu et deux d�air. Quant � l�air, les fragments qui viennent de la dissolution d�une seule de ses parties peuvent devenir deux corpuscules de feu. Inversement, quand une petite quantit� de feu envelopp�e dans une masse d�air, d�eau ou de terre et emport�e dans le mouvement de cette masse, est vaincue dans la lutte et r�duite en morceaux, deux corpuscules de feu se combinent en une seule forme d�air ; et quand l�air est vaincu et bris� en menus morceaux, deux corpuscules entiers d�air, plus un demi, se condensent en un seul corpuscule complet d�eau.
Consid�rons encore les faits d�une autre mani�re. Quand une des autres esp�ces, prise dans du feu, est coup�e par le tranchant de ses angles et de ses ar�tes, si elle a, en se recomposant, pris la nature du feu, elle cesse d��tre coup�e ; car aucune esp�ce homog�ne et identique � elle-m�me ne peut causer aucun changement dans ce qui est comme elle identique et homog�ne, ni subir de sa part aucune alt�ration. Au contraire, aussi longtemps qu�en passant dans une autre esp�ce, elle lutte contre plus fort qu�elle, elle ne cesse de se dissoudre. D�un autre c�t�, quand un petit nombre de corpuscules plus petits, envelopp�s dans un grand nombre de corpuscules plus gros, sont mis en pi�ces et �teints, s�ils consentent � se r�unir sous la forme du vainqueur, ils cessent de s��teindre et le feu devient de l�air, et l�air, de l�eau. Mais si, les petits corpuscules se rendant vers ces �l�ments, une des autres esp�ces les rencontre et entre en lutte avec eux, ils ne cessent pas de se diviser jusqu�� ce que, enti�rement dissous par la pouss�e qu�ils subissent, ils se r�fugient vers un corps de m�me nature qu�eux, ou que, vaincus, beaucoup se r�unissent en un seul corps semblable � leur vainqueur, et demeurent avec lui. Un autre effet de ces modifications, c�est que toutes choses changent de place ; car, tandis que les grosses masses de chaque esp�ce ont chacune leur place s�par�e par l�effet du mouvement du r�ceptacle, les corps qui deviennent dissemblables � eux-m�mes pour ressembler � d�autres sont toujours port�s par la secousse qu�ils en re�oivent vers le lieu occup� par ceux dont ils ont pris la ressemblance.
Telles sont les causes qui ont donn� naissance aux corps simples et primitifs. Quant aux autres esp�ces qui se sont form�es dans chaque genre, il en faut chercher la cause
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dans la construction de chacun des deux �l�ments. Les deux triangles construits au d�but ne furent pas d�une grandeur unique : il y en eut de grands et de petits, en aussi grand nombre qu�il y a d�esp�ces dans chaque genre. C�est pourquoi, lorsque ces triangles se m�lent entre eux et les uns avec les autres, il en r�sulte une vari�t� infinie, qu�il faut �tudier si l�on veut discourir de la nature avec vraisemblance.
En ce qui regarde le mouvement et le repos, de quelle mani�re et dans quelles conditions se produisent-ils ? Si l�on ne s�entend pas l�-dessus, bien des difficult�s se mettront en travers du raisonnement qui va suivre. Nous avons d�j� touch� ce sujet ; il faut encore en dire ceci : c�est que le mouvement ne consentira jamais � se trouver dans ce qui est homog�ne. Car il est difficile ou, pour mieux dire, impossible qu�il y ait une chose mue sans moteur ou un moteur sans une chose mue. Il n�y a pas de mouvement quand ces deux choses manquent, et il est impossible qu�elles soient jamais homog�nes. Pla�ons donc toujours le repos dans ce qui est homog�ne et le mouvement dans ce qui est h�t�rog�ne. Et la cause de la nature h�t�rog�ne est l�in�galit�. Nous avons d�j� indiqu� l�origine de l�in�galit� ; mais nous n�avons pas expliqu� comment il se fait que les �l�ments, qui ont �t� s�par�s suivant leurs esp�ces, ne cessent pas de se mouvoir et de se traverser les uns les autres. Nous allons reprendre notre explication comme il suit. Le circuit de l�univers comprenant en lui les diverses esp�ces est circulaire et tend naturellement � revenir sur lui-m�me ; aussi comprime-t-il tous les corps et il ne permet pas qu�il reste aucun espace vide. De l� vient que le feu principalement s�est infiltr� dans tous les corps, et, en second lieu, l�air, parce qu�il occupe naturellement le second rang pour la t�nuit�, et de m�me pour les autres �l�ments. Car les corps compos�s des particules les plus grandes laissent le plus grand vide dans leur arrangement, et les plus petits le plus petit. Or la compression qui resserre les corps pousse les petits dans les intervalles des grands. Alors les petits se trouvant � c�t� des grands, et les plus petits divisant les plus grands et les plus grands for�ant les plus petits � se combiner, tous se d�placent, soit en haut, soit en bas, pour gagner la place qui leur convient ; car, en changeant de dimension, chacun change aussi de position dans l�espace. C�est ainsi et par ces moyens que se maintient la perp�tuelle naissance de la diversit� qui cause maintenant et causera toujours le mouvement incessant de ces corps.
Il faut ensuite observer qu�il y a plusieurs esp�ces de feu, par exemple la flamme, puis ce qui s��chappe de la flamme, et, sans br�ler, procure la lumi�re aux yeux, et ce qui reste du feu dans les corps en ignition, lorsque la flamme s�est �teinte. De m�me dans l�air il y a l�esp�ce
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la plus translucide, qu�on appelle �ther, et la plus trouble qu�on appelle brouillard et obscurit�, et d�autres qui n�ont pas de nom et qui r�sultent de l�in�galit� des triangles. Pour l�eau, il y a d�abord deux esp�ces, la liquide et la fusible. La premi�re, form�e des �l�ments de l�eau qui sont petits et in�gaux, se meut par elle-m�me et sous une impulsion �trang�re, � cause de son manque d�uniformit� et de la nature de sa forme. L�autre esp�ce, compos�e d��l�ments plus grands et uniformes, est plus stable que la premi�re et elle est pesante et compacte du fait de son homog�n�it�. Mais quand le feu la p�n�tre et la dissout, elle perd son uniformit�, et quand elle l�a perdue, elle participe davantage au mouvement, et devenue facile � mouvoir, elle se r�pand sur la terre sous la pouss�e de l�air adjacent, et chacune de ses modifications a re�u un nom, celui de fonte quand ses masses se dissolvent, et celui de courant quand elles s��tendent sur le sol. Quand, au contraire, le feu s�en �chappe, comme il ne s��chappe point dans le vide, l�air voisin, pouss� par lui, pousse ensemble la masse liquide, encore facile � mouvoir, dans les places laiss�es par le feu et se m�le avec elle. Le liquide, ainsi comprim� et recouvrant son uniformit� par la retraite du feu qui l�avait rendu h�t�rog�ne, rentre dans son �tat originel. Le d�part du feu a �t� appel� refroidissement et la contraction qui suit sa retraite, cong�lation.
De toutes les eaux que nous avons appel�es fusibles la plus dense, form�e des particules les plus t�nues et les plus �gales, n�a qu�une seule vari�t�, teint�e d�un jaune brillant. C�est le plus pr�cieux de tous les biens, l�or, qui s�est solidifi�, apr�s avoir filtr� � travers des rochers. Pour le scion d�or, lequel est tr�s dur en raison de sa densit� et de couleur sombre, on l�a appel� � adamas �. L�esp�ce form�e de parties semblables � celles de l�or, mais qui a plus d�une vari�t�, est pour la densit� sup�rieure � l�or, parce qu�elle contient un l�ger alliage de terre t�nue qui la rend plus dure, mais en m�me temps plus l�g�re, parce qu�elle renferme de grands interstices : c�est de cette esp�ce d�eaux brillantes et solides qu�est compos� le cuivre. La portion de terre qui y est m�l�e appara�t seule � la surface, quand par l�effet du temps les deux substances se s�parent l�une de l�autre : elle s�appelle vert-de-gris.
Quant aux autres corps de m�me sorte, il n�y a plus aucune difficult� pour en rendre compte, en s�attachant dans ses explications � l�id�e de vraisemblance ; et, lorsque, pour se d�lasser, on d�laisse l��tude des �tres �ternels et qu�on se donne l�innocent plaisir de consid�rer les raisons vraisemblables de ce qui na�t, on se m�nage. dans la vie un amusement mod�r� et sage. C�est � cet amusement que nous venons de nous livrer et nous allons continuer � exposer sur les m�mes sujets une suite d�opinions vrai-
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semblables. L�eau m�l�e de feu, qui est fine et liquide � cause de sa mobilit� et du chemin qu�elle parcourt en roulant sur le sol, ce qui lui vaut ce nom de liquide, et qui, d�autre part, est molle, parce que ses bases, moins stables que celles de la terre, c�dent facilement, cette eau vient-elle � se s�parer du feu et de l�air et � rester seule, elle devient plus homog�ne et se resserre sur elle-m�me � la suite de la sortie de ces deux corps, et, ainsi condens�e, devient de la gr�le, si c�est surtout au-dessus de la terre qu�elle �prouve ce changement, et de la glace, s�il a lieu � la surface de la terre. Si le changement est incomplet et qu�elle ne soit encore congel�e qu�� demi, au-dessus de la terre elle prend le nom de neige, et de gel�e blanche, si elle se forme de la ros�e � la surface de la terre.
La plupart des formes d�eau m�lang�es les unes aux autres, et distill�es � travers les plantes que produit la terre, ont re�u le nom g�n�ral de sucs. Ces sucs, diversifi�s par les m�langes dont ils sont les produits, ont fourni un grand nombre d�esp�ces qui n�ont pas de nom. Mais quatre esp�ces, contenant du feu et particuli�rement limpides, ont re�u des noms. Parmi celles-ci, celle qui r�chauffe l��me en m�me temps que le corps est le vin. Celle qui est lisse et divise le courant visuel et qui, � cause de cela, para�t brillante, luisante et grasse � la vue est l�esp�ce huileuse, poix, huile de ricin, huile proprement dite et tous les autres sucs dou�s des m�mes propri�t�s. Celle qui dilate, autant que la nature le comporte, les pores contract�s de la bouche et produit, gr�ce � cette propri�t�, une sensation de douceur a re�u g�n�ralement le nom de miel. Enfin celle qui dissout la chair en la br�lant, sorte d��cume distincte de tous les autres sucs, a �t� appel�e verjus.
Quant aux esp�ces de terre, celle qui s�est purifi�e en traversant de l�eau, devient un corps pierreux de la mani�re que je vais dire. Lorsque l�eau qui s�y trouve m�l�e se divise dans le m�lange, elle prend la forme de l�air et l�air ainsi produit s��l�ve vers le lieu qui lui est propre. Mais, comme il n�y a point de vide au-dessus d�eux, cet air-l� pousse l�air voisin. Celui-ci, qui est pesant, lorsque, sous la pouss�e, il s�est r�pandu autour de la masse de terre, la presse violemment et la pousse dans les places d�o� est sorti l�air nouvellement form�. Alors la terre, comprim�e par l�air de mani�re que l�eau ne peut la dissoudre, forme une pierre, la plus belle �tant la pierre transparente form�e de parties �gales et homog�nes, la plus laide celle qui a les qualit�s contraires. L�esp�ce qui, sous la rapide action du feu, a �t� d�pouill�e de toute son humidit� et qui forme un corps plus cassant que la pr�c�dente est celle qu�on nomme terre � potier. Parfois la terre, gardant de l�humidit�, se liqu�fie sous l�action du feu et devient en se refroidissant
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une pierre de couleur noire. Deux autres substances qui, � la suite du m�lange, ont de m�me perdu une grande quantit� d�eau, mais ont des particules de terre plus fine et un go�t salin, deviennent demi-solides et solubles de nouveau par l�eau. La premi�re, qui sert � enlever les taches d�huile et de poussi�re, est la soude ; la deuxi�me, qui s�harmonise agr�ablement dans les combinaisons faites pour flatter le palais, est le sel qui, aux termes de la loi, est une offrande agr�able aux dieux. Quant aux compos�s de ces deux corps, qui sont solubles par le feu, mais non par l�eau, voici comment et pour quelle raison ils se condensent. Ni le feu ni l�air ne peuvent dissoudre des masses de terre, parce que leurs particules, �tant naturellement plus petites que les interstices de la structure de la terre, trouvent de nombreux et larges passages o� ils se frayent un chemin sans violence, et la laissent sans la dissoudre ni la fondre. Les particules de l�eau �tant, au contraire, plus grandes, s�ouvrent un passage par la force et divisent et dissolvent la terre. Quand la terre n�est pas condens�e violemment, l�eau � elle seule peut la dissoudre ainsi ; si elle l�est, rien ne peut la dissoudre, sauf le feu ; car rien n�y peut plus entrer que lui. A son tour, l�eau, sous une compression tr�s violente, n�est dissoute que par le feu ; sous une compression plus faible, elle l�est � la fois par le feu et par l�air, l�un passant par ses interstices, l�autre par ses triangles aussi. Pour l�air condens� par force, rien ne peut le dissoudre, si ce n�est en divisant ses �l�ments ; s�il n�a pas �t� violent�, il n�est soluble que par le feu. Pour les corps m�l�s de terre et d�eau, tant que l�eau y occupe les interstices de la terre et les comprime violemment, les parties d�eau qui viennent du dehors, ne trouvant pas d�entr�e, coulent tout autour de la masse et la laissent sans la dissoudre. Au contraire, les particules de feu p�n�trent dans les interstices de l�eau, car le feu agit sur l�eau comme l�eau sur la terre, et elles sont les seules causes qui fassent fondre et couler le corps compos� de terre et Veau. Parmi ces compos�s, il arrive que les uns contiennent moins d�eau que de terre : ce sont toutes les esp�ces de verre et toutes celles de pierres qu�on appelle fusibles ; et que les autres contiennent plus d�eau : ce sont toutes les substances solides de la nature de la cire et de l�encens.
Nous avons � peu pr�s expliqu� les vari�t�s qui r�sultent des figures, des combinaisons et des transformations mutuelles des corps. Il faut maintenant essayer de faire voir les causes des impressions qu�ils font sur nous. D�abord, quels que soient les objets dont on parle, il faut qu�ils provoquent une sensation. Mais nous n�avons pas encore expos� l�origine de la chair et de ce qui a rapport � la chair, ni de la partie mortelle de l��me. Or il se trouve qu�on ne peut en parler convenablement sans traiter des impressions sensibles, ni de celles-ci sans traiter du corps
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et de l��me, et que traiter des deux choses � la fois est � peu pr�s impossible. Il faut donc admettre l�une des deux comme d�montr�e, et revenir plus tard � celle que nous aurons admise. Pr�supposons donc ce qui regarde le corps et l��me, afin de traiter des impressions imm�diatement apr�s les esp�ces qui les produisent.
En premier lieu, pourquoi disons-nous que le feu est chaud ? Pour �tudier la question, observons l�action tranchante et coupante du feu sur nos corps. Que l�impression qu�il cause soit quelque chose d�ac�r�, j�imagine que nous le sentons tous. Pour nous rendre compte de la finesse de ses ar�tes, de l�acuit� de ses angles, de la petitesse de ses parties, de la rapidit� de son mouvement, toutes propri�t�s qui le rendent violent et tranchant et gr�ce auxquelles il coupe vivement tout ce qu�il rencontre, il faut nous rem�morer comment sa figure s�est form�e, et nous verrons que sa nature est plus capable que toute autre de diviser et de r�duire les corps en menus morceaux, et que c�est elle qui a naturellement donn� � ce que nous appelons chaud son impression sensible et son nom.
L�impression contraire � celle de la chaleur est assez claire : n�anmoins nous ne laisserons pas d�en parler. Des liquides qui entourent notre corps, ceux qui ont les particules les plus grandes, p�n�trant en lui, refoulent ceux qui ont les particules les plus petites ; mais comme ils ne peuvent se glisser � leurs places, ils compriment l�humidit� qui est en nous et, d�h�t�rog�ne et mobile qu�elle �tait, ils la rendent immobile en la faisant homog�ne, et la coagulent en la comprimant. Mais un corps comprim� contrairement � sa nature se d�fend naturellement en se poussant lui-m�me en sens contraire. A cette lutte et � ces secousses on a donn� le nom de tremblement et de frisson, et l�ensemble de ces impressions et l�agent qui les produit ont re�u celui de froid.
Dur est le terme appliqu� aux objets auxquels notre chair c�de, et mou indique ceux qui c�dent � notre chair, et les m�mes termes s�appliquent aux objets � l��gard les uns des autres. Ceux-l� c�dent qui reposent sur une petite base ; au contraire, ceux qui ont des bases quadrangulaires et sont par l� solidement assis forment l�esp�ce la plus r�sistante, et il faut y comprendre tout ce qui, �tant d�une composition tr�s dense, est tr�s rigide.
Pour le lourd et le l�ger, c�est en les consid�rant en m�me temps que la nature de ce qu�on appelle le haut et le bas qu�on les expliquera le plus clairement. Qu�il y ait naturellement deux r�gions oppos�es qui partagent l�univers en deux, l�une �tant le bas, vers lequel tombe tout ce qui a une certaine masse corporelle, et l�autre le haut, o� rien ne s��l�ve que par force, c�est une erreur compl�te de le croire. En effet, le ciel �tant compl�tement sph�rique, tous les points qui, �tant � �gale distance du centre, sont
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ses extr�mit�s sont tous pareils en tant qu�extr�mit�s, et le centre, distant dans la m�me mesure de tous les points extr�mes, doit �tre con�u comme oppos� � eux tous. Le monde �tant ainsi dispos�, quel est celui des points en question qu�on peut mettre en haut ou en bas, sans �tre justement bl�m� de lui imposer un nom tout � fait impropre ? S�agit-il du lieu qui est au milieu du monde, il n�est pas juste de dire qu�il est naturellement bas ou haut, il en est simplement le centre. Quant au lieu qui l�entoure, il n�est pas le centre et ne contient aucune partie qui soit diff�rente d�une autre et plus pr�s du centre que l�une quelconque des parties � l�opposite. Or comment peut-on appliquer des noms contraires � ce qui est exactement de m�me nature, et comment croire qu�alors on parle juste ? Supposons, en effet, qu�il y ait un corps solide en �quilibre au centre de l�univers : il ne se porterait jamais � aucune des extr�mit�s � cause de leur parfaite similitude. Supposons encore que quelqu�un fasse le tour de ce corps il se trouverait souvent antipode de lui-m�me et il appellerait bas et haut le m�me point de ce corps. Puisque, comme nous venons de le dire, le tout est sph�rique, il n�y a pas de raison d�appeler tel endroit bas, tel autre haut.
D�o� viennent donc ces d�nominations et � quoi s�appliquent-elles dans la r�alit� pour que nous en ayons pris l�habitude de diviser ainsi tout le ciel lui-m�me et d�en parler en ces termes ? Voil� sur quoi il faut nous mettre d�accord en partant de la supposition suivante. Imaginons un homme plac� dans la r�gion de l�univers sp�cialement assign�e au feu et o� se trouve la masse principale vers laquelle il se porte, et supposons qu�ayant pouvoir sur elle, il d�tache des parties du feu et les p�se, en les mettant sur les plateaux d�une balance, puis que, soulevant le fl�au, il tire le feu de force dans l�air, �l�ment de nature diff�rente, il est �vident qu�une petite partie c�dera plus facilement qu�une grande � la violence. Car, lorsque deux corps sont soulev�s en m�me temps par la m�me force, n�cessairement le plus petit c�de plus facilement � la contrainte, tandis que le plus grand r�siste et c�de plus difficilement. On dit alors que l�un est lourd et se porte vers le bas, et que le petit est l�ger et se porte vers le haut. Or il faut constater que c�est pr�cis�ment ainsi que nous agissons dans le lieu o� nous sommes. Plac�s � la surface de la terre, quand nous mettons dans une balance des substances terrestres et parfois de la terre pure, nous les tirons vers l�air, �l�ment diff�rent, par force et contrairement � leur nature ; alors chacune des deux substances pes�es tend � rejoindre sa parente ; mais la plus petite c�de plus facilement que la plus grande et suit la premi�re la force qui la jette dans un �l�ment �tranger. Aussi l�avons-nous appel�e l�g�re, et nous appelons haut le lieu o� nous la poussons de force ;
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dans le cas contraire, nous employons le nom de pesant et de bas. En cons�quence, les positions des choses diff�rent entre elles, parce que les masses principales des esp�ces occupent des r�gions oppos�es l�une � l�autre. Si en effet l�on compare ce qui est l�ger ou pesant, ou haut ou bas dans une r�gion avec ce qui est l�ger ou pesant, ou haut ou bas dans la r�gion oppos�e, on trouvera que tous ces objets prennent ou ont une direction oppos�e, ou oblique, ou enti�rement diff�rente les uns par rapport aux autres. La seule chose qu�il faut retenir de tout cela, c�est que c�est la tendance de chaque chose vers l�esp�ce dont elle est parente qui rend lourd un objet en mouvement, et bas, le lieu vers lequel il se porte, tandis que les conditions oppos�es produisent les r�sultats contraires. Telles sont les causes que nous assignons � ces ph�nom�nes.
Pour les impressions de lisse et de rugueux, chacun, je pense, est � m�me d�en apercevoir la cause et de l�expliquer � autrui. C�est la duret� unie � l�in�galit� des parties qui produit l�un, et l��galit� des parties unie � la densit� qui produit l�autre.
En ce qui concerne les impressions communes � tout le corps, il nous reste � voir, et c�est le point le plus important, la cause des plaisirs et des douleurs attach�s aux affections des sens que nous avons pass�es en revue, et toutes les impressions qui, traversant les parties du corps, arrivent jusqu�� la sensation, portant en elles � la fois des peines et des plaisirs inh�rents � cette sensation. Mais pour saisir les causes de toute impression, sensible ou non, il faut commencer par nous rappeler la distinction que nous avons faite pr�c�demment entre la nature facile � mouvoir et celle qui se meut difficilement ; car c�est par cette voie qu�il faut poursuivre tout ce que nous voulons saisir. Lorsqu�un organe naturellement facile � mouvoir vient � recevoir une impression, m�me l�g�re, il la transmet tout autour de lui, chaque partie la passant identiquement � l�autre, jusqu�� ce qu�elle arrive � la conscience et lui annonce la qualit� de l�agent. Mais si l�organe est de nature contraire, s�il est stable et ne produit aucune transmission circulaire, il subit simplement l�impression, sans mettre aucune partie voisine en mouvement. Il en r�sulte que, les parties ne se transmettant pas les unes aux autres impression premi�re, qui reste en elles sans passer dans l�animal entier, le sujet n�en a pas la sensation. C�est ce qui arrive pour les os, les cheveux et toutes les autres parties qui sont principalement compos�es de terre, tandis que les ph�nom�nes dont nous avons parl� d�abord ont lieu surtout pour la vue et l�ou�e, parce que le feu et l�air ont ici une importance capitale. Quant au plaisir et � la douleur, voici l�id�e qu�il en faut prendre : toute impression contre nature et violente qui se produit tout d�un coup est douloureuse, tandis que le retour subit � l��tat normal est
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agr�able. Toute impression douce et graduelle est insensible, et l�impression contraire a des effets contraires. L�impression qui se produit avec aisance est sensible au plus haut degr�, mais ne comporte ni douleur ni plaisir. Telles sont les impressions qui se rapportent au rayon visuel lui-m�me, qui, nous l�avons dit plus haut, forme pendant le jour un corps intimement uni au n�tre. Ni coupures, ni br�lures, ni aucune autre affection ne lui font �prouver aucune douleur, et il ne ressent pas non plus de plaisir en revenant � sa forme primitive, bien qu�il nous donne des perceptions tr�s vives et tr�s claires, selon les impressions qu�il subit et les corps qu�il peut rencontrer et toucher lui-m�me. C�est qu�il n�y a pas du tout de violence dans sa division ni dans sa concentration. Au contraire, les corps compos�s de plus grosses parties, c�dant avec peine � l�agent qui agit sur eux et transmettant l�impulsion re�ue � l�animal tout entier, d�terminent des plaisirs et des peines, des peines quand ils �prouvent une alt�ration, des plaisirs quand ils reviennent � leur �tat normal. Tous les organes qui perdent de leur substance et se vident graduellement, mais qui se remplissent tout d�un coup et abondamment, sont insensibles � l��vacuation, mais deviennent sensibles � la r�pl�tion ; aussi ne causent-ils point de douleurs � la partie mortelle de l��me, mais ils lui procurent de grands plaisirs. C�est ce qui para�t manifestement � propos des bonnes odeurs. Mais quand les organes s�alt�rent tout d�un coup et reviennent � leur premier �tat petit � petit et avec peine, ils donnent toujours des impressions contraires aux pr�c�dentes, comme on peut le voir dans les br�lures et les coupures du corps.
Nous avons � peu pr�s expliqu� les affections communes � tout le corps et les noms qui ont �t� donn�s aux agents qui les produisent. Il faut essayer maintenant d�expliquer, si tant est que nous en soyons capables, les affections qui se produisent dans les parties sp�ciales de notre corps et aussi les causes qui les font na�tre.
Il faut en premier lieu mettre en lumi�re du mieux que nous pourrons ce que nous avons omis ci-dessus en parlant des saveurs, � savoir les impressions propres � la langue. Or ces impressions, comme la plupart des autres, paraissent r�sulter de certaines contractions et de certaines divisions, mais aussi d�pendre plus que les autres des qualit�s rugueuses ou lisses du corps. En effet, toutes les fois que des particules terreuses, entrant dans les petites veines qui s��tendent jusqu�au coeur et qui servent � la langue pour appr�cier les saveurs, viennent en contact avec les portions humides et molles de la chair, et s�y liqu�fient, elles contractent les petites veines et les dess�chent, et nous paraissent �pres, si elles sont plus rugueuses, aigres, si elles le sont moins.
Les substances qui rincent ces petites veines et nettoient
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toute la r�gion de la langue, quand leur effet est trop actif et qu�elles attaquent la langue au point d�en dissoudre une partie, comme le fait le nitre, toutes ces substances sont alors appel�es piquantes. Mais celles dont l�action est plus faible que celle du nitre et qui sont mod�r�ment d�tergentes sont sal�es sans �tre piquantes ni rugueuses et nous paraissent plus amies.
Celles qui, absorbant la chaleur de la bouche et liss�es par elle, y deviennent br�lantes et br�lent � leur tour l�organe qui les a �chauff�es, se portent en haut, en vertu de leur l�g�ret�, vers les sens de la t�te, coupent tout ce qu�elles rencontrent, et ces propri�t�s ont fait appeler �cres toutes les substances de cette sorte.
Il arrive aussi que les particules amincies par la putr�faction et p�n�trant dans les veines �troites y rencontrent des parties de terre et d�air d�une grosseur proportionn�e � la leur et qu�en les poussant les unes autour des autres, elles les m�langent, puis que ces parties m�lang�es se heurtent et, se glissant les unes dans les autres, produisent des creux, en s��tendant autour des particules qui y p�n�trent. Alors un liquide creux, tant�t terreux, tant�t pur, s��tendant autour de l�air, il se forme des vaisseaux humides d�air et des masses liquides creuses et sph�riques ; les unes, compos�es d�eau pure et formant un enclos transparent, sont appel�es bulles ; les autres, compos�es d�une humidit� terreuse qui s�agite et s��l�ve, sont d�sign�es sous le nom d��bullition et de fermentation, et l�on appelle acide ce qui produit ces ph�nom�nes.
Une affection contraire � toutes celles qui viennent d��tre d�crites est produite par une cause contraire. Lorsque la structure des particules qui entrent dans les liquides est naturellement conforme � l��tat de la langue, elles oignent et lissent ses asp�rit�s, elles contractent ou rel�chent les parties anormalement dilat�es ou resserr�es et r�tablissent toutes choses, autant que possible, dans leur �tat normal. Ce rem�de des affections violentes, toujours agr�able et bienvenu, est ce qu�on appelle le doux. C�est ainsi que nous expliquons ces sensations.
En ce qui regarde la propri�t� des narines, il n�y a pas d�esp�ces d�finies. Une odeur, en effet, n�est jamais qu�une chose � demi form�e, et aucun type de figure n�a les proportions n�cessaires pour avoir une odeur. Les veines qui servent � l�odorat ont une structure trop �troite pour les esp�ces de terre et d�eau, trop large pour celles de feu et d�air. Aussi personne n�a jamais per�u l�odeur d�aucun de ces corps ; les odeurs ne naissent que des substances en train de se mouiller, de se putr�fier, de se liqu�fier ou de s��vaporer. C�est quand l�eau se change en air et l�air en eau que l�odeur se produit dans le milieu de ces changements, et toute odeur est fum�e ou brouillard, quand l�air est en train de se transformer en eau, fum�e, quand c�est
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l�eau qui se change en air. De l� vient que toutes les odeurs sont plus fines que l�eau et plus �paisses que l�air. On se rend bien compte de leur nature quand, le passage de la respiration se trouvant obstru�, on aspire le souffle de force ; en ce cas, aucune odeur ne filtre, et le souffle vient seul d�nu� de toute odeur. En cons�quence, les vari�t�s d�odeurs se r�partissent en deux types qui n�ont pas de noms, parce qu�elles d�rivent de formes qui ne sont ni nombreuses ni simples. La seule distinction nette qui soit entre elles est celle du plaisir et de la peine qu�elles causent : l�une irrite et violente toute la cavit� qui est en nous entre le sommet de la t�te et le nombril ; l�autre l�nifie cette m�me cavit� et la ram�ne agr�ablement � son �tat naturel.
Nous avons � consid�rer maintenant le troisi�me organe de sensation qui est en nous et � expliquer les raisons de ses affections. D�une mani�re g�n�rale, nous pouvons d�finir le son comme un coup donn� par l�air � travers les oreilles au cerveau et au sang et arrivant jusqu�� l��me. Le mouvement qui s�ensuit, lequel commence � la t�te et se termine dans la r�gion du foie, est l�ou�e. Ce mouvement est-il rapide, le son est aigu ; s�il est plus lent, le son est plus grave ; s�il est uniforme, le son est �gal et doux ; il est rude dans le cas contraire ; il est fort grand, lorsque le mouvement est grand, et faible, s�il est petit. Quant � l�accord des sons entre eux, c�est une question qu�il nous faudra traiter plus tard.
Il reste encore une quatri�me esp�ce de sensations qui se produisent en nous et qu�il faut diviser, parce qu�elle embrasse de nombreuses vari�t�s, que nous appelons du nom g�n�ral de couleurs. C�est une flamme qui s��chappe des diff�rents corps et dont les parties sont proportionn�es � la vue de mani�re � produire une sensation. Nous avons expliqu� pr�c�demment les causes et l�origine de la vision. Maintenant il est naturel et convenable de donner une explication raisonnable des couleurs. Parmi les particules qui se d�tachent des autres corps et qui viennent frapper la vue, les unes sont plus petites, les autres plus grandes que celles du rayon visuel lui-m�me, et les autres de m�me dimension. Ces derni�res ne produisent pas de sensation : ce sont celles que nous appelons transparentes. Les plus grandes et les plus petites, dont les unes contractent et les autres dilatent le rayon visuel, sont analogues aux particules chaudes et froides qui affectent la chair et aux particules astringentes qui affectent la langue et aux particules br�lantes que nous avons appel�es piquantes. Ce sont les particules blanches et noires, dont l�action est identique � celle du froid et du chaud, mais dans un genre diff�rent, et qui pour ces raisons se montrent sous un aspect diff�rent. En cons�quence, voici les noms qu�il faut leur donner : celui de blanc � ce qui dilate le
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rayon visuel, celui de noir � ce qui produit l�effet contraire. Lorsqu�une autre sorte de feu qui se meut plus rapidement heurte le rayon visuel et le dilate jusqu�aux yeux, dont il divise violemment et dissout les ouvertures, et en fait couler tout d�un coup du feu et de l�eau que nous appelons larme ; lorsque ce mouvement qui est lui-m�me du feu s�avance � leur rencontre, et que le feu jaillit au-dehors comme d�un �clair, tandis que l�autre feu entre et s��teint dans l�humidit�, alors des couleurs de toute sorte naissent dans le m�lange. Nous appelons �blouissement l�impression �prouv�e et nous donnons � ce qui la produit le nom de brillant et d��clatant.
Il y a aussi la vari�t� de feu interm�diaire entre ces deux-l� ; elle arrive jusqu�� l�humidit� des yeux et s�y m�le, mais n�a point d��clat. Le rayonnement du feu au travers de l�humidit� � laquelle il se m�le produit une couleur de sang, que nous appelons rouge. Le brillant, m�l� au rouge et au blanc, devient jaune. Quant � la proportion de ces m�langes, la conn�t-on, il ne serait pas sage de la dire, puisqu�on n�en saurait donner la raison n�cessaire ni la raison probable d�une mani�re satisfaisante. Le rouge m�lang� au noir et au blanc produit le pourpre, et le violet fonc�, quand ces couleurs m�lang�es sont plus compl�tement br�l�es et qu�on y m�le du noir. Le roux na�t du m�lange du jaune et du gris, le gris du m�lange du blanc et du noir, et l�ocre du m�lange du blanc avec le jaune. Le blanc uni au jaune et tombant dans du noir satur� donne une couleur bleu fonc� ; le bleu fonc� m�l� au blanc donne le pers, et le roux m�l� au noir, le vert. Quant aux autres couleurs, ces exemples font assez bien voir par quels m�langes on devrait en expliquer la reproduction pour garder la vraisemblance. Mais tenter de soumettre ces faits � l��preuve de l�exp�rience serait m�conna�tre la diff�rence de la nature humaine et de la nature divine. Et en effet Dieu seul est assez intelligent et assez puissant pour m�ler plusieurs choses en une seule et, au rebours, dissoudre une seule chose en plusieurs, tandis qu�aucun homme n�est capable � pr�sent et ne le sera jamais � l�avenir de r�aliser aucune de ces deux op�rations.
Toutes ces choses ainsi constitu�es primitivement suivant la n�cessit�, l�artisan de la plus belle et de la meilleure des choses qui naissent les a prises, quand il a cr�� le dieu qui se suffit � lui-m�me et qui est le plus parfait. Il s�est servi des causes de cet ordre comme d�auxiliaires, tandis que lui-m�me fa�onnait le bien dans toutes les choses engendr�es. C�est pourquoi il faut distinguer deux esp�ces de causes, l�une n�cessaire et l�autre divine, et rechercher en tout la divine, pour nous procurer une vie heureuse dans la mesure que comporte notre nature, et la n�cessaire en vue de la premi�re, nous disant que, sans la n�cessaire, il
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est impossible de concevoir isol�ment les objets que nous �tudions, ni de les comprendre, ni d�y avoir part de quelque autre mani�re.
A pr�sent donc que, comme des charpentiers, nous avons � pied d�oeuvre, enti�rement tri�s, les mat�riaux dont il nous faut composer le reste de notre expos�, reprenons bri�vement ce que nous avons dit en commen�ant et revenons vite au m�me point d�o� nous sommes parvenus ici, et t�chons de finir notre histoire en lui donnant un couronnement en rapport avec ce qui pr�c�de. Or, ainsi qu�il a �t� dit au commencement, tout �tait en d�sordre, quand Dieu introduisit des proportions en toutes choses, � la fois relativement � elles-m�mes et les unes � l��gard des autres, dans toute la mesure et de toutes les fa�ons qu�elles admettaient la proportion et la sym�trie. Car jusqu�alors aucune chose n�y avait part, sauf par accident, et, parmi les choses qui ont des noms aujourd�hui, il n�y en avait absolument aucune digne de mention qui e�t un nom, tel que le feu, l�eau ou tout autre �l�ment. Mais tout cela, c�est Dieu qui l�ordonna d�abord et qui en forma ensuite cet univers, animal unique, qui contient en lui-m�me toutes les cr�atures vivantes et immortelles. Des animaux divins, c�est lui-m�me qui en fut l�artisan ; mais pour les animaux mortels, il chargea ses propres enfants de les engendrer.
Ceux-ci prirent mod�le sur lui, et, quand ils en eurent re�u le principe immortel de l��me, ils fa�onn�rent ensuite autour de l��me un corps mortel et lui donn�rent pour v�hicule le corps tout entier, puis, dans ce m�me corps, ils construisirent en outre une autre esp�ce d��me, l��me mortelle, qui contient en elle des passions redoutables et fatales, d�abord le plaisir, le plus grand app�t du mal, ensuite les douleurs qui mettent les biens en d�route, en outre la t�m�rit� et la crainte, deux conseill�res imprudentes, puis la col�re difficile � calmer et l�esp�rance facile � duper. Alors m�lant ces passions avec la sensation irrationnelle et l�amour qui ose tout, ils compos�rent suivant la loi de la n�cessit� la race mortelle. Aussi, comme ils craignaient de souiller le principe divin, sauf le cas d�une n�cessit� absolue, ils log�rent le principe mortel, � l��cart du divin, dans une autre chambre du corps. Ils b�tirent, � cet effet, un isthme et une limite entre la t�te et la poitrine, et mirent entre eux le cou, afin de les maintenir s�par�s. C�est dans la poitrine et dans ce qu�on appelle le tronc qu�ils encha�n�rent le genre mortel de l��me. Et, parce qu�une partie de l��me est naturellement meilleure et l�autre pire, ils firent deux logements dans la cavit� du thorax, en le divisant, comme on s�pare l�appartement des femmes de celui des hommes, et ils mirent le diaphragme entre eux comme une cloison. La partie de l��me qui participe du courage et de la col�re, qui d�sire la victoire, fut
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log�e par eux plus pr�s de la t�te, entre le diaphragme et le cou, afin qu�elle f�t � port�e d�entendre la raison et se joignit � elle pour contenir de force la tribu des d�sirs, quand ils refusent de se soumettre de plein gr� aux prescriptions que la raison leur envoie du haut de sa citadelle.
Quant au coeur, noeud des veines et source du sang, qui circule avec force dans tous les membres, ils le plac�rent au corps de garde, afin que, lorsque la partie courageuse bouillirait de col�re � l�annonce faite par la raison que les membres sont en butte � quelque injustice caus�e du dehors ou par les d�sirs int�rieurs, chaque organe des sens dans le corps p�t rapidement percevoir par tous les canaux les commandements et les menaces de la raison, leur ob�ir et s�y conformer exactement, et permettre ainsi � la partie la plus noble de commander � eux tous. En outre, pour rem�dier aux battements du coeur, dans l�appr�hension du danger et dans l��veil de la col�re, les dieux, sachant que c�est par le feu que devait se produire ce gonflement des parties irrit�es, imagin�rent de greffer sur lui le tissu du poumon, qui est mou et d�pourvu de sang et qui, en outre, contient en lui des cavit�s perc�es comme celles d�une �ponge, afin que, recevant l�air et la boisson, il rafra�ch�t le coeur et lui procur�t du rel�che et du soulagement, dans la chaleur dont il est br�l�. C�est pour cela qu�ils conduisirent les canaux de la trach�e-art�re jusqu�au poumon et qu�ils le plac�rent autour du coeur comme un tampon, afin que le coeur, quand la col�re atteint en lui son paroxysme, battant contre un objet qui lui c�de en le rafra�chissant, f�t moins fatigu� et serv�t mieux la raison de concert avec le principe irascible.
Pour la partie de l��me qui a l�app�tit du manger et du boire et de tout ce que la nature du corps lui rend n�cessaire, les dieux l�ont log�e dans l�intervalle qui s��tend entre le diaphragme et le nombril, et ont construit dans tout cet espace une sorte de mangeoire pour la nourriture du corps, et ils ont encha�n� l� cette partie, comme une b�te sauvage, mais qu�il faut nourrir � l�attache, si l�on veut qu�il existe une race mortelle. C�est donc pour que, paissant toujours � sa mangeoire et log�e le plus loin possible de la partie qui d�lib�re, elle caus�t le moins de trouble et de bruit et laiss�t la partie meilleure d�lib�rer en paix sur les int�r�ts communs � tous et � chacun, c�est pour cela que les dieux l�ont rel�gu�e � cette place. Et parce qu�ils savaient qu�elle ne comprendrait pas la raison et que, m�me si elle en avait d�une mani�re ou d�une autre quelque sensation, il n��tait pas dans sa nature de s�inqui�ter des raisons, et que jour et nuit elle serait surtout s�duite par des images et des fant�mes, les dieux, pour rem�dier � ce mal, compos�rent la forme du foie et la plac�rent dans la demeure o� elle est. Ils firent le foie
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compact, lisse, brillant et doux et amer � la fois, afin que la puissance des pens�es qui jaillissent de l�intelligence all�t s�y r�fl�chir comme sur un miroir qui re�oit des empreintes et produit des images visibles. Elle pourrait ainsi faire peur � l��me app�titive, lorsque, faisant usage d�une partie de l�amertume qui lui est cong�n�re, elle se pr�sente, terrible et mena�ante, et que, la m�lant vivement � travers tout le foie, elle y fait appara�tre des couleurs bilieuses, qu�en le contractant, elle le rend tout entier rid� et rugueux, et qu�en courbant et ratatinant le lobe qui �tait droit et en obstruant et fermant les r�servoirs et les portes du foie, elle cause des douleurs et des naus�es. Mais, lorsqu�un souffle doux, venu de l�intelligence, peint sur le foie des images contraires et apaise son amertume, en �vitant d�agiter et de toucher ce qui est contraire � sa propre nature, lorsqu�il se sert pour agir sur l��me app�titive d�une douceur de m�me nature que celle du foie, qu�il restitue � toutes ses parties leur attitude droite, leur poli et leur libert�, il rend joyeuse et sereine la partie de l��me log�e autour du foie et lui fait passer honorablement la nuit en la rendant capable d�user, pendant le sommeil, de la divination, parce qu�elle ne participe ni � la raison ni � la sagesse.
C�est ainsi que ceux qui nous ont form�s, fid�les � l�ordre de leur p�re, qui leur avait enjoint de rendre la race mortelle aussi parfaite qu�ils le pourraient, am�lior�rent m�me cette pauvre partie de notre �tre en y mettant l�organe de la divination, pour qu�elle p�t toucher en quelque mani�re � la v�rit�. Ce qui montre bien que Dieu a donn� la divination � l�homme pour suppl�er � la raison, c�est qu�aucun homme dans son bon sens n�atteint � une divination inspir�e et v�ridique ; il ne le peut que pendant le sommeil, qui entrave la puissance de l�esprit, ou quand sa raison est �gar�e par la maladie ou l�enthousiasme. C�est � l�homme dans son bon sens qu�il appartient de se rappeler et de m�diter les paroles prononc�es en songe ou dans l��tat de veille par la puissance divinatoire ou par l�enthousiasme, de soumettre � l��preuve du raisonnement toutes les visions aper�ues et de chercher comment et � qui elles annoncent un mal ou un bien futur, pass� ou pr�sent. Mais quand un homme est dans le d�lire et qu�il n�en est pas encore revenu, ce n�est pas � lui � juger ses propres visions et ses propres paroles et le vieux dicton a raison qui affirme qu il n�appartient qu�au sage de faire ses propres affaires et de se conna�tre soi-m�me. C�est pourquoi la loi a institu� la race des proph�tes pour juger les pr�dictions inspir�es par les dieux. On leur donne parfois le nom de devins : c�est ignorer totalement qu�ils sont des interpr�tes des paroles et des visions myst�rieuses, mais non pas des devins : le nom qui leur convient le mieux est celui de proph�tes des choses r�v�l�es par la divination.
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Voil� pour quelle raison le foie a la nature et la place que nous disons ; c�est pour la divination. Ajoutons que c�est dans le corps vivant qu�il donne les signes les plus clairs. Priv� de la vie, il devient aveugle et ses oracles sont trop obscurs pour avoir une signification pr�cise. Quant au visc�re voisin, il a �t� fabriqu� et plac� � gauche en vue du foie, pour le tenir toujours brillant et pur, comme une �ponge dispos�e en vue du miroir et toujours pr�te pour l�essuyer. C�est pourquoi, lorsque des impuret�s s�amassent autour du foie par suite des maladies du corps, la substance poreuse de la rate les absorbe et les nettoie, parce qu�elle est tiss�e d�une mati�re creuse et exsangue. Il s�ensuit que, lorsqu�elle se remplit de ces rebuts, elle grossit et s�envenime, et qu�au rebours, quand le corps est purg�, elle se r�duit et retombe � son volume normal.
En ce qui regarde l��me, ce qu�elle a de mortel et ce qu�elle a de divin, comment, en quelle compagnie et pour quelle raison ses deux parties ont �t� log�es s�par�ment, avons-nous dit la v�rit� ? Pour l�affirmer, il faudrait que Dieu confirm�t notre dire. Mais que nous ayons dit ce qui est vraisemblable, d�s � pr�sent et apr�s un examen encore plus approfondi, nous pouvons nous hasarder � l�affirmer. Affirmons-le donc. Maintenant il faut poursuivre de la m�me fa�on la suite de notre sujet, c�est-�-dire la formation du reste du corps. Voici d�apr�s quel raisonnement il conviendrait surtout de l�expliquer. Les auteurs de notre esp�ce avaient pr�vu quelle serait notre intemp�rance � l��gard du boire et du manger et que, par gourmandise, nous consommerions beaucoup plus que la mesure et le besoin ne l�exigeraient. Aussi, pour �viter que les maladies ne d�truisissent rapidement la race mortelle et qu�elle ne fin�t tout de suite, avant d�atteindre sa perfection, les dieux pr�voyants dispos�rent ce qu�on appelle le bas-ventre pour servir de r�ceptacle au surplus de la boisson et de la nourriture, et ils y enroul�rent les intestins sur eux-m�mes, de peur que la nourriture, en passant rapidement, ne for��t le corps � r�clamer rapidement aussi d�autres aliments, et, le rendant insatiable, n�emp�ch�t toute l�esp�ce humaine de cultiver la philosophie et les muses et d�ob�ir � la partie la plus divine qui soit en nous.
Pour les os, les chairs et toutes les substances de cette sorte, voici comment les choses se pass�rent. Toutes ont leur origine dans la g�n�ration de la moelle ; car c�est dans la moelle que les liens de la vie, puisque l��me est li�e au corps, ont �t� fix�s et ont enracin� la race mortelle ; mais la moelle elle-m�me a �t� engendr�e d�autres �l�ments. Dieu prit les triangles primitifs r�guliers et polis, qui �taient les plus propres � produire avec exactitude le feu, l�eau, l�air et la terre ; il s�para chacun d�eux de son propre genre, les m�la les uns aux autres en due propor-
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tion, et en fit la moelle, pr�parant ainsi la semence universelle de toute esp�ce mortelle. Puis il y implanta et y attacha les diverses esp�ces d��mes, et au moment m�me de cette r�partition originelle, il divisa la moelle elle-m�me en autant de sortes de figures que chaque esp�ce devait en recevoir. Une partie devait, comme un champ fertile, recevoir en elle la semence divine ; il la fit exactement ronde et il donna � cette partie de la moelle le nom d�enc�phale, dans la pens�e que, lorsque chaque animal serait achev�, le vase qui la contiendrait serait la t�te. L�autre partie, qui devait contenir l��l�ment mortel de l��me, il la divisa en figures � la fois rondes et allong�es et il les d�signa toutes sous le nom de moelle. Il y attacha, comme � des ancres, les liens de l��me enti�re, puis construisit l�ensemble de notre corps autour de la moelle, qu�il avait au pr�alable envelopp�e tout enti�re d�un t�gument osseux.
Il composa les os de cette fa�on : ayant pass� au crible de la terre pure et lisse, il la d�laya et la mouilla avec de la moelle, puis la mit au feu, ensuite la plongea dans l�eau, et derechef la remit au feu, puis dans l�eau, et, la faisant passer ainsi � plusieurs reprises dans l�un et l�autre �l�ment, la rendit insoluble � tous les deux. Alors il s�en servit pour fa�onner autour du cerveau de l�animal une sph�re osseuse, dans laquelle il laissa une �troite ouverture. Puis, autour de la moelle du cou et du dos, il fa�onna des vert�bres, qu�il fixa pour la soutenir, comme des pivots, � partir de la t�te jusqu�� l�extr�mit� du tronc. Ainsi, pour prot�ger toute la semence, il l�enferma dans une enveloppe pierreuse, � laquelle il mit des articulations, utilisant en cela la nature de l�Autre, comme une puissance ins�r�e entre elles, pour permettre les mouvements et les flexions. Consid�rant d�autre part que la contexture de la substance osseuse �tait plus s�che et plus raide qu�il ne convenait et aussi que, si elle devenait tr�s chaude ou au contraire se refroidissait, elle se carierait et corromprait vite la semence qu�elle contient, pour ces raisons, il imagina l�esp�ce des nerfs et de la chair, de mani�re qu�en liant tous les membres ensemble avec les nerfs qui se tendent et se rel�chent autour de leurs pivots, il rend�t le corps flexible et extensible, tandis que la chair devait �tre un rempart contre la chaleur et une protection contre le froid, et aussi contre les chutes, parce qu�elle c�de au choc des corps mollement et doucement, � la fa�on d�un v�tement rembourr� de feutre. De plus, comme elle contient en elle une humeur chaude, elle devait en �t�, en transpirant et se r�pandant au-dehors, procurer � tout le corps une fra�cheur naturelle, et, au rebours, pendant l�hiver, le d�fendre suffisamment, gr�ce � son feu, contre le froid qui l�assaille du dehors et l�enveloppe.
C�est dans cette intention que celui qui nous modela, ayant fait un harmonieux m�lange d�eau, de feu et de terre,
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y ajouta un levain form� d�acide et de sel, et composa ainsi la chair, qui est molle et pleine de suc. Pour les nerfs, il les composa d�un m�lange d�os et de chair sans levain, tirant de ces deux substances une seule substance interm�diaire en qualit�, et il se servit de la couleur jaune pour la colorer. De l� vient que les nerfs sont d�une nature plus ferme et plus visqueuse que les chairs et plus molle et plus flexible que les os. Dieu s�en servit pour envelopper les os et la moelle, liant les os l�un � l�autre au moyen des nerfs 184, puis il recouvrit le tout d�une enveloppe de chairs. A ceux des os qui renfermaient le plus d��me il donna la plus mince enveloppe de chair et � ceux qui en contenaient le moins, l�enveloppe la plus ample et la plus �paisse. En outre, aux jointures des os, l� o� la raison ne montrait pas quelque n�cessit� de placer beaucoup de chair, il en fit pousser peu, de peur qu�elle ne g�n�t la flexion des membres et n�appesant�t le corps en lui rendant le mouvement difficile. Il avait encore un autre motif : c�est que les chairs abondantes, �parses et fortement tass�es les unes sur les autres, auraient par leur rigidit� rendu le corps insensible, affaibli la m�moire et paralys� l�intelligence. Voil� pourquoi les cuisses et les jambes, la r�gion des hanches, les os du bras et de l�avant-bras et tous nos autres os qui n�ont pas d�articulations, et aussi tous les os int�rieurs qui, renfermant peu d��me dans leur moelle, sont vides d�intelligence, tous ces os ont �t� amplement garnis de chairs ; ceux, au contraire, qui renferment de l�intelligence, l�ont �t� plus parcimonieusement, sauf lorsque Dieu a form� quelque masse de chair pour �tre par elle-m�me un organe de sensation, par exemple l�esp�ce de la langue ; mais, en g�n�ral, il en est ce que nous avons dit. Car la substance qui na�t et se d�veloppe en vertu de la n�cessit� n�admet en aucune fa�on la coexistence d�une vive sensibilit� et d�os �pais et de chair abondante. Autrement, c�est la structure de la t�te qui, plus que toute autre partie, aurait r�uni ces caract�res, s�ils eussent consenti � se trouver ensemble, et l�esp�ce humaine, couronn�e d�une t�te charnue, nerveuse et forte, aurait joui d�une vie deux fois, maintes fois m�me plus longue, plus saine, plus exempte de souffrances que notre vie actuelle. Mais en fait les artistes qui nous ont fait na�tre, se demandant s�ils devaient faire une race qui aurait une vie plus longue et plus mauvaise, ou une vie plus courte et meilleure, s�accord�rent � juger que la vie plus courte, mais meilleure, �tait absolument pr�f�rable pour tout le monde � la vie plus longue, mais plus mauvaise. C�est pour cela qu�ils couvrirent la t�te d�un os mince, mais non de chairs et de nerfs, puisqu�elle n�a pas d�articulations. Pour toutes ces raisons la t�te qui fut ajout�e au corps humain est plus sensible et plus intelligente, mais beaucoup plus faible que le reste.
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C�est pour les m�mes motifs et de la m�me fa�on que Dieu mit certains nerfs au bas de la t�te autour du cou et les y souda suivant un proc�d� sym�trique, et s�en servit aussi pour attacher les extr�mit�s des m�choires sous la substance du visage. Quant aux autres, il les distribua dans tous les membres pour lier chaque articulation � sa voisine.
Pour l�appareil de la bouche, ses organisateurs le dispos�rent, comme il l�est actuellement, avec des dents, une langue et des l�vres, en vue du n�cessaire et en vue du bien ; ils imagin�rent l�entr�e en vue du premier et la sortie en vue du second. Car tout ce qui entre pour fournir sa nourriture au corps est n�cessaire, et le courant de paroles qui sort de nos l�vres pour le service de l�intelligence est le plus beau et le meilleur de tous les courants.
Pour en revenir � la t�te, il n��tait pas possible de la laisser avec sa bo�te osseuse toute nue, expos�e aux rigueurs altern�es des saisons, ni de la couvrir d�une masse de chairs qui l�e�t rendue stupide et insensible. Or, comme la substance de la chair ne se dess�che pas, il se forma autour d�elle une pellicule qui la d�passait en grandeur et qui se s�pare d�elle : c�est ce que nous appelons aujourd�hui la peau. Gr�ce � l�humidit� du cerveau, cette peau cr�t et se ferma sur elle-m�me de mani�re � rev�tir tout le tour de la t�te. L�humidit� qui montait sous les sutures l�arrosa et la referma sur le sommet de la t�te, en la ramassant dans une sorte de noeud. Ces sutures, qui affectent toutes sortes de formes, sont l�effet de la puissance des cercles de l��me et de la nourriture ; elles sont plus nombreuses, si la lutte entre ces deux influences est plus vive, moins nombreuses, quand elle est moins violente.
Toute cette peau, le dieu la troua tout autour de la t�te par des piq�res de feu ; quand elle fut perc�e et que l�humidit� s��coula dehors au travers d�elle, tout le liquide et toute la chaleur qui �taient purs s�en all�rent ; mais ce qui avait �t� form� par un m�lange avec les �l�ments dont la peau elle-m�me �tait compos�e, soulev� par le mouvement, s��tendit dehors en un long fil aussi fin que la piq�re ; mais repouss�, � cause de la lenteur du mouvement, par l�air ext�rieur qui l�environnait, il revint se pelotonner � l�int�rieur sous la peau et y prit racine. C�est suivant ces proc�d�s que la nature a fait na�tre les cheveux dans la peau : c�est une substance en forme de fil de m�me nature que la peau, mais plus dure et plus dense, � cause de la constriction op�r�e par le refroidissement, lorsque chaque cheveu qui se d�tache de la peau se refroidit et se condense. C�est ainsi que notre cr�ateur a fait notre t�te velue, en utilisant les causes que nous avons mentionn�es. Il pensa qu�au lieu de chair, les cheveux devaient �tre pour la s�ret� du cerveau une enveloppe l�g�re, propre � lui fournir de l�ombre l��t� et un abri
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pendant l�hiver, sans entraver ni g�ner en rien la sensibilit�.
En outre, � la place o� les nerfs, la peau et les os ont �t� entrelac�s dans nos doigts, un compos� de ces trois substances, en se dess�chant, devint une seule peau dure qui les contient toutes. Elle fut fa�onn�e par les causes auxiliaires que nous avons dites, mais achev�e, et ce fut l� la cause essentielle, en vue des cr�atures qui devaient exister par la suite. Ceux qui nous construisaient savaient qu�un jour les femmes et les b�tes na�traient des hommes ; ils savaient en particulier que parmi les cr�atures beaucoup auraient besoin de griffes pour maint usage. C�est pour cela qu�ils �bauch�rent chez les hommes d�s leur naissance la formation des ongles. C�est dans ce dessein et pour ces raisons qu�ils firent pousser � l�extr�mit� des membres la peau, les cheveux et les ongles.
Lorsque toutes les parties et tous les membres de l�animal mortel eurent �t� r�unis en un tout, il se trouva que cet animal devait n�cessairement vivre dans le feu et dans l�air. Aussi fondu et vid� par eux, il d�p�rissait, quand les dieux imagin�rent pour lui un r�confort. M�lant � d�autres formes et � d�autres sens une substance parente de la substance humaine, ils donn�rent ainsi naissance � une autre sorte d�animaux. Ce sont les arbres, les plantes et les graines, aujourd�hui domestiqu�s et �duqu�s par la culture, qui se sont apprivois�s avec nous. Auparavant il n�y avait que les esp�ces sauvages, qui sont plus anciennes que les esp�ces cultiv�es. Tout ce qui participe � la vie m�rite fort justement le nom d�animal ; et ce dont nous parlons en ce moment participe de la troisi�me esp�ce d��me, celle dont nous avons marqu� la place entre le diaphragme et le nombril, qui n�a aucune part � l�opinion, au raisonnement, � l�intelligence, mais seulement � la sensation agr�able et d�sagr�able, ainsi qu�aux app�tits. En effet le v�g�tal est toujours passif, et sa formation ne lui a pas permis, en tournant en lui-m�me et sur lui-m�me, en repoussant le mouvement ext�rieur et usant seulement du sien propre, de raisonner sur rien de ce qui le concerne et d�en discerner la nature. Il vit donc � la mani�re d�un animal, mais il est fix� au sol, immobile et enracin�, parce qu�il est priv� du pouvoir de se mouvoir par lui-m�me.
Quand nos sup�rieurs eurent plant� toutes ces esp�ces pour nous servir de nourriture � nous, leurs sujets, ils creus�rent des canaux au travers de notre corps m�me, comme on fait des conduits dans les jardins, afin qu�il f�t arros� comme par le cours d�un ruisseau. Tout d�abord, sous la jointure de la peau et de la chair, ils creus�rent des canaux cach�s, deux veines dorsales, parce que le corps se trouvait double, avec un c�t� droit et un c�t� gauche ; puis ils les firent descendre le long de l��pine dorsale, gardant entre elles la moelle g�n�ratrice, afin qu�elle f�t aussi vigoureuse que possible et que l��coulement, sui-
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vant une pente descendante, p�t se faire ais�ment de l� aux autres parties et rendre l�irrigation uniforme. Apr�s cela, ils partag�rent les veines dans la r�gion de la t�te, les entrelac�rent et les firent passer au travers les unes des autres dans des directions oppos�es, inclinant celles qui venaient de la droite vers la gauche du corps et celles qui venaient de la gauche vers la droite, afin qu�elles pussent contribuer avec la peau � lier la t�te au corps, car il n�y avait pas de nerfs qui fissent le tour de la t�te � son sommet, et, en outre, afin que les perceptions venant soit de l�un, soit de l�autre c�t�, pussent �tre r�v�l�es � tout le corps.
Les dieux organis�rent ensuite leur syst�me d�irrigation d�une fa�on que nous saisirons plus ais�ment, si au pr�alable nous nous mettons d�accord sur ce point, que tout ce qui est compos� d��l�ments plus petits ne laisse point passer ceux qui sont compos�s d��l�ments plus grands, et que ceux qui sont faits de particules plus grandes ne peuvent pas retenir ceux qui sont faits de particules plus petites. Or le feu est, de toutes les esp�ces, celle dont les parties sont les plus petites ; aussi passe-t-il � travers l�eau, l�air et tous leurs compos�s, et rien ne peut le retenir. Il faut admettre que la m�me loi s�applique � la cavit� qui est en nous, que, lorsque les aliments et les boissons y tombent, elle les retient, mais que l�air et le feu dont les particules sont plus petites que celles de sa propre structure, elle ne peut les retenir. Or c�est de ces �l�ments que Dieu s�est servi pour faire passer les humeurs du ventre dans les veines. Il a tiss� d�air et de feu un treillis pareil � une nasse, ayant � son entr�e deux tuyaux, dont l�un a �t� divis� � son tour en forme de fourche ; et, � partir de ces tuyaux, il �tendit des sortes de joncs circulairement � travers tout le treillis jusqu�� ses extr�mit�s. Il composa de feu tout l�int�rieur de son treillis, et d�air les tuyaux et l�enveloppe, et prenant le tout, il l�adapta de la mani�re suivante � l�animal qu�il avait form� : il mit en haut dans la bouche la partie compos�e de tuyaux, et, comme elle �tait double, il fit descendre un tuyau par la trach�e-art�re dans le poumon, et l�autre dans le ventre le long de la trach�e-art�re. Puis, fendant le premier en deux, il en fit passer les deux parties � la fois par les canaux du nez, de sorte que, quand l�un des conduits, celui qui passe par la bouche, ne fonctionne pas, tous ses courants pussent aussi �tre remplis par celui du nez. Quant au reste de l�enveloppe de la nasse, le dieu le fit cro�tre autour de toute la cavit� de notre corps et le disposa de telle sorte que tant�t tout ce treillis passe doucement dans les tuyaux, qui sont compos�s d�air, et que tant�t les tuyaux refluent vers la nasse, que le treillis p�n�tre au travers du corps, qui est poreux, et en sort tour � tour, que les rayons du feu int�rieur suivent le double mouvement de l�air auquel
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ils sont m�l�s et que cela ne cesse pas de se produire tant que l�animal mortel subsiste. A cette esp�ce de ph�nom�nes nous disons que celui qui a �tabli les noms a donn� celui d�inspiration et d�expiration. Et tout ce m�canisme et ses effets ont pour but de nourrir et de faire vivre notre corps en l�arrosant et le rafra�chissant. Car, lorsque le feu attach� au-dedans de nous suit le courant respiratoire qui entre ou qui sort et que, dans ses perp�tuelles oscillations, il passe � travers le ventre, il prend les aliments et les boissons, les dissout, les divise en petites parcelles et les disperse � travers les conduits par o� il passe, les verse, comme d�une source, dans les canaux des veines et fait couler � travers le corps, comme par un aqueduc, le courant des veines.
Revenons au ph�nom�ne de la respiration pour voir par quelles causes il est devenu tel qu�il est aujourd�hui. Voici ce qui a eu lieu. Comme il n�y a pas de vide o� puisse p�n�trer un corps en mouvement, et que nous exhalons de l�air hors de nous, il est d�s lors �vident pour tout le monde que cet air n�entre pas dans le vide, mais qu�il chasse de sa place l�air avoisinant. L�air d�plac� chasse � son tour celui qui l�avoisine, et, sous cette pression n�cessaire, le tout revient en cercle � la place d�o� est sortie notre haleine, y p�n�tre et la remplit � la place du souffle expir� et tout ce mouvement, pareil � celui d�une roue qui tourne, se produit simultan�ment, parce qu�il n�y a pas de vide. Par suite, la poitrine et le poumon, au moment m�me o� ils chassent l�air au-dehors, sont remplis de nouveau par l�air qui environne le corps, et p�n�tre � l�int�rieur � travers les chairs poreuses autour desquelles il est pouss�. Derechef, quand cet air est rejet� et sort � travers le corps, il pousse en rond l�air inspir� � l�int�rieur du corps par les passages de la bouche et des narines. Quelle est la cause initiale de ces ph�nom�nes ? Voici ce qu�il en faut penser. Dans tout animal, les parties internes qui entourent le sang et les veines sont les plus chaudes, comme s�il y avait en lui une source de feu. C�est pour cela que nous comparions cette r�gion au tissu de notre nasse, quand nous disions que la partie centrale �tait dans toute son �tendue tress�e de feu, et que toutes les autres parties, � l�int�rieur, l��taient d�air. En cons�quence, il faut reconna�tre que le chaud se porte naturellement au dehors vers sa place, vers son parent, et que, comme il y a deux sorties, l�une par le corps vers le dehors et l�autre par la bouche et les narines, lorsque le chaud s��lance d�un c�t�, il refoule l�air de l�autre en cercle, et cet air refoul�, tombant dans le feu, s��chauffe, tandis que celui qui sort se refroidit. Mais comme la chaleur change de place et que l�air qui est � l�autre issue devient plus chaud, l�air plus chaud, � son tour, se porte d�autant plus vers ce c�t�-l�, vu qu�il se dirige vers sa propre substance, et il refoule en
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cercle celui qui est pr�s de l�autre issue. C�est de la sorte que l�air, recevant constamment et imprimant tour � tour les m�mes mouvements et ballott� ainsi en cercle de part et d�autre par l�effet des deux impulsions, donne naissance � l�inspiration et � l�expiration.
C�est encore suivant le m�me principe qu�il faut �tudier les effets des ventouses m�dicinales, la d�glutition, la trajectoire des projectiles, soit lanc�s en l�air, soit courant � la surface du sol, et aussi tous les sons rapides ou lents, aigus ou graves, tant�t dissonants, parce que les mouvements qu�ils produisent en nous sont dissemblables, et tant�t consonants, parce que ces mouvements sont semblables. Car les sons plus lents atteignent les mouvements des sons plus rapides qui les pr�c�dent, quand ceux-ci commencent � s�arr�ter et sont tomb�s � une vitesse pareille � celle avec laquelle les sons les plus lents se rencontrent ensuite avec eux et leur impriment leur mouvement ; mais quand ils les rattrapent, ils ne les troublent pas en leur imposant un mouvement diff�rent ils y ajoutent le commencement d�un mouvement plus lent, en accord avec celui qui �tait le plus rapide, mais qui tire � sa fin, et du m�lange de l�aigu et du grave, ils produisent un effet unique et procurent ainsi du plaisir aux ignorants et de la joie aux sages, qui voient dans des mouvements mortels l�imitation de l�harmonie divine.
On expliquera de m�me le cours des eaux, la chute de la foudre et la merveilleuse attraction que poss�dent l�ambre et la pierre d�H�racl�e. Il n�y eut jamais de vertu attractive dans aucun de ces corps, mais le fait qu�il n�y a pas de vide, que ces corps se choquent en cercle les uns les autres, qu�en se divisant ou se contractant ils �changent tous leurs places pour regagner chacun celle qui lui est propre : c�est � ces actions combin�es entre elles que sont dus ces ph�nom�nes �tonnants, comme on s�en convaincra en les �tudiant suivant la bonne m�thode.
Et maintenant, pour en revenir � .a respiration, point de d�part de ce discours, c�est de cette fa�on et par ces moyens qu�elle s�est form�e, ainsi qu�il a �t� dit pr�c�demment. Le feu divise les aliments,-il s��l�ve au-dedans de nous du m�me mouvement que le souffle et, en s��levant avec lui, il remplit les veines en y versant les parcelles divis�es qu�il puise dans le ventre, et c�est ainsi que des courants de nourriture se r�pandent dans le corps entier de tous les animaux. Or ces particules qui viennent d��tre divis�es et retranch�es de substances de m�me nature, les unes de fruits, les autres d�herbe, que Dieu a fait pousser tout expr�s pour nous servir de nourriture, pr�sentent toutes les vari�t�s de couleur par suite de leur m�lange ; mais c�est la couleur rouge qui y domine et qui est l�oeuvre du feu qui divise l�eau et la marque de son empreinte. Voil� pourquoi la couleur de ce qui coule dans
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le corps pr�sente l�apparence que nous avons d�crite. C�est ce que nous appelons le sang, c�est ce qui nourrit les chairs et le corps entier ; c�est de lui que chaque partie du corps tire le liquide dont il remplit la place laiss�e vide. Le mode de r�pl�tion et d��vacuation est le m�me que celui qui a donn� naissance � tous les mouvements qui se font dans l�univers et qui portent chaque chose vers sa propre esp�ce. Et en effet les �l�ments qui nous environnent au-dehors ne cessent de nous dissoudre et de r�partir et d�envoyer � chaque esp�ce de substance ce qui est de m�me nature qu�elle. De m�me le sang, divis� � l�int�rieur de notre corps en menus fragments et contenu dans l�organisme de tout �tre vivant, qui est pour lui comme un ciel, est contraint d�imiter le mouvement de l�univers ; chacun des fragments qui se trouve � l�int�rieur se porte vers ce qui lui ressemble et remplit de nouveau le vide lui s�est form�. Mais quand la perte est plus grande que l�apport, l�individu d�p�rit ; quand elle est plus petite, il s�accro�t. Ainsi, quand la structure de l�animal entier est jeune et que les triangles des esp�ces qui la constituent sont encore neufs, comme s�ils sortaient du chantier, ils sont solidement assembl�s ensemble, quoique la consistance de la masse enti�re soit molle, attendu qu�elle vient � peine d��tre form�e de moelle et qu�elle a �t� nourrie de lait. Alors, comme les triangles qu�elle englobe et qui lui viennent du dehors pour lui servir d�aliments et de boissons, sont plus vieux et plus faibles que les siens propres, elle les ma�trise en les coupant avec ses triangles neufs et fait grandir l�animal en le nourrissant de beaucoup d��l�ments semblables aux siens. Mais quand la racine des triangles se distend � la suite des nombreux combats qu�ils ont soutenus longtemps contre de nombreux adversaires, ils ne peuvent plus diviser et s�assimiler les triangles nourriciers qui entrent ; ce sont eux qui sont facilement divis�s par ceux qui viennent du dehors. Alors l�animal tout entier, vaincu dans cette lutte, d�p�rit et cet �tat se nomme vieillesse. Enfin, lorsque les liens qui tiennent assembl�s les triangles de la moelle, distendus par la fatigue, ne tiennent plus, ils laissent � leur tour les liens de l��me se rel�cher, et celle-ci, d�livr�e conform�ment � la nature, s�envole joyeusement ; car, si tout ce qui est contraire � la nature est douloureux, tout ce qui arrive naturellement est agr�able. Et c�est ainsi que la mort caus�e par des maladies ou par des blessures est douloureuse et violente, tandis que celle qui vient avec la vieillesse au terme marqu� par la nature est de toutes les morts la moins p�nible et s�accompagne plut�t de joie que de douleur.
D�o� proviennent les maladies, n�importe qui, je pense, peut s�en rendre compte. Comme il y a quatre genres qui entrent dans la composition des corps, la terre, le feu, l�eau et l�air, lorsque, contrairement � la nature, ils sont
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en exc�s ou en d�faut, ou qu�ils passent de la place qui leur est propre dans une place �trang�re, ou encore, parce que le feu et les autres �l�ments ont plus d�une vari�t�, lorsque l�un d�eux re�oit en lui la vari�t� qui ne lui convient pas, ou qu�il arrive quelque autre accident de cette esp�ce, c�est alors que se produisent les d�sordres et les maladies. Lorsqu�en effet un genre change de nature et de position, les parties qui auparavant �taient froides deviennent chaudes, celles qui �taient s�ches deviennent humides par la suite, celles qui �taient l�g�res ou pesantes deviennent le contraire, et elles subissent tous les changements dans tous les sens. En fait nous affirmons que c�est seulement lorsque la m�me chose s�ajoute � la m�me chose ou s�en s�pare dans le m�me sens, de la m�me mani�re et en due proportion, qu�elle peut, restant identique � elle-m�me, demeurer saine et bien portante. Ce qui manque � une de ces r�gles, soit en se retirant d�un �l�ment, soit en s�y ajoutant, produira toutes sortes d�alt�rations, des maladies et des destructions sans nombre.
Mais comme il y a aussi des compositions secondaires form�es par la nature, il y a une seconde classe de maladies � consid�rer par ceux qui veulent se rendre ma�tres de la question. Puisqu�en fait la moelle, les os, la chair et les nerfs sont compos�s des �l�ments nomm�s plus haut et que le sang aussi est form� des m�mes �l�ments, quoique d�une autre mani�re, la majeure partie des maladies arrivent comme il a �t� dit pr�c�demment, mais les plus graves qui puissent nous affliger nous viennent de la cause que voici : c�est que ces compositions se corrompent, quand elles se forment � rebours de l�ordre naturel. En effet, dans l�ordre naturel, les chairs et les nerfs naissent du sang, les nerfs des fibres auxquelles ils ressemblent, et les chairs du r�sidu qui se coagule en se s�parant des fibres. Des nerfs et de la chair na�t � son tour cette mati�re visqueuse et grasse qui sert � la fois � coller la chair � la structure des os et � nourrir et faire cro�tre l�os qui encl�t la moelle, tandis que l�esp�ce la plus pure, la plus lisse et la plus brillante des triangles, filtrant � travers l��paisseur des os, s�en �coule et en d�goutte pour arroser la moelle. Quand tout se passe ainsi, il en r�sulte le plus souvent la sant� ; la maladie, dans le cas contraire. En effet, quand la chair se vicie et renvoie sa putr�faction dans les veines, elles se remplissent alors, en m�me temps que d�air, d�un sang abondant, de composition vari�e, dont les couleurs et l�amertume sont tr�s diverses, ainsi que les qualit�s acides et sal�es, et qui charrie de la bile, des s�rosit�s et des phlegmes de toute sorte. Car toutes ces s�cr�tions qui se font � rebours de la r�gle et sont le produit de la corruption commencent d�abord par empoisonner le sang lui-m�me, et sans fournir d�sormais aucune nourriture au corps, se r�pandent partout � travers les
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veines, sans garder l�ordre des r�volutions naturelles. Elles sont ennemies entre elles, parce qu�elles ne tirent aucune jouissance les unes des autres, et en guerre ouverte avec les �l�ments constituants du corps qui restent � leur poste ; elles les corrompent et les dissolvent. Quand ce sont les parties les plus anciennes de la chair qui se d�composent, comme elles sont difficiles � pourrir, elles noircissent � cause de la combustion prolong�e qu�elles ont subie, et, devenues am�res par suite de leur corrosion compl�te, elles attaquent dangereusement toutes les parties du corps qui ne sont pas encore g�t�es, et tant�t le noircissement, au lieu d�amertume, s�accompagne d�acidit�, quand la substance am�re s�est amenuis�e davantage ; et tant�t la substance am�re, tremp�e dans le sang, prend une couleur plus rouge, et, si elle est m�l�e au noir, une couleur verd�tre. Enfin la couleur jaune se m�le � l�amertume, quand de la chair jaune est dissoute par le feu de l�inflammation.
Toutes ces humeurs portent le nom commun de bile, qui leur a �t� donn� ou par des m�decins ou par un homme capable d�embrasser du regard un grand nombre de cas dissemblables et de discerner en eux un genre unique digne de servir de d�nomination � tous.
Des autres humeurs qui passent pour �tre des vari�t�s de la bile, chacune se d�finit d�apr�s sa couleur sp�cifique. La s�rosit� qui vient du sang est une lymphe douce ; celle qui vient de la bile noire et acide est maligne, quand sous l�action de la chaleur elle est m�lang�e avec une qualit� saline ; en ce cas, elle prend le nom de pituite acide. Il y a aussi le produit qui r�sulte de la d�composition d�une chair neuve et tendre avec le concours de l�air. Ce produit, gonfl� par l�air, est entour� d�humidit� et, de ce fait, il se forme des bulles qui sont invisibles une � une � cause de leur petitesse, mais qui, r�unies ensemble, font une masse visible qui offre une couleur blanche due � la naissance de l��cume. C�est toute cette putr�faction d�une chair tendre, o� l�air se trouve m�lang�, que nous appelons la pituite blanche. La lymphe de la pituite nouvellement form�e donne la sueur, les larmes et toutes les autres s�cr�tions par lesquelles le corps se purifie tous les jours. Or toutes ces humeurs sont des facteurs de maladies, quand le sang ne se remplit pas de nourriture et de boisson comme le veut la nature, mais accro�t sa masse d�aliments contraires, en d�pit des lois de la nature. Lorsque les diff�rentes sortes de chair sont d�chir�es par les maladies, mais gardent leurs bases, la virulence du mal ne se fait sentir qu�� demi, car il peut encore se r�parer ais�ment. Mais, lorsque ce qui lie les chairs aux os tombe malade, et que, s�par� � la fois des fibres et des nerfs, il cesse de nourrir l�os et de lier l�os � la chair, mais que, de brillant, de lisse et de visqueux, il
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devient, en se dess�chant, par suite d�un mauvais r�gime, raboteux et salin, alors toute la substance qui subit ces alt�rations s��miette et revient sous les chairs et les nerfs, en se s�parant des os ; et les chairs, se d�tachant de leurs racines, laissent les nerfs � nu et pleins de saumure, tandis qu�elles-m�mes, retombant dans le cours du sang, aggravent les maladies mentionn�es pr�c�demment. Mais, si graves que soient ces affections du corps, plus graves encore sont celles qui les pr�c�dent, quand la densit� de la chair ne permet pas � l�os de respirer suffisamment, que la moisissure l��chauffe et le carie, qu�au lieu d�absorber sa nourriture, il va s�effriter au contraire lui-m�me dans le suc nourricier, que ce suc va dans les chairs, et que la chair tombant dans le sang rend toutes les maladies plus graves que celles dont nous avons parl� plus haut. Mais la pire de toutes, c�est quand la substance de la moelle souffre d�un manque ou d�un exc�s d�aliments. C�est la cause des maladies les plus terribles et les plus capables d�amener la mort ; car alors toute la substance du corps s��coule � rebours.
Il existe encore une troisi�me esp�ce de maladies, qu�il faut concevoir comme provenant de trois causes, � savoir de l�air, de la pituite et de la bile. Lorsque le poumon, qui est charg� de dispenser l�air au corps, est obstru� par des mucosit�s et n�a pas ses passages libres, et qu�alors l�air ne va pas dans certaines parties et p�n�tre dans d�autres en plus grande quantit� qu�il ne faut, d�un c�t�, il fait pourrir celles qui n�ont pas de ventilation, de l�autre, il p�n�tre par force dans les veines, les distord, dissout le corps et se trouve intercept� dans le milieu du corps o� est le diaphragme. Ainsi naissent fr�quemment des milliers de maladies douloureuses accompagn�es de sueurs abondantes. Souvent aussi, quand la chair s�est d�sagr�g�e dans le corps, il s�y introduit de l�air qui, n�en pouvant sortir, occasionne les m�mes douleurs que l�air qui entre du dehors. Ces douleurs sont particuli�rement grandes, quand l�air, entourant les nerfs et les petites veines qui sont l�, se gonfle et imprime aux muscles extenseurs et aux tendons qui y adh�rent une tension en arri�re. C�est de la tension ainsi produite que les maladies qui en r�sultent ont re�u le nom de t�tanos et d�opisthotonos. Elles sont difficiles � gu�rir ; en fait, elles se terminent le plus souvent par un acc�s de fi�vre.
La pituite blanche est dangereuse, si l�air de ses bulles est intercept�. Si elle trouve un exutoire � la surface du corps, elle est relativement b�nigne, mais elle tachette le corps en produisant des dartres blanches, des dartres farineuses et d�autres accidents similaires. M�l�e � la bile noire et r�pandue sur les circuits les plus divins, ceux de la t�te, elle en trouble le cours, plus b�nigne, si ce d�sordre a lieu pendant le sommeil, plus difficile
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� chasser, quand elle attaque des gens �veill�s. Comme c�est une maladie de la substance sacr�e, elle est tr�s justement appel�e le mal sacr�. La pituite aigre et sal�e est la source de toutes les maladies catarrhales ; mais elles ont re�u les noms les plus vari�s, suivant les diverses parties o� la fluxion s��panche.
Toutes les inflammations du corps, ainsi appel�es de la br�lure et de la chaleur qui les accompagnent, sont caus�es par la bile. Quand la bile trouve une issue au-dehors, elle produit, par son bouillonnement, des tumeurs de toute sorte ; quand elle est confin�e � l�int�rieur, elle occasionne une foule de maladies inflammatoires, ont la plus grave a lieu lorsque, m�l�e au sang pur, elle d�tourne de leur place les fibres, qui ont �t� distribu�es dans le sang, pour qu�il garde une juste proportion de t�nuit� et d��paisseur, de peur que, liqu�fi� par la chaleur, il ne s��coule par les pores du corps, ou que, trop �pais et difficile � mouvoir, il ne circule difficilement dans les veines. Cet heureux �quilibre, c�est la fibrine qui le conserve gr�ce � sa structure naturelle. M�me quand le sang est mort et qu�il se refroidit, on n�a qu�� rapprocher les fibres les unes des autres, pour que tout ce qui reste de sang s��coule au travers. Si, au contraire, on les laisse en �tat, elles coagulent rapidement le sang avec l�aide du froid environnant. Telle �tant l�action des fibres dans le sang, la bile, qui par son origine est du vieux sang, et qui se fond de nouveau de la chair dans le sang, quand, chaude et humide, elle y p�n�tre d�abord en petite quantit�, se cong�le alors sous l�influence des fibres et, ainsi congel�e et �teinte par force, elle produit � l�int�rieur du froid et des frissons. Quand elle coule dans le sang en plus grande quantit�, elle ma�trise les fibres par sa propre chaleur et, par son bouillonnement, les secoue et y jette le d�sordre, et, si elle est assez puissante pour les ma�triser jusqu�au bout, elle p�n�tre dans la substance de la moelle et, en br�lant, dissout les liens qui y attachent l��me, comme les amarres d�un navire, et la met en libert�. Si, au contraire, la bile est en moindre quantit� et que le corps r�siste � la dissolution, c�est elle qui est ma�tris�e, et alors, ou bien elle s��chappe par toute la surface du corps, ou bien, refoul�e au travers des veines dans le thorax ou dans le bas-ventre, elle quitte le corps comme un banni s��chappe d�une ville en r�volution. Elle produit alors des diarrh�es, des dysenteries et toutes les maladies analogues.
Ainsi, quand l�exc�s du feu est la principale cause des maladies du corps, il produit des inflammations et des fi�vres continues, tandis que l�exc�s d�air am�ne des fi�vres quotidiennes, et l�exc�s d�eau, des fi�vres tierces, parce que l�eau est plus lente que l�air et que le feu. Quant � l�exc�s de terre, la terre �tant le plus lent des quatre �l�ments, il lui faut une p�riode de temps qua-
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druple pour se purifier et elle engendre des fi�vres quartes dont on se d�barrasse difficilement.
Voil� comment se produisent les maladies du corps. Voici comment celles de l��me naissent de nos dispositions corporelles. Il faut admettre que la maladie de l��me est la d�mence. Mais il y a deux esp�ces de d�mence l�une est la folie, l�autre l�ignorance. En cons�quence, toute affection qui entra�ne, soit l�une, soit l�autre, doit �tre appel�e maladie, et il faut reconna�tre que les plaisirs et les douleurs excessives sont pour l��me les plus graves des maladies. Car, lorsqu�on est joyeux ou au contraire afflig� outre mesure, on s�empresse � contretemps de saisir le plaisir ou de fuir la douleur, et l�on est incapable de rien voir et de rien entendre avec justesse ; on est comme un forcen� et hors d��tat d�exercer sa raison. Quand un homme a dans la moelle un sperme d�une abondance d�bordante, qui est comme un arbre trop charg� de fruits, ses d�sirs et leurs suites lui procurent chaque fois de multiples souffrances et des plaisirs multiples, et il est fou pendant la plus grande partie de sa vie par suite des plaisirs et des douleurs excessives qu�il ressent, et son �me est malade et d�raisonnable par la faute de son corps, et on le regarde, non comme un malade, mais comme un homme volontairement vicieux. La v�rit� est que l�incontinence amoureuse est une maladie de l��me qui provient en grande partie de la propri�t� d�une seule substance, qui, gr�ce � la porosit� des os, inonde le corps de son humidit� ; et presque tous les reproches dont on charge l�intemp�rance dans les plaisirs, comme si les hommes �taient volontairement m�chants, sont des reproches injustifi�s ; car personne n�est volontairement m�chant. Ceux qui sont m�chants le deviennent par suite d�une mauvaise disposition du corps et d�une �ducation manqu�e, deux choses f�cheuses pour tout le monde et qui nous arrivent contre notre volont�. Il en est de m�me en ce qui concerne les douleurs : c�est �galement le corps qui est cause que l��me contracte de grands vices. Par exemple quand les humeurs de la pituite aigre et sal�e, ou celles qui sont am�res et bilieuses, apr�s avoir err� dans le corps d�un homme, ne trouvent pas d�issue au-dehors et que, parqu�es au-dedans, elles m�lent leur vapeur aux mouvements de l��me et se confondent avec eux, elles produisent dans l��me des maladies de toute sorte, plus ou moins graves et plus ou moins nombreuses ; et se frayant un chemin vers les trois si�ges de l��me, elles engendrent, suivant celui qu�elles envahissent, toutes les vari�t�s de la morosit� et de l�abattement, de l�audace et de la l�chet�, enfin de l�oubli et de la paresse intellectuelle. En outre, lorsque ces vices du temp�rament sont renforc�s par de mauvaises institutions et par des discours qu�on entend dans les villes, soit en particulier, soit en public, et qu�on n�a pas
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d�s le jeune �ge re�u de le�ons qui puissent gu�rir le mal, c�est ainsi que tous ceux de nous qui sont m�chants le deviennent par deux causes tout � fait ind�pendantes de leur volont�, et il faut toujours en accuser les p�res plut�t que les enfants, les instituteurs plut�t que les �l�ves. Mais il faut s�appliquer de toutes ses forces, et par l��ducation et par les moeurs et par l��tude, � fuir le vice et � atteindre la vertu, son contraire. Toutefois, c�est l� un sujet d�un autre ordre.
En regard de ces consid�rations, il est naturel, il est � propos d�exposer par quels moyens on soigne et conserve les corps et les esprits ; car mieux vaut insister sur le bien que sur le mal. Or tout ce qui est bon est beau et le beau n�est jamais disproportionn�. Il faut donc poser en principe qu�un animal, pour �tre beau, doit avoir de justes proportions. Mais ces proportions, nous ne les percevons et n�en tenons compte que dans les petites choses ; dans les plus importantes et les plus consid�rables, nous ne nous en avisons pas. Par exemple, en ce qui concerne la sant� et les maladies, la vertu et le vice, il n�y a pas de proportion ou de disproportion qui importe plus que celles qui s��tablissent particuli�rement entre l��me et le corps. Cependant nous n�y faisons pas attention et nous ne r�fl�chissons pas que, quand une �me forte et grande � tous �gards a pour v�hicule un corps trop faible et trop ch�tif, ou que les deux sont assortis dans le rapport inverse, l�animal tout entier manque de beaut�, puisqu�il est mal proportionn�, alors que la proportion est de premi�re importance, tandis que l��tat contraire est pour celui qui sait le discerner le plus beau et le plus aimable de tous les spectacles. Par exemple, si un corps a les jambes trop longues ou quelque autre membre disproportionn�, non seulement il est disgracieux, mais encore, si ce membre prend part avec d�autres � quelque travail, il �prouve beaucoup de fatigues, beaucoup de mouvements convulsifs ; il va de travers et tombe et se cause � lui-m�me mille souffrances. Concevons bien qu�il en est de m�me de cet �tre double que nous appelons animal. Quand l��me est en lui plus forte que le corps et qu�elle est en proie � quelque passion, elle secoue le corps entier par le dedans et le remplit de maladies ; quand elle se livre avec ardeur � certaines �tudes et � certaines recherches, elle le consume ; si elle entreprend d�instruire les autres et s�engage dans des combats de parole en public et en particulier, elle l�enflamme et l��branle par les querelles et les rivalit�s qui s�ensuivent, et y provoque des catarrhes qui donnent le change � ceux qu�on appelle des m�decins et leur fait attribuer le mal � des causes imaginaires. Si c�est au contraire un corps grand et sup�rieur � l��me qui est uni � une intelligence petite et d�bile, comme il y a naturellement dans l�homme deux sortes de d�sirs, ceux du corps
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pour la nourriture et ceux de la partie la plus divine de nous-m�mes pour la sagesse, les mouvements de la partie la plus forte l�emportent sur ceux de l�autre et augmentent sa part d�influence, et, rendant l��me stupide, lente � apprendre et prompte � oublier, ils y engendrent la plus grave des maladies, l�ignorance. Contre ce double mal, il n�y a qu�un moyen de salut, ne pas exercer l��me sans le corps, ni le corps sans l��me, afin que, se d�fendant l�un contre l�autre, ils s��quilibrent et conservent la sant�. Il faut donc que celui qui veut s�instruire ou qui s�applique fortement � n�importe quel travail intellectuel donne en retour de l�exercice � son corps par la pratique de la gymnastique et que, de son c�t�, celui qui fa�onne soigneusement son corps donne en compensation de l�exercice � son �me, en �tudiant la musique et la philosophie dans toutes ses branches, s�ils veulent l�un et l�autre m�riter qu�on les appelle � la fois bons et beaux.
C�est d�apr�s ces m�mes principes qu�il faut aussi prendre soin des parties de soi-m�me, en imitant la forme de l�univers. Comme le corps est �chauff� et refroidi int�rieurement par les substances qui entrent en lui et qu�il est dess�ch� et humect� par les objets ext�rieurs, et que, sous l�action de ces doubles mouvements, il subit les effets qui suivent ces modifications, lorsqu�on abandonne aux mouvements un corps en repos, il est vaincu et p�rit. Si, au contraire, on imite ce que nous avons appel� la nourrice et la m�re de l�univers, si on met le plus grand soin � ne jamais laisser le corps en repos, si on le remue et si, en lui imprimant sans cesse certaines secousses en toutes ses parties, on le d�fend, conform�ment � la nature, contre les mouvements int�rieurs et ext�rieurs, et si, en le secouant ainsi mod�r�ment, on �tablit entre les affections qui errent dans le corps et ses parties un ordre conforme � leurs affinit�s, conform�ment � ce que nous avons dit plus haut � propos du tout, il ne placera pas un ennemi � c�t� d�un ennemi et ne leur permettra pas d�engendrer dans le corps des guerres et des maladies, mais il mettra un ami � c�t� d�un ami et leur fera entretenir la sant�.
Or de tous les mouvements le meilleur est celui qu�un corps produit par lui-m�me en lui-m�me, parce que c�est celui qui est le plus proche parent du mouvement de l�intelligence et de celui de l�univers. Le mouvement qui vient d�un autre agent est moins bon, mais le pire est celui qui, venant d�une cause �trang�re, meut le corps partiellement pendant qu�il est couch� et en repos. Aussi, de tous les moyens de purger et de conforter le corps, le meilleur consiste dans les exercices gymnastiques ; vient ensuite le balancement qu�on �prouve en bateau ou dans tout autre v�hicule qui ne fatigue point le corps. Une troisi�me esp�ce de mouvement, qui peut �tre utile dans certains
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cas d�extr�me n�cessit�, mais qu�un homme de bon sens ne doit pas admettre autrement, c�est la purgation m�dicale obtenue par des drogues ; car lorsque les maladies ne pr�sentent pas de grands dangers, il ne faut pas les irriter par des m�decines. La nature des maladies ressemble en quelque mani�re � celle des �tres vivants. La constitution des �tres vivants comporte en effet des temps de vie r�gl�s pour toute l�esp�ce, et chaque individu na�t avec un temps de vie fix� par le destin, � part les accidents in�vitables, car, d�s la naissance de chacun, ses triangles sont constitu�s de mani�re � pouvoir tenir jusqu�� un certain temps, au-del� duquel personne ne peut prolonger sa vie. Il en est de m�me de la constitution des maladies : si on la d�range par des drogues en d�pit du temps pr�destin�, il en r�sulte d�ordinaire que de l�g�res maladies deviennent graves et que leur nombre s�accro�t. C�est pourquoi il faut diriger toutes les maladies par un r�gime, autant qu�on en a le loisir, et ne pas irriter par des m�decines un mal r�fractaire.
Sur l�animal complexe et sa partie corporelle, sur la fa�on dont il faut qu�un homme la dirige et s�en laisse diriger pour mener la vie la plus conforme � la raison, je me bornerai � ce que je viens de dire. Mais le point le plus important et le plus pressant, c�est d�appliquer toutes ses forces � rendre la partie destin�e � gouverner aussi belle et bonne que possible, en vue de son office de gouvernante. Le traitement d�taill� de cette question fournirait � soi seul la mati�re d�un ouvrage � part ; mais il n�est pas hors de propos de la traiter incidemment, suivant les principes �tablis pr�c�demment, et de conclure ainsi notre discours par les observations suivantes. Nous avons dit souvent qu�il y a en nous trois esp�ces d��mes log�es en trois endroits diff�rents et qu�elles ont chacune leurs mouvements s�par�s. Il nous faut dire de m�me � pr�sent, d�une mani�re aussi br�ve que possible, que, si l�une d�elles reste oisive et n�exerce pas les mouvements qui lui sont propres, elle devient n�cessairement tr�s faible, et que celle qui s�exerce devient tr�s forte. Il faut donc veiller � ce que leurs mouvements soient proportionn�s les uns aux autres. De l�esp�ce d��me qui a la plus haute autorit� en nous, voici l�id�e qu�il faut s�en faire : c�est que Dieu nous l�a donn�e comme un g�nie, et c�est le principe que nous avons dit log� au sommet de notre corps, et qui nous �l�ve de la terre vers notre parent� c�leste, car nous sommes une plante du ciel, non de la terre, nous pouvons l�affirmer en toute v�rit�. Car Dieu a suspendu notre t�te et notre racine � l�endroit o� l��me fut primitivement engendr�e et a ainsi dress� tout notre corps vers le ciel. Or, quand un homme s�est livr� tout entier � ses passions ou � ses ambitions et applique tous ses efforts � les satisfaire, toutes ses pens�es deviennent
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n�cessairement mortelles, et rien ne lui fait d�faut pour devenir enti�rement mortel, autant que cela est possible, puisque c�est � cela qu�il s�est exerc�. Mais lorsqu�un homme s�est donn� tout entier � l�amour de la science et � la vraie sagesse et que, parmi ses facult�s, il a surtout exerc� celle de penser � des choses immortelles et divines, s�il parvient � atteindre la v�rit�, il est certain que, dans la mesure o� il est donn� � la nature humaine de participer � l�immortalit�, il ne lui manque rien pour y parvenir ; et, comme il soigne toujours la partie divine et maintient en bon �tat le g�nie qui habite en lui, il doit �tre sup�rieurement heureux. Il n�y a d�ailleurs qu�une seule mani�re de soigner quelque chose, c�est de lui donner la nourriture et les mouvements qui lui sont propres. Or les mouvements parents de la partie divine qui est en nous, ce sont les pens�es de l�univers et ses r�volutions circulaires. C�est sur elles que chacun doit se modeler et corriger les r�volutions relatives au devenir qui se font dans notre t�te d�une mani�re d�r�gl�e, en apprenant � discerner les harmonies et les r�volutions de l�univers, en rendant la partie qui pense semblable � l�objet de sa pens�e, en conformit� avec sa nature originelle, afin d�atteindre, dans le pr�sent et dans l�avenir, � la perfection de cette vie excellente que les dieux ont propos�e aux hommes.
Et maintenant la t�che qui nous a �t� impos�e en commen�ant, de faire l�histoire de l�univers jusqu�� la g�n�ration de l�homme, semble � peu pr�s accomplie. Comment, � leur tour, les autres animaux sont venus � l�existence, c�est ce qu�il nous faut dire bri�vement, l� o� il n�y a pas n�cessit� de s��tendre, et nous pouvons croire ainsi que nous gardons la juste mesure en traitant ce sujet. Voici donc ce que nous en dirons. Parmi les hommes qui avaient re�u l�existence, tous ceux qui se montr�rent l�ches et pass�rent leur vie � mal faire furent, suivant toute vraisemblance, transform�s en femmes � leur deuxi�me incarnation. Ce fut � cette �poque et pour cette raison que les dieux construisirent le d�sir de la conjonction chamelle, en fa�onnant un �tre anim� en nous et un autre dans les femmes, et voici comment ils firent l�un et l�autre. Dans le canal de la boisson, � l�endroit o� il re�oit les liquides, qui, apr�s avoir travers� les poumons, p�n�trent sous les rognons dans la vessie, pour �tre expuls�s dehors sous la pression de l�air, les dieux ont perc� une ouverture qui donne dans la moelle �paisse qui descend de la t�te par le cou le long de l��chine, moelle que dans nos discours ant�rieurs nous avons appel�e sperme. Cette moelle, parce qu�elle est anim�e et a trouv� une issue, a implant� dans la partie o� se trouve cette issue un d�sir vivace d��mission et a ainsi donn� naissance � l�amour de la g�n�ration. Voil� pourquoi chez les m�les
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les organes g�nitaux sont naturellement mutins et autoritaires, comme des animaux sourds � la voix de la raison, et, emport�s par de furieux app�tits, veulent commander partout. Chez les femmes aussi et pour les m�mes raisons, ce qu�on appelle la matrice ou l�ut�rus est un animal qui vit en elles avec le d�sir de faire des enfants. Lorsqu�il reste longtemps st�rile apr�s la p�riode de la pubert�, il a peine � le supporter, il s�indigne, il erre par tout le corps, bloque les conduits de l�haleine, emp�che la respiration, cause une g�ne extr�me et occasionne des maladies de toute sorte, jusqu�� ce que, le d�sir et l�amour unissant les deux sexes, ils puissent cueillir un fruit, comme � un arbre, et semer dans la matrice, comme dans un sillon, des animaux invisibles par leur petitesse et encore informes, puis, diff�renciant leurs parties, les nourrir � l�int�rieur, les faire grandir, puis, les mettant au jour, achever la g�n�ration des animaux. Telle est l�origine des femmes et de tout le sexe f�minin.
La tribu des oiseaux vient par un changement de forme, la croissance de plumes au lieu de cheveux, de ces hommes sans malice, mais l�gers, qui discourent des choses d�en haut, mais s�imaginent dans leur simplicit� que les preuves les plus solides en cette mati�re s�obtiennent par le sens de la vue.
L�esp�ce des animaux p�destres et des b�tes sauvages est issue des hommes qui ne pr�tent aucune attention � la philosophie et n�ont pas d�yeux pour observer la nature du ciel, parce qu�ils ne font plus aucun usage des r�volutions qui se font dans la t�te et se laissent guider par les parties de l��me qui r�sident dans la poitrine. Par suite de ces habitudes, leurs membres ant�rieurs et leur t�te, attir�s vers la terre par leur affinit� avec elle, s�appuient sur elle, et leur cr�ne s�est allong� et a pris toutes sortes de formes, selon la mani�re dont la paresse a comprim� en chacun d�eux les cercles de l��me. Cette race est n�e avec quatre pieds ou davantage pour la raison que voici. C�est que le dieu a donn� aux plus inintelligents plus de supports, pour qu�ils fussent davantage attir�s vers la terre. Parmi ces derniers m�mes, les plus stupides, qui �tendent enti�rement tout leur corps sur la terre, n ayant plus besoin de pieds, les dieux les ont engendr�s sans pieds et les ont fait ramper sur le sol.
La quatri�me esp�ce, qui vit dans l�eau, est n�e des plus stupides et des plus ignorants de tous. Ceux-l�, les artisans de leur transformation ne les ont m�me plus jug�s dignes de respirer un air pur, parce que leur �me �tait souill�e de toutes sortes de fautes. Au lieu de les laisser respirer un air l�ger et pur, ils les ont enfonc�s dans l�eau pour en respirer les troubles profondeurs. Voil� d�o� est venue la nation des poissons, des coquillages et de tous les animaux aquatiques, qui, en raison de leur basse ignorance,
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ont en partage les demeures les plus basses. Tels sont les principes suivant lesquels, aujourd�hui comme alors, tous les animaux passent l�un dans l�autre, suivant qu�ils perdent ou gagnent en intelligence ou en stupidit�.
Nous pouvons dire ici que notre discours sur l�univers est enfin arriv� � son terme ; car il a re�u en lui des �tres vivants mortels et immortels et il en a �t� rempli, et c�est ainsi qu��tant lui-m�me un animal visible qui embrasse tous les animaux visibles, dieu sensible fait � l�image de l�intelligible, il est devenu tr�s grand, tr�s bon, tr�s beau et tr�s parfait, ce ciel engendr� seul de son esp�ce.