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Victor Hugo

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Biblioth�que de l'Assembl�e nationale

Contre l'invalidation de Garibaldi

Discours � l'Assembl�e nationale. 8 mars 1871

[Biographie et mandats]

H�ros de la lutte contre Napol�on III -� Napol�on le Petit �- et le Second Empire, Victor Hugo est �lu d�put� de la Seine le 19 janvier 1871 et se rend en f�vrier � Bordeaux, o� va si�ger l'Assembl�e. Le 1er mars il prononce un discours �nergique contre l'acceptation des conditions de paix impos�es par la Prusse et vote contre avec cent six autres d�put�s. Le 8 mars, il conteste l'invalidation de Garibaldi, le vieux r�volutionnaire italien � venu mettre son �p�e au service de la France � �lu d�put� d'Alger, ce qui lui vaut de violentes interruptions.

M. le Pr�sident. J'aborde les �lections partielles de chacun des trois d�partements de la colonie. 1er d�partement d'Alger. M. Gambetta a obtenu 12 423 voix ; le g�n�ral Garibaldi 10 606. Le candidat qui vient en troisi�me ligne, M. Warnier, n'a obtenu que 4 973 voix. L'�lection de M. Gambetta n'est ni contest�e ni contestable. Il n'en est point de m�me de celle du g�n�ral Garibaldi qui fait l'objet d'une protestation adress�e le 19 f�vrier � M. le Pr�sident de l'Assembl�e nationale par le docteur Warnier, et dont nous devons vous faire conna�tre les termes. � Je demande � l'Assembl�e nationale de d�clarer le g�n�ral Garibaldi in�ligible, attendu qu'il n'est pas citoyen fran�ais. Par cette d�cision, je suis le second d�put� du d�partement d'Alger sans nouvelle �lection. � Nous vous proposons donc de valider l'�lection de M. Gambetta et de laisser au Gouvernement le soin qui lui incombe de pourvoir au remplacement du g�n�ral Garibaldi par les voies ordinaires.

M. le Pr�sident. M. le Rapporteur propose l'annulation de l'�lection du g�n�ral Garibaldi. (Plusieurs voix. Mais non ! Mais non !)

M. Richier. Garibaldi n'a pas le droit d'�tre �lu et de faire partie d'une Assembl�e fran�aise. (R�clamations sur plusieurs bancs.)

M. Victor Hugo. Je demande la parole.

M. le Pr�sident. M. Victor Hugo a la parole. (Mouvements divers).

M. Victor Hugo. Je ne dirai qu'un mot. La France vient de traverser une �preuve terrible, d'o� elle est sortie sanglante et vaincue. On peut �tre vaincu et rester grand. La France le prouve. La France, accabl�e en pr�sence des nations, a rencontr� la l�chet� de l'Europe. (Mouvements). De toutes ces puissances europ�ennes, aucune ne s'est lev�e pour d�fendre cette France qui, tant de fois, avait pris en main la cause de l'Europe... (Bravo ! � l'extr�me gauche) ; pas un roi, pas un �tat, personne ! Un seul homme except�... (Sourires ironiques � droite. Tr�s bien ! � l'extr�me gauche.) O� les puissances, comme on dit, n'intervenaient pas, eh bien un homme est intervenu, et cet homme est une puissance (exclamations sur plusieurs bancs � droite.) Cet homme, Messieurs, qu'avait-il ? Son �p�e.

M. le Vicomte de Lorgeril. Et Bordone. (On rit.)

M. Victor Hugo. Son �p�e, et cette �p�e avait d�j� d�livr� un peuple... (Exclamations sur les m�mes bancs) et cette �p�e pourrait en sauver un autre. (Nouvelles exclamations.)

Il l'a pens� ; il est venu, il a combattu.

A droite. Non ! Non !

M. le Vicomte de Lorgeril. Ce sont des r�clames qui ont �t� faites ! Il n'a pas combattu.

M. Victor Hugo. Les interruptions ne m'emp�cheront pas d'achever ma pens�e. Il a combattu... (Nouvelles interruptions.)

Voix nombreuses � droite. Non ! Non !

� gauche. Si ! Si !

M. le Vicomte de Lorgeril. Il a fait semblant !

Un membre � droite. Il n'a pas vaincu, en tout cas !

M. Victor Hugo. Je ne veux blesser personne dans cette Assembl�e, mais je dirai qu'il est le seul, des g�n�raux qui ont lutt� pour la France, le seul qui n'ait pas �t� vaincu. (Bruyantes r�clamations � droite. Applaudissements � gauche.)

Plusieurs membres � droite. A l'ordre ! � l'ordre !

M. le Baron de Jouvenel. Je prie M. le Pr�sident d'inviter l'orateur � retirer une parole qui est anti-fran�aise.

M. le Vicomte de Lorgeril. C'est un comparse de m�lodrame, que votre h�ros ! (vives r�clamations � gauche.) Il n'a pas �t� vaincu parce qu'il ne s'est pas battu.

M. le Pr�sident. Monsieur de Lorgeril, veuillez garder le silence. Vous aurez la parole ensuite. Mais respectez la libert� de l'orateur. (tr�s bien !).

M. le G�n�ral Ducrot. Je demande la parole (Mouvements.)

M. le Pr�sident. G�n�ral, vous aurez la parole apr�s M. Victor Hugo. (Plusieurs membres se l�vent et interpellent vivement M. Victor Hugo.)

M. le Pr�sident. (aux interrupteurs) la parole est � M. Victor Hugo seul.

M. le Pr�sident. Un fran�ais ne peut pas entendre des paroles semblables � celles qui viennent d'�tre prononc�es. (Agitation g�n�rale.)

M. le Vicomte de Lorgeril. L'Assembl�e refuse la parole � M. Victor Hugo, parce qu'il ne parle pas fran�ais. (Oh ! oh ! Rumeurs confuses.)

M. le Pr�sident. Vous n'avez pas la parole, Monsieur de Lorgeril... Vous l'aurez � votre tour.

M. le Vicomte de Lorgeril. J'ai voulu dire que l'Assembl�e ne veut pas �couter parce qu'elle n'entend pas ce fran�ais-l� ! (Bruit.)

Un membre. C'est une insulte au pays !

M. le G�n�ral Ducrot. J'insiste pour demander la parole.

M. le Pr�sident. Vous aurez la parole si M. Victor Hugo y consent.

M. Victor Hugo. Je demande � finir.

Plusieurs membres � M. Victor Hugo. Expliquez-vous ! (Assez ! assez !)

M. le Pr�sident. Vous demandez � M. Victor Hugo de s'expliquer. il va le faire. Veuillez l'�couter et garder le silence. (Non ! non ! A l'ordre !)

M. le G�n�ral Ducrot. On ne peut pas rester l�-dessus !

M. le Pr�sident. Vous aurez la parole apr�s l'orateur.

M. le G�n�ral Ducrot. Je proteste contre des paroles qui sont un outrage... (� la tribune ! � la tribune !)

M. Victor Hugo. il est impossible... (les cris. � l'ordre ! continuent.)

Un membre. Retirez vos paroles ! On ne vous les pardonne pas.

(Un autre membre � droite se l�ve et adresse � l'orateur des interpellations qui se perdent dans le bruit.)

M. le Pr�sident. Veuillez-vous asseoir !

Le m�me membre. � l'ordre ! Rappelez l'orateur � l'ordre !

M. le Pr�sident. Je vous rappellerai vous-m�me � l'ordre, si vous continuez � le troubler. (tr�s bien ! tr�s bien !) Je rappellerai � l'ordre ceux qui emp�cheront le pr�sident d'exercer sa fonction. Je suis le juge du rappel � l'ordre.

Sur plusieurs bancs � droite. Nous le demandons, le rappel � l'ordre !

M. le Pr�sident. Il ne suffit pas que vous le demandiez (tr�s bien ! interpellations diverses et confuses.)

M. le G�n�ral de Chabaud-Latour. Paris n'a pas �t� vaincu, il a �t� affam�. (C'est vrai ! c'est vrai ! Assentiment g�n�ral.)

M. le Pr�sident. Je donne la parole � M. Victor Hugo pour s'expliquer, et ceux qui l'interrompront sera rappel�s � l'ordre. (Tr�s bien !)

M. Victor Hugo. Je vais vous satisfaire, Messieurs, et aller plus loin que vous. Il y a trois semaines vous avez refus� d'entendre Garibaldi.

Un membre. Il avait donn� sa d�mission !

M. Victor Hugo. Aujourd'hui vous refusez de m'entendre. Cela me suffit. Je donne ma d�mission. (Longues rumeurs. Non ! non ! Applaudissements � gauche.)

Un membre. L'Assembl�e n'accepte pas votre d�mission !

M. Victor Hugo. Je l'ai donn�e et je la maintiens.

(L'honorable membre qui se trouve, en descendant de la tribune, au pied du bureau st�nographique situ� � l'entr�e du couloir � gauche, saisit la plume de l'un des st�nographes de l'Assembl�e et �crit, debout, sur le rebord ext�rieur du bureau, sa lettre de d�mission au pr�sident.)

[...]

M. le Pr�sident. Avant de donner lecture � l'Assembl�e de la lettre que vient de me remettre M. Victor Hugo, je voulais le prier de se recueillir et de se demander � lui-m�me s'il y persiste ?

M. Victor Hugo, au pied de la tribune. J'y persiste.

M. le Pr�sident. Voici la lettre de M. Victor Hugo ; mais M. Victor Hugo... (Interruption. Rumeurs diverses.)

M. Victor Hugo. J'y persiste. Je le d�clare, je ne para�trai plus dans cette enceinte.

M. le Pr�sident. ... mais M. Victor Hugo ayant �crit cette lettre dans la vivacit� de l'�loquence que ce d�bat a soulev�, j'ai d� en quelque sorte l'inviter � se recueillir lui-m�me, et je crois avoir exprim� l'impression de l'Assembl�e. (Oui ! oui ! - Tr�s bien !)

M. Victor Hugo. Monsieur le Pr�sident, je vous remercie ; mais je d�clare que je refuse de rester plus longtemps dans cette Assembl�e. (Non ! non !)

De toutes parts. A demain ! � demain!

M. Victor Hugo. Non ! non ! j'y persiste. Je ne rentrerai pas dans cette Assembl�e !

(M. Victor Hugo sort de la salle.)


Garibalidi
Giuseppe Garibaldi

Dessin de Gill, 1879

Assembl�e nationale

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Voir aussi :

Victor Hugo, le politique

Discours � l'Assembl�e nationale (1848-1871)

Victor Hugo, l'homme oc�an (Biblioth�que nationale de France)

Hugo 2002 (� La vie est une phrase interrompue �)

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