Jean Rambosson, L’Aloès dans Histoire et légendes des plantes utiles et curieuses, 1868
Incessamment brûlé par les flots de lumière
Que lui verse un soleil de feu,
Vous avez vu souvent une robuste plante
Dardant de tous côtés la pointe menaçante
De ses grandes feuilles vert-bleu.
N’ombrage du rocher la face sombre et dure,
Pas un murmure de ruisseau :
Dans ce coin désolé l’aloès solitaire
Pousse loin des regards, et son aspect austère
Écarte le vol de l’oiseau.
Mais pourtant sans relâche il grandit, il enchaîne
Le rocher de ses bras noueux.
Il arrête en passant les atomes de terre
Que transporte la brise, et boit l’eau salutaire
Qui tombe du ciel orageux.
Le mystère enfermé dans son sein, qui s’entr’ouvre,
Il se dresse en fût élégant ;
Puis en rameaux légers il étage sa tige,
Et se couvre de fleurs où l’essaim qui voltige
Vient puiser un suc odorant.
L’aloès se flétrit fleur à fleur, il se brise
Et meurt sur le roc étendu.
Trop heureux si, perçant le dur linceul de pierre,
Un rejeton chétif renaît de sa poussière
Pour vivre et tomber inconnu…
Tu n’es pas, toi non plus, des élus de la vie :
Marchant loin des sentiers frayés,
Tu te nourris longtemps du pain de la misère,
Et les plaisirs du monde à ton regard sévère
Se détournent tout effrayés.
Tu laisses s’épancher ta force réservée ;
Tu lèves ton front radieux,
Et ton âme, cherchant une sphère plus grande,
Monte vers le Seigneur et lui porte l’offrande
De ses travaux mystérieux.
Tu sens flétrir en toi la fleur de l’existence ;
Ton beau jour est sans lendemain.
Quand pour prix du combat tu crois à la victoire,
Quand déjà triomphant tu vas saisir la gloire,
La mort vient arrêter ta main.
Vous avez votre part ; et pour se montrer juste
Dieu vous fait un destin commun :
Vous survivrez encor longtemps à cette vie,
Et laissez après vous à la terre ravie,
Toi, ton œuvre, et toi, ton parfum !

