Bon Débarras !
Après Le Grand Vide, album révélation d’une grande autrice en devenir, Léa Murawiec revient avec un nouveau livre bien différent, dans le fond comme dans la forme. Mais où l’on retrouve tout son talent à proposer une réflexion profonde sur la place de l’humain et de ses idéaux dans un monde désespérément matérialiste, sans renier un sincère goût pour la fiction et le mystère. Dans le monde de Bon débarras ! (titre brillant, au sens multiple), il est possible de devenir la relique de son choix à sa mort. Des objets anodins ou qui peuvent avoir des caractéristiques magiques – une vitrine qui se répare toute seule ou une table volante seront en vedette ici. Pour aider les vivants à choisir leur future « réincarnation » et accompagner la famille dans la cérémonie du deuil, on fait appel à des « reliquaires » comme Raad. Cette sexagénaire court partout pour aider les uns et les autres, et semble exténuée par ce quotidien entre sa vie et la mort de ses clients. Et d’elle, qui s’en soucie ?
Sans avoir besoin d’expliciter tous les tenants et aboutissants de son univers, Léa Murawiec s’attarde sur la personnalité complexe de son héroïne, notamment à travers sa relation avec sa pétillante et un brin rebelle apprentie. Peu à peu, se dessine le portrait d’une femme qui perd son équilibre en même temps que l’énergie de sa jeunesse, encombrée de tant de pensées et d’objets incarnés, éreintée par la peine et les exigences de son entourage. C’est alors un magnifique hommage aux figures d’aidants qui se construit, en même qu’une pertinente interrogation sur la mémoire, ses traces et son poids dans le quotidien de ceux qui restent.
Philosophique dans son propos, Bon Débarras ! est aussi un petit bonheur pour les yeux, et un vrai coup de vent frais dans la bande dessinée contemporaine. Ayant assimilé les codes du mangas – dans le découpage, le rythme, les déformations, l’expressivité – autant que l’audace narrative et graphique de la BD indé des 30 dernières années, Léa Murawiec déploie un noir et blanc fluide, jamais statique, au sein de planches aux découpages variés et peu communs. Dès lors, la lecture de l’album – superbement édité par 2042 – recèle de multiples surprises, tant dans son histoire, aussi profonde que sensible (une prouesse), que dans son graphisme épatant. Un tour de force qui impose, encore un peu plus, son autrice parmi celles qui comptent aujourd’hui.




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