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LUCAIN

LA PHARSALE 

LIVRE IV

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LIVRE IV


Guerre d'Espagne contre P�treius et Afranius, lieutenants de Pomp�e ; description de leur camp aupr�s d'Hilerda. - C�sar essaye en vain de s'emparer d'une �minence au-dessus d'Hilerda. - Pluies terribles qui menacent de noyer le camp de C�sar. - C�sar passe le Sicoris au moyen d'un pont jet� sur ce fleuve ; P�tr�ius l�ve son camp et veut se rendre dans le pays des Celtib�riens. - C�sar le poursuit et l'atteint. - Les deux arm�es, camp�es l'une pr�s de l'autre et, s�par�es par un �troit retranchement, le franchissent et s'embrassent. - P�tr�ius trouble cette paix et pousse aux armes ses soldats. - Son discours aux Pomp�iens. - Massacre qui suit cet intervalle de paix dans le camp de P�tr�ius. Les Pomp�iens cherchent � regagner les hauteurs d'Hilerda ; C�sar les enferme sur des collines o� ils manquent d'eau. - D�vor�s de soif et d�sesp�r�s, ils veulent combattre ; mais C�sar leur refuse la bataille. - Tableau de la situation des Pomp�iens priv�s d'eau. - Les chefs se rendent : discours d'Afranius � C�sar. - C�sar fait gr�ce aux Pomp�iens. - Antoine, lieutenant de C�sar, est press� par la famine au milieu de son camp, dans une �le de l'Adriatique. - Il cherche un moyen d'�chapper en fuyant par mer, et de rejoindre ceux de son parti. - Des cha�nes l�ches, cach�es sous les eaux par l'ordre du chef des Pomp�iens, retiennent un des vaisseaux d'Antoine. - Vult�ius, commandant du navire, exhorte ses soldats � se tuer les uns les autres plut�t que de se rendre. - Ils s'�gorgent les uns les autres. - �loge de cette action. - Curion passe en Afrique, et campe sur des roches ruineuses qu'on appelait le royaume d'Ant�e. - Description du combat de ce g�ant contre Hercule. - Forces des Pomp�iens en Afrique, sous le commandement de Varus et de Juba. - Ressentiment de Juba contre Curion. - Curion attaque Varus et le d�fait. - D�faite des C�sariens par les Numides ; Curion se fait tuer. - �pilogue sur cette mort de Curion.

Guerre d'Espagne contre P�treius et Afranius, lieutenants de Pomp�e ; description de leur camp aupr�s d'Hilerda. 

 

C�sar, aux confins de l'univers, commence une guerre qui co�ta peu de sang (01), mais qui devait �tre d'un grand poids dans la fortune des deux partis. A la t�te des troupes de Pomp�e, en Espagne, marchaient Afranius et P�tr�ius ses lieutenants (02). Rivaux et compagnons de gloire, ils partageaient d'intelligence le commandement de l'arm�e, et veillaient tour � tour � la garde du camp. Aux l�gions romaines qu'ils commandaient, s'�taient joints l'infatigable Astur (03), le V�ton l�ger (04) et ceux des Celtes qui, transfuges de la Gaule, avaient m�l� leur nom � celui des Ib�res (05).
Sur une colline fertile et d'une pente facile et douce est situ�e l'antique Hilerda (
06). Au pied de ses murs, le Sicoris, l'un des plus beaux fleuves de ces contr�es, prom�ne ses tranquilles eaux. Un pont de pierre embrasse le fleuve de son arc immense et r�siste aux torrents de l'hiver. Pr�s de la ville et sur une hauteur est situ� le camp de Pomp�e : celui de C�sar occupe une �minence �gale, le fleuve s�pare les deux camps (07).
De l� s'�tend une vaste plaine o� l'oeil s'�gare dans le lointain et que tu termines, rapide Cinga  (
08)! Mais tu n'as pas la gloire de garder ton nom jusqu'� la mer et d'y porter le tribut de ton onde. L'�bre qui pr�side � ces campagnes te re�oit et t'enl�ve ton nom.
Le premier jour se passa sans combattre : on l'employa des deux c�t�s � �taler ses forces et ses innombrables enseignes aux veux de l'ennemi. Les deux partis, � l'aspect l'un de l'autre, fr�mirent du crime qu'ils allaient commettre. La honte suspendit les armes dans leurs mains ; ils donn�rent un jour au respect des lois et � l'amour de la patrie.
Sur le d�clin de ce jour, C�sar, pour tromper l'ennemi et lui d�rober ses travaux, range en avant ses deux premi�res lignes et emploie l'autre � creuser � la h�te un foss� autour de son camp.

C�sar essaye en vain de s'emparer d'une �minence au-dessus d'Hilerda.

Aux premiers rayons du soleil il commande que l'on se porte en courant sur une hauteur qui s�pare la ville du camp de Pomp�e. Au m�me instant l'ennemi que persuadent la honte et la crainte s'en empare et s'y �tablit avant lui. Ce poste est disput� le fer � la main. La valeur le promet aux uns, l'avantage du lieu l'assure aux autres. Les soldats charg�s de leurs armes gravissent les rochers ; on les voit pr�ts � tomber en arri�re, se soutenir et se pousser l'un l'autre � l'aide de leurs boucliers.
Loin de pouvoir lancer le javelot, chacun d'eux s'en fait un appui pour affermir ses pas chancelants ; ils saisissent de l'autre main les pointes du roc, les racines des arbres, et ne se servent de leur �p�e que pour se frayer un chemin. C�sar qui les voit sur le point d'�tre pr�cipit�s fait avancer sa cavalerie qui, tournant � gauche, prot�ge leur flanc. Il se retirent ainsi sans que l'on ose les poursuivre. Le vainqueur se voit avec d�pit d�rober sa victoire.

Pluies terribles qui menacent de noyer le camp de C�sar.

Jusque-l� on n'avait eu � courir que le danger des armes ; mais d�s lors ce fut la guerre des �l�ments qu'on eut � soutenir.  L'aride souffle des Aquilons tenait suspendues dans l'air condens� les froides vapeurs de la terre. Les montagnes �taient charg�es de neige, les plaines br�l�es par les frimas (09), et dans toutes les r�gions du couchant l'on voyait la terre endurcie par la s�cheresse d'un long hiver. 
Mais lorsque le soleil, de retour dans le B�lier, eut �gal� le jour et la nuit, et que le jour eut repris l'avantage, � peine Diane tra�ait dans le ciel le premier trait de son croissant, qu'elle imposa silence � Bor�e, et le vent de l'Aurore �chauffa les airs. Ce vent chasse vers l'Occident tous les nuages de ses climats, et les vapeurs que l'Arabie exhale et celles qui s'�l�vent du Gange, et celles qu'attire le soleil naissant et qui d�fendent l'Indien des traits br�lants de sa lumi�re ; enfin tout ce que les vents ont amass� sur les bords ou le jour se l�ve, se pr�cipite et s'accumule vers les r�gions du couchant. L�, comme le ciel se joint � l'Oc�an, les nuages, arr�t�s par les bornes du monde, se roulent sur eux-m�mes en �pais tourbillons ; l'�troit, espace qui s�pare le ciel de la terre et qu'occupe un air t�n�breux, contient � peine ce monceau de nues. Affaiss�es par le poids du ciel, elles s'�paississent en pluie et se r�pandent � longs flots. Les foudres qu'elles lancent � coups redoubl�s sont �teintes aussit�t qu'allum�es ; l'arc color� qui embrasse les airs et dont une p�le clart� distingue � peine les faibles nuances boit l'Oc�an, grossit les nuages des flots qu'il pompe et qu'il �l�ve, et rend au ciel cette mer flottante qui s'en �panche incessamment. Des neiges que n'avait jamais pu fondre le soleil, coulent du haut des Pyr�n�es, les rochers de glace sont amollis ; et alors les sources des fleuves n'ont plus o� s'�pancher, tant leur lit se trouve rempli des eaux qui tombent des deux rives. Le camp de C�sar est inond� ; le flot bat et soul�ve les tentes. Le retranchement est chang� en un lac, on ne sait plus o� ravir les troupeaux ; les sillons noy�s ne produisent aucun herbage. Le laboureur r�pandu dans les campagnes d�sol�es, s'�gare, et ne reconna�t plus les chemins cach�s sous les eaux.
Compagne ins�parable des grandes calamit�s, l'horrible famine approche (
10) : le soldat, sans �tre assi�g�, manque de tout : heureux d'acheter un peu de pain au prix de tout ce qu'il poss�de ! O rage insatiable du gain ! l'or trouve encore parmi ces affam�s, des vendeurs.
D�j� les collines, les hauteurs se cachent sous les eaux, d�j� les fleuves confondus ne forment plus qu'un immense ab�me. Les rochers y sont engloutis ; les b�tes f�roces chass�es de leurs antres, nagent en vain : elles sont submerg�es avec les cavernes qui leur servaient d'asile. Les torrents enl�vent et roulent avec eux les chevaux encore fr�missants. L'imp�tuosit� des eaux de la terre repousse celles de l'Oc�an. La nuit qui couvre ces contr�es, ne laisse pas para�tre les rayons du soleil, et les t�n�bres dont le ciel est couvert, font un chaos de la nature enti�re. Telle cette partie du monde qu'accable un climat neigeux et d'�ternels hivers. Point d'astres dans son ciel, aucune production sous cette zone glac�e. Ses rigueurs temp�rent les feux de la zone moyenne.
Dieu de l'Olympe, p�re du monde, et toi, dieu qui portes le trident, achevez ! Que les nuages du ciel et les vagues de l'Oc�an s'unissent ; que ces torrents, au lieu de s'�couler soient refoul�s par les mers; que la terre �branl�e ouvre aux fleuves une route nouvelle ; que le Rh�ne, que le Rhin viennent inonder les plaines, de l'Ebre ; que les fleuves d�tournent leurs ondes ; versez ici les neiges de la Thrace, les �tangs, les lacs, tous les marais de l'univers, et puissent-ils d�livrer la terre des malheurs de la guerre civile.
Mais ce fut assez pour la Fortune d'avoir caus� � C�sar quelques moments d'effroi : elle revint plus complaisante encore, et les dieux, comme pour s'excuser, redoubl�rent pour lui de faveur.
Le ciel s'�pure et s'�claircit ; le soleil, vainqueur des nuages, les dissipe dans l'air en l�gers flocons ; les �l�ments ont repris leur place, et les eaux longtemps suspendues sont retomb�es dans leur lit. Les for�ts rel�vent leur cime touffue ; le sommet des collines perce au-dessus des eaux, et le soleil, rendu � la terre, en durcit la surface.

C�sar passe le Sicoris au moyen d'un pont jet� sur ce fleuve 

D�s que le Sicoris a d�couvert les champs et repris ses bords, des barques faites de saules blanchissants et rev�tues de la d�pouille des taureaux traversent le fleuve docile tout enfl� qu`il est. Ainsi le V�n�te passe le P� d�bord� (11), et le Breton l'Oc�an. Ainsi, lorsque le Nil couvre les plaines de l'�gypte, l'humide papyrus porte l'habitant de Memphis. Les soldats de C�sar vont au del� du fleuve abattre des for�ts pour �lever un pont. Mais dans la crainte d'un nouveau d�bordement. C�sar ne veut pas que le pont se termine aux deux rives. Il le prolonge au loin dans la campagne, et ouvrant au fleuve divers canaux, il l'affaiblit en le divisant, comme pour le punir d'avoir enfl� ses eaux.

P�tr�ius l�ve son camp et veut se rendre dans le pays des Celtib�riens. 

P�treius, qui voit que tout r�ussit au gr� de l'ennemi, et que lui-m�me n'a rien � attendre des habitants de ces contr�es, abandonne les hauteurs d'Hilerda (12), et va chercher au fond de l'Occident, des nations f�roces qui ne respirent que la guerre.

 C�sar le poursuit et l'atteint.

D�s que C�sar s'est aper�u que la colline est abandonn�e et le camp d�sert, il fait courir aux armes, et sans aller chercher ni le pont, ni un gu� facile, il commande qu'on passe � la nage ; et cette route que le soldat n'eut os� prendre dans sa fuite, il la suit pour voler aux combats. Puis ils r�chauffent, en le couvrant de leurs armes, leur corps humide, et se d�lassent de cette course glac�e, jusqu'� ce que l'ombre d�croissante laisse repara�tre le jour naissant. D�j� la cavalerie atteint l'arri�re-garde, incertaine entre la fuite et le combat. Deux collines pierreuses s'�l�vent au sein d'une profonde vall�e : plus loin se prolonge une cha�ne escarp�e dont les d�tours cachent des routes inattaquables. Que l'ennemi s'en empare, la guerre va s'engager dans une contr�e impraticable. C�sar le voit : "Courez sans ordre, dit-il aux siens, arr�tez la victoire qui nous �chappe ; pr�c�dez l'ennemi dans sa fuite ; pr�sentez-lui un front mena�ant; qu'il soit forc� de voir la mort en face et de p�rir par d'honorables coups." Il dit, et devance l'ennemi que les montagnes vont lui d�rober.

Les deux arm�es, camp�es l'une pr�s de l'autre et , s�par�es par un �troit retranchement, le franchissent et s'embrassent.

Les deux arm�es campent en pr�sence, seulement s�par�es par un �troit retranchement. D�s qu'elles se virent de pr�s et que de l'un � l'autre camp p�res, fr�res, enfants purent se reconna�tre, ils sentirent le crime de la guerre civile. D'abord, la crainte leur imposa silence, et chacun d'eux ne salua les siens que d'un signe de t�te ou d'un mouvement de l'�p�e. Mais bient�t leur amour devenu plus pressant leur fait oublier la discipline ; ils osent franchir le foss�, et courent s'embrasser. L'un prononce le nom de son h�te ; celui-ci, d'un parent. Il n'�tait pas Romain celui qui ne reconnaissait pas un ennemi.  Ils se rappellent leur enfance, leurs liaisons leur ancienne amiti� ; leurs armes sont baign�es de pleurs; des sanglots interrompent leurs embrassements, et quoique leurs mains n'aient pas encore tremp� dans le sang, ils se reprochent avec effroi celui qu'ils auraient pu r�pandre.
Insens�s ! pourquoi frapper vos poitrines ? pourquoi g�mir et r�pandre d'inutiles pleurs ? pourquoi jurer qu'on vous fait violence, et que vous ne servez le crime qu'� regret ? Est-ce � vous de craindre celui que vous seuls rendez redoutable ? Que ses trompettes donnent le signal ; fermez l'oreille � ces sons funestes. Qu'il d�ploie ses �tendards ; ne bougez pas : vous allez voir la furie des guerres civiles tomber d'elle-m�me, et C�sar simple citoyen redevenir l'ami de Pomp�e. O toi, qui embrasses l'univers et l'encha�nes de tes liens : toi, le salut et l'amour du monde, viens � nous, Concorde �ternelle : voici le moment qui d�cide du sort des si�cles � venir : le crime est d�voil� : ce peuple coupable n'a plus d'excuse: chacun a reconnu ses fr�res.
Voeux impuissants ! destins inexorables ! une courte tr�ve redouble nos maux.

 P�tr�ius trouble cette paix et pousse aux armes ses soldats

La paix r�gnait dans les deux camps ; ils �taient confondus ensemble, les soldats se livrant � la joie, avaient �lev� des tables de gazon, et faisaient des libations de vin. Assis autour des m�mes foyers, ou couch�s sous les m�mes tentes, ils d�robaient cette nuit au sommeil, et la passaient � se raconter leurs marches et leurs premiers exploits. C'est au milieu de ces r�cits guerriers, dans l'instant m�me que ces malheureux se donnent une foi mutuelle, et se jurent une amiti� qui va rendre leurs crimes d�sormais plus horribles ; c'est l� que le sort les attend. P�tr�ius instruit que la paix est jur�e, qu'il est trahi et livr� � C�sar, r�veille ceux qui lui sont d�vou�s ; et suivi de cette odieuse escorte, il accourt et chasse de son camp les soldats de C�sar qu'il trouve d�sarm�s. Il tranche lui-m�me � coups d'�p�e les noeuds de leurs embrassements ; la fureur lui inspire ce belliqueux langage : 

Son discours aux Pomp�iens.

"Soldat infid�le � la patrie, et d�serteur de ses drapeaux, si le s�nat ne peut obtenir de vous d'attendre que C�sar soit vaincu, attendez du moins qu'il soit vainqueur. Il vous reste une �p�e et du sang dans les veines ; le sort de la guerre est encore incertain, et vous irez tomber aux pieds d'un ma�tre ! et vous irez porter ses �tendards condamn�s ! Il faudra supplier C�sar de daigner vous accepter pour esclaves ! Ne lui demanderez-vous pas aussi la gr�ce de vos chefs ? Non, jamais notre vie ne sera le prix d'une l�che trahison. Ce n'est pas de nos jours qu'il s'agit, et que doit d�cider la guerre civile. Votre paix n'est qu'une trahison. Ce ne serait pas la peine d'arracher le fer des entrailles de la terre, d'�lever des remparts, d'aguerrir des coursiers, d'armer et de lancer des flottes qui couvrent l'Oc�an, si l'on pouvait sans honte acheter la paix au prix de la libert�. Un coupable serment suffit pour attacher vos ennemis au parti du crime : et vous, parce que votre cause est juste, une foi qui vous lie est plus vile � vos yeux.  Mais, direz-vous, on nous permet d'esp�rer notre pardon. O ruine enti�re de la pudeur ! � Pomp�e ! dans ce moment m�me, h�las ! ignorant ton malheur, tu l�ves des arm�es par toute la terre, tu fais avancer des extr�mit�s du monde les rois ligu�s pour ta d�fense, et l'on traite ici de ta gr�ce ! et peut-�tre on la promet !" 

Massacre qui suit cet intervalle de paix dans le camp de P�tr�ius.

Ces mots �branlent tous les esprits, et l'ardeur des forfaits se ranime.  Ainsi quand les b�tes f�roces dans la prison qui les enferme, oubliant les for�ts, semblent s'�tre adoucies ; qu'elles ont quitt� leur face mena�ante, et appris � souffrir l'empire de l'homme qu'un peu de sang par hasard touche leurs l�vres alt�r�es ; leur rage, leur fureur se r�veille, leur gosier s'enfle avide du sang qu'elles viennent de go�ter ; elles br�lent de s'assouvir, et leur rage respecte � peine leur ma�tre p�lissant. On court � tous les crimes. Tout ce qu'une rencontre subite, m�nag�e par la haine des dieux, e�t pu produire de plus atroce dans la nuit d'une m�l�e, fut commis au nom du devoir. Autour de ces tables et sur ces m�mes lits o� les soldats s'embrassaient, ils s'�gorgent. Ils g�missent d'abord de tirer l'�p�e ; mais sit�t que cette arme ennemie de toute justice est dans leur main, tout ce qu'ils frappent leur est odieux ; et leur courage chancelant s'affermit dans le meurtre. Le camp est rempli de tumulte, les crimes l'inondent ; on tranche la t�te � ses proches, et de peur que le parricide ne reste perdu, on en fait troph�e aux veux des chefs ; on triomphe de son forfait. Pour toi, C�sar, dans ce carnage de ton arm�e, tu reconnais les dieux. Jamais la fortune ne te sourit plus dans les plaines de Thessalie, ni sur la mer qui baigne Marseille, ni sur les eaux de Pharos. Gr�ce � l'impi�t� sacril�ge de tes ennemis, ta cause est devenue la plus juste (13).

Les Pomp�iens cherchent � regagner les hauteurs d'Hilerda - C�sar les enferme sur des collines o� ils manquent d'eau

Les lieutenants de Pomp�e n'osent laisser dans un camp si voisin de l'ennemi des cohortes souill�es d'un crime odieux. Ils prennent le parti de la fuite et regagnent les hauteurs d'Hilerda. La cavalerie de C�sar qui les environne leur interdit la plaine, et les cerne sur l'aride sommet des collines. L�, comme il sait qu'elles vont manquer d'eau, il entoure leur camp d'un foss� profond, dont il d�fend le bord escarp�, sans leur permettre de s'�tendre jusqu'au fleuve, ni d'embrasser dans leur enceinte aucune des sources d'alentour.

D�vor�s de soif et d�sesp�r�s, ils veulent combattre ; mais C�sar leur refuse la bataille

Aux approches de la mort qui les menace, leur crainte se change en fureur. D'abord ils tuent les chevaux, secours inutile dans un camp assi�g�, ils renoncent, m�me � la fuite ; et, n'ayant plus d'espoir de s'�chapper, ils courent se jeter eux-m�mes sur le fer de l'ennemi. D�s que C�sar les voit se d�vouer � un tr�pas in�vitable : "Soldats, dit-il, retenez vos traits, d�tournez vos lances, �vitez de verser le sang. Celui qui d�fie la mort, ne la re�oit gu�re sans la donner. Voici des guerriers d�sesp�r�s, � qui la lumi�re est odieuse, et qui, prodigues de leur vie, ne veulent p�rir qu'� nos d�pens. Ils ne sentiront pas les coups ; ils vont se pr�cipiter sur vos glaives, et mourir contents, s'ils versent votre sang. Attendez que leur fureur s'apaise, que leur imp�tuosit� se ralentisse, et qu'ils aient perdu l'envie de mourir (14). " Ce fut ainsi que C�sar laissa ses ennemis s'�puiser en menaces, et leur refusa le combat jusqu'au moment o� le soleil plong� dans l'onde c�da le ciel aux astres de la nuit.
Les assi�g�s n'ayant plus le moyen de recevoir ni de donner la mort, leur premi�re ardeur tombe peu � peu, et leurs esprits
s'amortissent.
Tel un combattant perc� d'un coup mortel, n'en est que plus imp�tueux, dans le moment que la blessure est vive et la douleur aigu�, et que le sang qui bouillonne encore, donne � ses nerfs plus de ressort ; mais si son ennemi, apr�s l'avoir frapp�, suspend ses coups, il le voit bient�t qui chancelle ; un froid lui succ�de, et sa col�re et son courage s'�puisent avec son sang.

Tableau de la situation des Pomp�iens priv�s d'eau. 

 

D�j� l'eau manquait dans le camp de Pomp�e. Outre la charrue et les durs hoyaux, le fer des armes fut employ� � d�chirer le sein de la terre, dans l'espoir d'y trouver quelque source. On creusa un puits dont la profondeur s'�tendait du haut de la colline au niveau de la plaine. Le p�le chercheur d'or des mines d'Asturies (15) ne p�n�tre pas si avant, ni si loin de la clart� des cieux. Cependant on n'entendit point le bruit des fleuves souterrains ; on ne vit point de source jaillir des roches qu'on avait perc�es, ni une goutte de ros�e distiller des parois de l'ab�me, ni des filets d'eau circuler � travers les lits de gravier. On retire enfin de ces cavernes profondes une jeunesse toute couverte de sueur, qui vient de s'�puiser en vain � briser des rochers que les m�taux durcissent. La p�nible recherche des eaux leur a rendu plus intol�rable l'aridit� de l'air qu'ils respirent. Ils n'osent pas m�me employer le secours des aliments pour r�parer leurs forces d�faillantes. Ils fuient les tables : pour eux la faim est un soulagement. S'ils aper�oivent quelque humidit� sur la terre amollie, ils arrachent � deux mains la gl�be, et ils ta pressent sur leurs l�vres dess�ch�es. S'ils trouvent une eau croupissante et couverte d'un noir limon, toute l'arm�e s'y pr�cipite et se dispute ce breuvage impur. Le soldat expirant boit des eaux dont il n'e�t pas voulu pour prolonger sa vie. Ils �puisent la mamelle des troupeaux, et au lieu de lait, ils en tirent du sang. Ils broient les plantes et les feuilles des arbres ; et pressant la moelle des bois encore verts, ils en expriment le suc. Heureuses les arm�es d�truites pour avoir bu des eaux qu'un ennemi barbare empoisonnait en s'�loignant  (16) ! O C�sar, tu peux sans myst�re m�ler aux fleuves d'alentour ce qu'il y a de plus immonde, de plus infect dans la nature, les plantes m�me les plus v�n�neuses que l'on recueille sur le Dict� ; cette jeunesse, s�re d'en mourir, va s'en abreuver. La flamme d�vore leurs entrailles ; leur langue aride et raboteuse se durcit dans leur bouche embras�e ; leurs veines sont taries ; leur poumon qu'aucune liqueur n'arrose, laisse � peine un �troit passage au flux et au reflux de l'air ; leur haleine br�lante d�chire leur palais que la s�cheresse a fendu. Leur bouche haletante, dans l'ardeur de la soif, aspire avidement les vapeurs de la nuit. Ils rappellent ces pluies abondantes (17) dont ils ont vu nagu�re la campagne inond�e, et leurs veux restent sans cesse attach�s aux nuages arides. Ce qui redouble leur supplice, c'est de se voir, non sous le ciel br�lant de M�ro� (18) ou du Cancer, dans les champs que laboure le Garamante au corps nu (19), mais entre l'imp�tueux Ib�re et le tranquille Sicoris ; de voir couler ces fleuves sous leurs yeux, et de p�rir de soif � leur vue.
Les chefs c�dent enfin � la n�cessit� : Afranius, d�testant la guerre, se r�sout � demander la paix. Il s'avance lui-m�me en suppliant, tra�nant aux pieds de C�sar ses cohortes mourantes. Il para�t devant le vainqueur, mais avec une majest� que le malheur n'a point abattue. Son maintien rappelle sa premi�re fortune et son d�sastre pr�sent. On reconna�t en lui un vaincu, mais un chef, et il demande gr�ce avec un visage intr�pide.

Les chefs se rendent : discours d'Afranius � C�sar

"Si le sort, dit-il, m'e�t fait succomber sous un ennemi sans vertu, ma mort e�t pr�venu ma honte, et cette main m'e�t d�livr�. Nous venons, C�sar, te demander la vie, parce que nous te croyons digne de nous l'accorder. Ce n'est ni l'esprit de faction ni la haine qui nous a mis les armes � la main. La guerre civile nous a trouv�s � la t�te de ces l�gions ; nous lui sommes rest�s fid�les tant que nous l'avons pu. C'en est fait, nous ne retardons plus tes destins, nous t'abandonnons les bords du Couchant, nous te laissons le chemin de l'Orient, nous te d�livrons du danger d'avoir derri�re toi tout l'univers arm�. Cette guerre ne t'a pas co�t� beaucoup de sang ni de fatigues. Pardonne � tes ennemis ta victoire, leur seul crime. Nous demandons peu de chose : nous sommes �puis�s, donne-nous le repos.  Laisse-nous passer loin de la guerre la vie que tu nous accordes. Suppose nos l�gions d�truites et couch�es dans la poussi�re.  Il ne serait pas digne de toi d'associer nos armes avec les tiennes, et de partager ton triomphe avec de malheureux captifs. Nous avons rempli nos destins; pour toute gr�ce, n'oblige pas les vaincus � vaincre avec toi (20). "

C�sar fait gr�ce aux Pomp�iens

Il dit ; C�sar qui l'�coutait avec un visage serein, fut g�n�rera et facile � fl�chir. Il fit gr�ce � ses ennemis, et les dispensa de la guerre. D�s que la paix est accept�e, les soldats accourent aux fleuves ouverts maintenant devant eux ; ils se couchent sur le rivage, et troublent ces eaux dont ils peuvent enfin s'abreuver. Il en est qui s'�touffent par trop d'avidit�, sans pouvoir �teindre la soif qui les d�vore. Le feu qui les consume ne c�de pas encore : il �puiserait, pour s'�teindre, le fleuve entier. Peu � peu les forces leur reviennent, l'arm�e se ranime.
O prodigue d�bauche ! � faste insens� de l'opulence ! d�sir ambitieux des mets les plus rares ! vaine gloire des somptueux festins ! venez apprendre avec quoi l'homme soutient et prolonge sa vie, � quoi la nature a r�duit ses besoins. Pour ranimer ces malheureux, il n'a pas fallu un vin fameux recueilli sous un consul inconnu (
21) et vers� dans l'or ou dans la myrrhe. Ils puisent la vie au sein d'une onde pure. H�las ! telle est la condition de tous les peuples qui font la guerre : un fleuve et C�r�s, c'est assez pour eux.
D�s ce moment le soldat pose les armes et les abandonne au vainqueur. II est sans crainte d�s qu'il est sans d�fense. Exempt de crime et libre de soins, il va se r�pandre dans les villes d'o� la guerre l'avait tir�. Oh ! qu'en jouissant des douceurs de la paix, il se repentit d'avoir lanc� le javelot, souffert la soif, et demand� aux dieux de coupables succ�s ! Ceux m�me que la victoire seconde, ont encore tant de dangers, tant de travaux � soutenir, avant de fixer la fortune inconstante ; ils ont tant de sang � r�pandre dans toute la terre (
22), et C�sar � suivre � travers tant de hasards.
Heureux celui qui voyant le monde sur le penchant de sa ruine, sait en quel lieu passer une tranquille nuit ! il se d�lasse et dort en s�ret�, sans craindre que le son de la trompette (
23) interrompe son sommeil. Il r�ve � sa femme, � ses enfants, � son foyer rustique, � ses champs qui ne sont pas la proie des �trangers.
Un autre avantage de leur retraite, c'est de ne plus tenir � aucun parti dont l'int�r�t les agite. Pomp�e les a d�fendus, C�sar les a sauv�s : ainsi d�gag�s, ils sont tranquilles spectateurs de la guerre civile.

Antoine, lieutenant de C�sar, est press� par la famine au milieu de son camp, dans une �le de l'Adriatique.

Cependant la fortune ne fut pas la m�me partout (24), elle osa se d�clarer un moment contre C�sar aux lieux o� la mer Adriatique bat les murs de Salone (25), o� le ti�de Iader (26) coule au-devant des z�phyrs.
Antoine, comptant sur la foi des belliqueux Cur�tes (
27), avait choisi leur plage pour y �tablir son camp : inaccessible aux dangers de la guerre, s'il avait pu en �carter la faim, contre laquelle il n'est point de rempart. Cette �le ne produisait ni p�turages, ni moissons ; et les soldats r�duits � brouter l'herbe, apr�s en avoir d�pouill� la campagne, n'avaient plus pour nourriture que les gazons secs du retranchement, lorsqu'ils aper�urent sur le rivage oppos� un corps de troupes que Bazilus amenait � leur secours. Antoine inventa pour fuir un nouveau moyen de traverser les eaux (28).

Il cherche un moyen d'�chapper en fuyant par mer, et de rejoindre ceux de son parti.

Au lieu de vaisseaux construits selon l'usage , � la haute poupe, � la car�ne allong�e, il �tablit sur deux files de tonnes vides, li�es ensemble par de longues cha�nes, une vaste rang�e de poutres. Le rameur n'y est point expos� aux traits de l'ennemi : � couvert, dans les intervalles des bois qui forment ce pont flottant, ils ne sillonnent que les eaux enferm�es au milieu des barques, et donnent ainsi le merveilleux spectacle d'une machine qui vogue sans voiles, et sans secours ext�rieur. On observa le flux et le reflux, et dans l'instant que la mer se reployant sur elle-m�me, abandonnait le rivage, on lan�a ce navire immense avec deux gal�res pour l'accompagner. Ces vaisseaux s'avancent, et au milieu s'�l�ve une forteresse mouvante, dont le sommet couronn� de cr�neaux se balance sur les flots.
Octave qui gardait ce passage, ne voulut pas attaquer d'abord ; il retint l'ardeur de sa flotte, et il attendit que sa proie, attir�e par l'espoir d'un trajet facile, vint se livrer tout enti�re � lui. Le calme trompeur qui r�gnait sur la mer invitait ses ennemis � s'engager dans leur folle entreprise.
Ainsi tant que le chasseur n'a pas enferm� le cerf qu'�pouvante la plume odorante (
29), tant qu'il ne l'a pas investi de ses filets, il impose silence � ses l�gers molosses, et les retient muets � la cha�ne. Aucun d'eux ne court � la for�t, si ce n'est celui qui, le museau baiss�, d�m�le et reconna�t la trace, qui sait se taire en d�couvrant la proie, et n'indiquer le lieu o� elle repose que par un l�ger tremblement. On s'entasse en toute h�te sur ces lourdes machines. On fuit la terre sur ces radeaux en bois, � l'heure o� les derni�res lueurs du jour combattent contre la nuit croissante.

Des cha�nes l�ches, cach�es sous les eaux par l'ordre du chef des Pomp�iens, retiennent un des vaisseaux d'Antoine.

 

Un Cilicien de la flotte d'Octave mit en usage un vieil artifice des pirates de son pays, pour tendre � l'ennemi des pi�ger sous les eaux. Il laisse la surface libre, mais au-dessous il tient suspendues des cha�nes l�ches, dont les deux bouts sont attach�s au rivage. Ni le premier, ni le second navire ne s'y arr�te ; mais le troisi�me est retenu au passage, et les cha�nes se reployant, l'attirent parmi les �cueils.
Pr�s de l� une vo�te de rochers suspendus et mena�ants couvre la mer, � merveille ! d'une for�t sombre. C'est dans ces antres t�n�breux que la vague ensevelit souvent les d�bris des vaisseaux bris�s par l'aquilon, et les corps de ceux qui ont p�ri sur les eaux. La mer repouss�e par les rochers, les laisse � d�couvert ; et lorsque ces cavernes profondes vomissent les eaux mugissantes, les tourbillons d'�cume qui s'�lancent des gouffres de Charybde n'ont rien de plus effrayant. C'est vers l'entr�e de ce gouffre que fut attir� le navire qui portait les Opitergiens (
30), et dans l'instant il est environn� d'un c�t� par les vaisseaux qui se d�tachent du rivage, de l'autre par une multitude de combattants, dont les rochers et les bords sont couverts.
Vulteius qui commandait ce navire, s'aper�ut des pi�ges qu'on lui avait tendus. Mais ayant tent� vainement de rompre les cha�nes � coups de hache, il se r�solut au combat, sans aucun espoir de salut, sans savoir m�me de quel c�t� il ferait face � l'ennemi. Cependant tout ce que peut la valeur assi�g�e et environn�e de p�rils, fut ex�cut� dans ce moment terrible. Un seul navire avec une cohorte, investi d'un nombre infini de vaisseaux et de combattants, se d�fendit et soutint leur attaque. Le choc, il est vrai, ne fut pas long ; la faible lumi�re qui l'�clairait fit place aux ombres de la nui t; la paix r�gna dans les t�n�bres.

Vult�ius, commandant du navire, exhorte ses soldats � se tuer les uns les autres plut�t que de se rendre.

La troupe constern�e aux approches d'une mort in�vitable, s'abandonnait au d�sespoir, quand VuIteius d'une voix magnanime rel�ve en ces mots les esprits : "Romains, nous n'avons plus pour �tre libres que le court espace d'une nuit : employez donc ce peu d'instants � voir, dans cette extr�mit�, quel est le parti � prendre. La vie n'est jamais trop courte quand il en reste assez pour choisir sa mort. Et ne croyez pas qu'il y ait moins de gloire � pr�venir la mort, quand on la voit de pr�s ; nul homme, en abr�geant ses jours, ne sait le temps qu'il e�t pu vivre. II faut le m�me courage pour renoncer � des moments ou � des ann�es : l'honneur consiste � disposer de soi et � pr�venir ses destins. On n'est jamais forc� � vouloir mourir. La fuite nous est interdite; nous sommes environn�s d'ennemis pr�ts � nous �gorger. D�cidons-nous ; loin d'ici la crainte; c�dons � la n�cessit�, en hommes libres, non en esclaves. Ce n'est pourtant pas dans l'obscurit� qu'il faut p�rir ; et comme des troupes qui dans les t�n�bres s'accablent de traits lanc�s au hasard. Sur un champ de bataille et dans un tas de morts, le plus beau tr�pas se perd dans la foule, la vertu y reste ensevelie et sans honneur, il n'en sera pas ainsi de la n�tre. Les dieux ont voulu l'exposer sur ce th��tre aux yeux de nos amis et de nos ennemis. Ce rivage, cette mer, les rochers de l'�le que nous avons quitt�e seront couverts de spectateurs. De l'un et de l'autre rivage, les deux partis vont nous contempler. O Fortune  ! tu te pr�pares � faire de nous je ne sais quel exemple grand et m�morable. Tout ce que la fid�lit�, le d�vouement des troupes a laiss� de monuments illustres dans tous les si�cles, cette brave jeunesse va l'effacer. Oui, C�sar, c'est faire peu pour toi, nous le savons, que de nous immoler nous-m�mes ; mais assi�g�s comme nous le sommes, nous n'avons pas de plus grand t�moignage � te donner de notre amour. Le sort envieux a sans doute beaucoup retranch� de notre gloire en ne permettant pas que nos vieillards et nos enfants se soient trouv�s pris avec nous, mais que l'ennemi sache du moins qu'il est des hommes qu'on ne peut dompter ; qu'il apprenne � craindre des furieux r�solus et prompts � mourir ; qu'il b�nisse le ciel de n'en avoir retenu dans ses pi�ges qu'un petit nombre. Il essayera de nous tenter en parlant de paix et d'accord ; il t�chera de nous corrompre par l'offre d'une vie honteuse. Ah ! pl�t aux dieux qu'il nous fit gr�ce, et que le salut nous f�t assur� ! notre mort en serait bien plus belle, et en nous voyant d�chirer nous-m�mes nos entrailles, on ne croirait pas que ce f�t la ressource du d�sespoir. Il faut, amis, il faut m�riter par un courage sans exemple, que C�sar, entre tant de milliers d'hommes qui lui restent, regarde la perte de ce petit nombre comme un d�sastre pour lui. Oui, quand le sort m'offrirait le moyen de m'�chapper, je refuserais. Romains, j'ai rejet� la vie. Mon coeur n'est plus aiguillonn� que du d�sir d'un beau tr�pas. Ce d�sir va jusqu'� la fureur. Il n'y a que ceux qui touchent � leur terme, qui sentent combien il est doux de mourir. Les dieux le cachent � ceux qu'ils condamnent � vivre, afin qu'ils se r�signent � vivre. "
Ce fut ainsi que l'ardeur du h�ros releva l'�me de ses soldats, et ces m�mes hommes qui avant de l'entendre, mesuraient d'un oeil mouill� de larmes le cours de l'Ourse, d�sir�rent ce jour terrible.
La nuit alors n'�tait pas lente � se cacher dans l'Oc�an : le soleil allait sortir du signe brillant des enfants de L�da, il s'approchait du Cancer (
31), et il voyait en se levant les fl�ches du Centaure (32) se plonger dans l'onde. La lumi�re du jour d�couvrit les Istriens sur le rivage, et sur la mer la flotte des Grecs, jointe aux Liburniens belliqueux. D'abord on suspendit l'attaque, pour voir si Vulteius et les siens se laisseraient d�sarmer, et si, en retardant leur mort, on leur ferait aimer la vie. Mais cette jeunesse h�ro�que se tint ferme en son d�vouement, fi�re d'avoir renonc� au jour, et s�re de sortir du combat avec gloire, en s'immolant de ses propres mains. Rien ne peut plus �branler ces �mes d�termin�es au supr�me effort. Une poign�e d'hommes soutient les assauts d'une multitude r�pandue sur la mer et sur le rivage : tant on est fort quand on sait mourir.

Ils s'�gorgent les uns les autres. 

Enfin las de verser du sang et croyant avoir assez vendu leur vie, ils abandonnent l'ennemi, et leur fureur se tourne contre eux-m�mes. Vulteius, le premier, se d�couvrant le sein et tendant la gorge au coup mortel : "Qui de vous, amis, leur dit-il, est digne de plonger sa main dans mon sang et de prouver par l� qu'il veut mourir ?" Il n'eut pas besoin d'en dire davantage ; cent glaives lui percent le sein. Il loue tous ceux qui le frappent, mais � celui qui a donn� l'exemple, il pr�te � son tour sa main reconnaissante et le tue avant d'expirer. Tout le reste s'�gorge � l'envi, et dans un seul parti, s'exercent toutes les fureurs de la guerre. Ainsi s'�gorgeaient devant Th�bes cette foule d'hommes arm�s que vit na�tre Cadmus, des dents terribles qu'il avait sem�es, pr�sage fatal pour les fils d'OEdipe. Ainsi p�rirent au bord du Phase, ces enfants de la dent vigilante du dragon, que M�d�e, par des enchantements nouveaux, dont elle-m�me p�lit d'effroi, for�a de s'immoler entre eux et d'engraisser de leur sang les sillons qui venaient de les engendrer. Tel fut le massacre de cette jeunesse intr�pide qui a jur� de p�rir. Il ne leur co�te rien de mourir. En recevant le tr�pas, ils le donnent. Aucun des glaives ne frappe en vain quoique pouss� d'une main d�faillante. Ce n'est pas le fer qui s'enfonce, c'est le sein qui frappe le fer, c'est la gorge qui va au-devant de l'�p�e et qui la force de s'y plonger. Quoique le fr�re le pr�sente � son fr�re, le p�re � son fils, dans ce carnage affreux, leurs coups n'en sont pas moins assur�s ; tout ce qu'ils donnent � la tendresse c'est de ne pas les redoubler. On les voit tra�ner leurs entrailles d�chir�es sur le navire et rougir la mer de leur sang. Ils regardent avec m�pris la lumi�re qui leur �chappe ; ils tournent contre l'ennemi un front superbe, et ils s'applaudissent de sentir la mort. Le navire n'est bient�t plus qu'un monceau de cadavres que les vainqueurs honorent du b�cher ; saisis d'�tonnement de voir que la nature ait produit un homme capable d'inspirer une semblable r�solution (33).

�loge de cette action.

Jamais la Renomm�e n'a rien publi� dans l'univers avec tant d'�clat et de gloire ; mais les nations, m�me apr�s cet exemple, sont trop timides pour concevoir combien il est ais� de s'affranchir de l'esclavage. On craint le glaive dans la main des tyrans : la libert� tremble sous les armes qui l'oppriment.  L'homme ne sait pas que le fer ne lui a �t� donn� que pour se sauver de la servitude. O mort ! que n'es-tu refus�e aux l�ches ! Que n'es-tu r�serv�e � la vertu !

Curion passe en Afrique, et campe sur des roches ruineuses qu'on appelait le royaume d'Ant�e. 

 

La guerre n'�tait pas moins vive aux champs de la Libye. L'audacieux Curion avait mouill� au rivage de Lilyb�e (34), et de l�, second� par l'Aquilon, il avait pass� en Afrique et abord� entre Clup�e et les ruines de Carthage (35), lieu que nos armes ont rendu fameux. Il va d'abord camper loin de la mer �cumante, sur la rive du Bagrada (36), qui traverse lentement des sables arides.  Bient�t il gagne des hauteurs, et les rochers rong�s de toutes parts, que l'antiquit�, digne de foi, dit avoir �t� le royaume d'Ant�e. Voici ce qu'un rustique habitant du pays en avait appris de ses p�res et lui raconta :

 Description du combat de ce g�ant contre Hercule.

 

"La terre ayant enfant� les b�ants n'�tait pas �puis�e. Elle con�ut dans les antres de Libye le formidable Ant�e. Elle en eut plus d'orgueil que d'avoir produit Typhon, Tityes, ou le farouche Briar�e, et il fut heureux pour le ciel qu'il ne f�t pas n� dans les champs de Phl�gra (37). Pour surcro�t � ses forces immenses, d�s que son corps touchait la terre, il prenait une nouvelle vigueur. Il avait cet antre pour demeure, une roche �lev�e lui servait de toit. Les lions pris � la chasse �taient sa p�ture ; il se couchait non sur la d�pouille des b�tes fauves, ni sur les d�bris des for�ts, mais sur le sein nu de sa m�re. C'est l� qu'il se fortifiait. D'abord tout p�rit sous ses coups, et les habitants des campagnes de l'Afrique et les �trangers que les flots jetaient sur ce bord. Longtemps m�me la valeur du g�ant d�daigna le secours de la Terre (38). Quoique debout, il �tait invincible. Enfin le bruit de ses fureurs attire en Libye le magnanime Alcide, Alcide qui purgeait de monstres la terre et la mer. Le h�ros d�pouille la peau du lion de N�m�e ; le g�ant celle d'un lion de Libye. L'un, selon l'usage des jeux olympiques, arrose d'huile ses membres nerveux ; l'autre, ne se croyant pas assez fort, s'il ne touchait que du pied sa m�re, se couvre d'un sable br�lant et secourable. Leurs bras et leurs mains s'entrelacent de mille noeuds. Longtemps leurs pesantes mains attaquent vainement leurs robustes cous. Leur t�te reste in�branlable, leur front superbe n'est point inclin�. Chacun d'eux s'�tonne de trouver son �gal. Alcide en m�nageant ses forces au d�but de la lutte �puise celles du g�ant. Il le voit hors d'haleine et couvert d'une sueur glac�e : il lui secoue la t�te, il presse sa poitrine contre la sienne et frappe de coups obliques ses jambes mal assur�es.
D�j� se croyant vainqueur, il enveloppe ses reins qui fl�chissent, �treint ses flancs, et du pied for�ant ses jambes � s'�carter, il le jette �tendu sur le sol. La Terre alt�r�e boit la sueur de son fils ; et il sent ses veines se remplir d'un sang qui le vivifie. Ses muscles se tendent, ses nerfs se roidissent, son corps renouvel� se d�gage des noeuds dont l'enveloppe Alcide. Alcide est interdit de voir qu'il ait repris tant de vigueur. Jadis, dans sa jeunesse, aux marais d'Argos, l'hydre et ses t�tes mena�antes l'avaient beaucoup moins �tonn�. Ils luttent, l'un avec ses forces, l'autre avec celles de la Terre, et le combat est douteux. Jamais la cruelle mar�tre ne con�ut de plus justes esp�rances. Elle voit la sueur inonder ce corps infatigable, et ce dos qui, sans fl�chir, a soutenu le poids du ciel. D�s que le fils de Jupiter veut de nouveau serrer Ant�e entre ses bras, celui ci se laisse tomber de lui-m�me et se rel�ve plus vigoureux : tout ce que la Terre a de vie et de force passe dans le corps de son fils. Elle se lasse � lutter contre un homme. Alcide enfin s'�tant aper�u du secours qu'Ant�e puisait dans la Terre : Debout, lui dit-il ; tu ne toucheras plus le sol et je t'emp�cherai bien de t'�tendre � terre. Tu p�riras �cras� contre mon sein. C'est !� que tu vas tomber. A ces mots, il enl�ve le g�ant dont les pieds s'attachent au sol ; la Terre s�par�e de son fils ne peut lui redonner la vie. Alcide le tient par le milieu du corps, et quoiqu'il le sentit glac�, il fut longtemps sans oser le rendre � sa m�re.
L'antiquit�, admiratrice d'elle-m�me et gardienne du pass�, a tir� de l� le nom qui reste � ces montagnes. Mais la gloire de Scipion (
39) les rendit encore plus c�l�bres lorsqu'il for�a les Africains � quitter les citadelles italiennes et � repasser les mers. Ce fut l� d'abord qu'il �tablit son camp (40), et ce fut aussi le premier th��tre de nos victoires en Afrique. Voici les restes du retranchement. Ici fut la premi�re conqu�te des Romains." 

Forces des Pomp�iens en Afrique, sous le commandement de Varus et de Juba

 

Curion flatt� de ce pr�sage, comme si le bonheur de nos armes �tait attach� � ce lieu, et comme si la fortune de Scipion l'y attendait lui-m�me, fait dresser dans ce poste heureux un camp qui ne devait pas l'�tre. II donne quelque tr�ve � ses troupes, et avec des forces trop in�gales (41), il ose d�fier un superbe ennemi.  
Toute la puissance de Rome en Afrique �tait alors dans les mains de Varus. Celui-ci, bien qu'il se confi�t en ce qu'il avait de milice romaine, ne laissa pas d'appeler � lui toutes les forces du roi de Libye et des extr�mit�s du monde, tous les peuples soumis � Juba s'avan�aient sous les drapeaux de leur roi. Jamais prince ne poss�da un plus vaste empire. Dans sa plus grande longueur, il a pour bornes � l'occident l'Atlas, voisin de Gad�s (
42), au midi, Hammon, voisin des Syrtes (43). Il occupait l'espace de la zone br�lante, et pour enceinte il avait l'Oc�an. Les peuples qui suivent Juba sont l'habitant du mont Atlas, le Numide errant (44), le G�tule pr�t � s'�lancer sur des coursiers sans frein, le Maure dont la couleur est celle des peuplales de l'Inde, le Nasamon qui vit dans les sables st�riles, le Garamante br�l� par le soleil, le Marmaride l�ger � la course, le Mazax dont le dard le dispute � la fl�che du M�de, le Massyle qui monte des chevaux nus, et les fait ob�ir � une simple baguette qui remplace le frein ; tous les peuples chasseurs des d�serts de l'Afrique, qui abandonnent leurs cabanes pour courir apr�s les lions, et qui, ne se confiant point � leurs fl�ches, provoquent ces animaux terribles et les enveloppent de leurs v�tements.

Ressentiment de Juba contre Curion. 

Juba ne d�fendait pas seulement la cause de Pomp�e ; il vengeait la sienne. La m�me ann�e qu'en allumant la guerre civile Curion s'�tait rendu coupable envers les hommes et les dieux, il avait voulu, par une loi du peuple, chasser Juba du tr�ne de ses p�res, et arracher la Libye � un tyran � l'heure o� il te livrait, � Rome, � la tyrannie ; et Juba, plein de son ressentiment, regarde cette guerre comme le plus beau droit du sceptre qu'il a conserv�. Curion tremble au bruit de son approche. Les troupes qu'il commande ne sont pas de celles qu'il a �prouv�es sur les bords du Rhin, et qui, d�vou�es � C�sar, ne connaissent que ses enseignes. Ce sont les troupes infid�les qui ont livr� Corfinium, aussi peu attach�es au chef qu'elles suivent qu'� celui qu'elles ont quitt�, et pour qui, sans z�le et sans choix, il est �gal de servir l'un ou l'autre. Mais les voyant d�serter la nuit les barri�res du camp, Curion se dit � lui-m�me : "Rien ne cache mieux la frayeur que l'audace. Je veux pr�senter le combat, et tandis qu'elles sont � moi, faire avancer mes troupes dans la plaine. C'est dans le repos que les esprits changent. D�s que le glaive, une fois tir�, allume la fureur, et que le casque couvre la honte, qui songe alors � balancer
ou le talent des chefs, ou le droit des partis ? On ob�it � celui qui commande, on sert la cause o� l'on est engag�. Le soldat ressemble au gladiateur dans l'ar�ne; pour l'irriter, il suffit qu'on lui oppose son �gal."

Curion attaque Varus et le d�fait. 

En se parlant ainsi, Curion d�ploie son arm�e en pleine campagne ; et la fortune, par un succ�s l�ger, semble vouloir l'aveugler sur le revers qui l'attend : car il chasse devant lui l'arm�e de Varus, et le carnage qu'il en fait ne cesse qu'au camp.

D�faite des C�sariens par les Numides ; Curion se fait tuer

Juba instruit de la d�faite funeste de Varus, s'applaudit de voir d�pendre de lui seul l'�v�nement de cette guerre. Il accourt sans bruit avec son arm�e, et le silence qu'il fait garder d�robe sa marche � l'ennemi. Sa seule crainte est d'en inspirer, et que les Romains ne l'�vitent. Il d�tache en avant Saburra son lieutenant, avec une troupe l�g�re, pour engager une premi�re attaque, et pour attirer l'ennemi. Saburra doit laisser croire qu'il commande seul, que Juba ne vient point, et que ce corps de troupes est tout ce qu'il envoie. Cependant Juba se tient cach� dans une vall�e profonde avec toutes ses forces. Tel l'ichneumon (45) agite sa queue trompeuse devant l'aspic �gyptien, et provoque sa col�re par cette ombre insaisissable, puis obliquement s'�lance sur le reptile, le mord � la gorge au-dessous du poison ; alors la b�te pernicieuse lance le venin, qui coule inutilement de sa gueule. L'artifice lui r�ussit. Curion d�daignant de s'instruire des forces secr�tes des Africains, oblige sa cavalerie � sortir la nuit de son camp, et � se r�pandre au loin dans un pays inconnu. Ce fut en vain qu'on l'exhorte � se d�fier d'un ennemi chez qui l'art de la guerre n'�tait que pi�ges, sa destin�e l'entra�nait � la mort, et l'auteur de la guerre civile en devait �tre la victime. Par un chemin escarp�, il conduit son arm�e sur les rochers �lev�s. Sit�t que le Humide, de ces hauteurs, aper�oit les Romains, il s'�loigne selon sa coutume, et feint de reculer, afin d'engager l'ennemi � descendre dans la plaine. Curion, qui prend pour une fuite cette retraite simul�e, se pr�cipite en vainqueur sur ses pas. L'artifice alors se d�couvre, et, cessant de fuir, les Africains, r�pandus sur les collines d'alentour, enveloppent l'arm�e romaine. Le chef et les soldats se voyant perdus, restent glac�s d'�tonnement. Le l�che n'ose penser � la fuite, ni le valeureux au combat ; car au lieu de voir leurs chevaux �mus au son de la trompette , dresser l'oreille, agiter leurs crins, ronger le mors qui les d�chire, et d'un pied rebelle frappant la terre, et brisant les cailloux, s'indigner du repos; on les voit la t�te baiss�e, le corps tout fumant  de sueur, la langue pendante, la bouche embras�e du feu de leur haleine. Leurs flancs s'�l�vent et s'abaissent avec un violent effort, et une �cume s�che et br�lante couvre leurs mors ensanglant�s. En vain le fouet ou l'aiguillon les presse, en vain l'�peron leur d�chire le flanc, aucun ne s'emporte, aucun ne prend sa course; ils n'ont pas m�me la force de doubler le pas, et le peu qu'ils avancent, ne sert qu'� exposer de plus pr�s leur guide aux coups de l'ennemi.
Mais d�s que le Numide eut l�ch� ses coursiers sur les Romains, la terre s'�branle et r�sonne ; un tourbillon de poussi�re, pareil � ceux que soul�ve le vent de Thrace, forme dans l'air un nuage �pais, et d�robe aux yeux la lumi�re. Comme leur choc imp�tueux tombait sur de l'infanterie, ce funeste et sanglant combat ne fut pas douteux un moment ; il ne dura que le temps d'�gorger ; car les Romains n'avaient la libert� ni d'avancer, ni de combattre de pr�s ou de loin, de front ou sur les flancs. Il tombe sur eux une gr�le de fl�ches, dont le poids seul les e�t accabl�s, sans parler des plaies et du sang vers�. Les bataillons romains se pressent dans un cercle �troit. Si quelqu'un, pouss� par la crainte, se pr�cipite au milieu des siens, il peut � peine se tourner sans p�ril au milieu des �p�es de ses compagnons.  A mesure que les premiers reculent, le bataillon s'�paissit. Faute d'espace, ils ne peuvent plus agir, ni remuer leurs armes : leurs bras se froissent en se heurtant ; le choc des cuirasses �crase le fer et le sein qui le porte. Le Maure ne put jouir du spectacle de sa victoire : il ne vit ni des flots de sang, ni un vaste champ de carnage : il ne vit qu'un monceau de cadavres, debout tant ils sont press�s.
M�nes des Carthaginois, ombre d'Annibal, ombre maudite de Carthage, accourez. ce sacrifice est digne de vous. Voil� le sang dont vous �tes avides : venez vous en rassasier, et ne demandez plus vengeance. Grands dieux ! se peut-il que le massacre des Romains en Libye soit un triomphe pour Pomp�e, un triomphe pour le s�nat ? Ah ! qu'il serait bien moins affreux que l'Afrique e�t vaincu pour elle !
D�s que la poussi�re abattue par le sang ne s'�leva plus en nuage, et que Curion vit ses troupes �tendues autour de lui, il ne put ni survivre � son malheur, ni penser � la fuite (
46). Il a recours � une mort prompte, et, courageux par n�cessite, il se perce, et tombe au milieu des cadavres de ses soldats. 

�pilogue sur cette mort de Curion.


Malheureux ! de quoi t'ont servi tant de troubles excit�s du haut de la tribune, lorsque, porte-drapeau du peuple, tu lui donnais des armes ? et ta r�volte contre le s�nat ? et ton ardeur � soulever le beau-p�re contre le gendre ? Tu meurs avant que Pharsale ait d�cid� de leur sort. Tu n'auras pas m�me le plaisir de contempler les horreurs de la guerre civile. Tribuns puissants, ainsi vous expiez les malheurs de votre patrie ; ainsi vos armes parricides sont lav�es dans votre sang. Oh ! que Rome serait heureuse et ses citoyens fortun�s, si les dieux d�fendaient notre libert� avec autant de soin qu'ils la vengent ! Te voil�, superbe cadavre, en proie aux vautours de Libye. Curion n'obtient pas m�me un b�cher. Nous te rendons pourtant ce juste t�moignage, � malheureux jeune homme (car � quoi bon dissimuler ce que la renomm�e attenterait sans nous ?) ; tant que tu suivis les sentiers du devoir, jamais Rome n'avait vu un meilleur citoyen, une plus belle �me, un plus z�l� d�fenseur des lois ; et si l'ambition, le luxe, le dangereux app�t des richesses ont pu t'�garer, que Rome en accuse la corruption du si�cle dont tu n'as fait que suivre le torrent. Le changement de Curion, �bloui par les riches d�pouilles de la Gaule (
47), et corrompu par l'or de C�sar, entra�na la chute de Rome. Il est vrai : nous avons senti sur notre gorge l'�p�e du tout-puissant Sylla, du farouche Marius, du cruel Cinna et de toute la maison des C�sars ; mais qui d'entre eux fut aussi puissant que Curion ? Ils achet�rent Rome : Curion la vendit (48).

LIVRE IV

(01) Une guerre qui co�ta peu de sang. - Lucain dit que cette guerre fut peu sanglante. En effet, les lieutenants de Pomp�e se rendirent, vaincus par la disette. (Voyez plus bas, v. 354.) "Anceps variumque, sed incruentum in Hispania bellum."Florus, lib. IV, c. II.
"Cette guerre d'Espagne fut rude. C�sar souffrit beaucoup de l'�pret� des lieux, de l'hiver, et surtout de la famine. Il se trouva quelque temps comme enferm� entre deux rivi�res ; mais il nous apprend lui-m�me ce qui lui donna l'avantage. Les l�gions d'Espagne avaient d�sappris la tactique romaine, et n'avaient pas encore celle des Espagnols ; elles fuyaient comme les Barbares, mais se ralliaient difficilement. L'humanit� de C�sar, compar�e � la cruaut� de Petreius, un de leurs g�n�raux, acheva de gagner les Pomp�iens ; ils trait�rent malgr� Petreius." Michelet, Histoire romaine, R�publique, tome 1, p. 318.
Cependant ce pays avait de puissantes raisons pour �tre du parti contraire. "L'Espagne �tait pomp�ienne. Pomp�e avait essay� pour elle ce que C�sar accomplit pour la Gaule : il avait fait donner le droit de cit� � une foule d'Espagnols; mais le g�nie moins disciplinable de l'Espagne faisait de ce peuple si belliqueux un instrument de guerre incertain et peu s�r." Ibid., p. 340.

(02) Afranius et Petreius ses lieutenants. - A l'arriv�e de Vibullius Rufus, envoy� par Pomp�e en Espagne, il y avait trois lieutenants dans cette province, Afranius, Petreius, et M. Tarentius V arron, le plus savant des Romains. Les deux premiers se r�unirent, en choisissant Ilerda pour leur centre d'op�ration, et partag�rent le commandement de cinq l�gions qu'ils avaient sous leurs ordres ; Varron fut charg� de d�fendre toute l'Espagne Ult�rieure. Voyez C�sar, Guerre civile liv. I, ch. XXXVIII.

(03) L'infatigable Astur. - C'est-�-dire, les peuples des Asturies, cha�ne de montagnes, c�l�bre au moyen �ge par la retraite de P�lage qui sauva la libert� et la monarchie de l'Espagne contre les Maures mahom�tans.

(04) Le Veston l�ger. - Les Venons ou Vectons �taient des peuples de la Biscaye.

(
05) Et les Celtes qui,.. avaient m�l� leur nom � celui des Ib�res. - C'est-�-dire, les Celtib�riens, tribu de Celtes qui avaient pass� en Espagne et s'�taient �tablis sur les bords de l'H�bre. "His rebus constitutis, equites auxiliaqne toti Lusitaniae a Petreio, Celtiberis, Cantabris, Barbarisque omnibus qui ad Oceanum pertinent, ab Afranio imperantur." Caes., de Bello civili, lib. I, c. XXXVIII.

(06) Hilerda. - Aujourd'hui L�rida, capitale des Ilerg�tes (dans la Catalogne). Elle �tait situ�e sur le Sicoris (aujourd'hui la S�gre), rivi�re qui sort des Pyr�n�es, traverse le pays des C�r�tans (la Cerdagne) et celui des Vertes (la Catalogne), et se jette dans l'Ib�re (l'H�bre) � Octog�se (Mequinenza).

(07) Le fleuve s�pare les deux camps. - Cela est positif. Mais le r�cit des faits semble �tablir que la ville et les deux camps �taient en de�� du Sicoris. Alors il faut expliquer les mouvements des deux arm�es au moyen des deux ponts que C�sar dit avoir �t� jet�s sur cette rivi�re. Voyez C�sar, Guerre civile, liv. I, eh. XL : "Fabius... in Sicore flumine pontes effecerat duos, inter se distantes millia passuum iv. His pontibus pabulatum mittebat, etc." - Pour tout le r�cit de la guerre d'Espagne, consultez C�sar, de Bello civili, ch. XL. et suiv.

(08) Rapide Cinga. - Cette rivi�re, appel�e aujourd'hui la Senga, s�pare l'Aragon de la Catalogne, et se jette dans l'Ebre.

(09) Les plaines br�l�es par les frimats. - Virgile (G�org., liv. I, v. 92) parle de moissons qui pourraient �tre br�l�es par le chaud ou par le froid ;

Rapidive potentia solis
Acrior, aut Boreae penetrabile frigus adurat.
Perusti artus, membra torrida geli, dit Tite-Live, liv. XXI ; 
Ambusti multorum artus vi frigoris, dit Tacite, annales, liv. XIII.

(10) L'horrible famine approche. - "Accidit etiam repentinum incommodum biduo, quo haec gesta sunt. Tanta enim tempestas cooritur, ut nunquam illis locis majores aquas fuisse constaret.  Tum autem ex omnibus montibus nives proluit, ac summas ripas fluminis superavit, pontesque ambos, quos C. Fabius fecerat uno die interrupit. Quae res magnas difficultates exercitui Caesaris attulit. Castra enim, ut supra demonstratum est, quum essent inter flumina duo, Sicorim et Cingam, spatio minium xxx, neutrum horum transiri poterat ; necessarioque omne his angustiis continebantur, etc." Caes. de Bello civili, lib. I c. XLVIII.

(11) Ainsi le Ven�te passe le P� d�bord�. -Le po�te n'explique pas que le fait qu'il raconte est un des plus heureux stratag�mes de C�sar pour sortir de la position terrible o� il �tait engag� : 
"Quum in his angustiis res esset, atque omnes viae ab Afranianis militibus equitibusque obsiderentur, nec pontes perfici possent, imperat militibus Caesar, ut naves faciant, cujus generis eum superioribus annis usus Britanniae docuerat. Carinae primum ac statumina ex levi materia fiebant : reliquum corpus navium, viminibus contextum, coriis integebatur. Has perfectas carris junctis devehit noctu millia passuum a castris xxii, militesque his navibus flumen transportat, continentemque ripa collem improviso occupat."  Caes. de Bello civili, lib I, c. LIV.

(12) Petreius... abandonne les hauteurs d'Hilerda. - "His paene effectis, magnum in timorem Afranius Petreiusque perveniunt, ne onmino frumento pabuloque intercluderentur, quod multum Caesar equitatu valebat. Itaque constituant ipsi iis locis excedere, et in Celtiberiam bellum transferre. Huic consilio suffragabatur etiam illa res, quod ex duobus contrariis generibus quae superiore bello cum L. Serorio steterant civitates, victae nomen atque imperium absentis timebant ; quae in amicitia manserant, Pompeii magnis affectae beneficiis eum diligebant : Caesaris autem in Barbaris erat nomen obscurius, etc."  Caes., de Bello civili, lib. I, c. LXI. Voyez les chapitres suivants, pour bien comprendre les d�tails de cette manoeuvre.

(
13) Ta cause est devenue la plus juste. - Par la mort des soldats et des officiers de son arm�e que Petreius fit massacrer dans son camp. Ce sont les Pomp�iens qui les premiers ont rompu l'alliance entre les deux arm�es.

(14) Qu'ils aient perdre l'envie de mourir. - Le commentateur de Lemaire propose un sens un peu diff�rent du n�tre. Perdant velle mori : "Que cette volont� qu'ils ont de mourir leur soit inutile, ne leur serve � rien. " Ce sens est fort plausible, mais l'autre para�t plus naturel et plus simple.

(15) Le p�le chercheur d'or des mines des Asturies. - L'Espagne ancienne �tait c�l�bre pour ses mines d'or : 

Haud aliter Collis scrutator Hiberi,
Quum subiit, longeque diem vitamque reliquit,
(STAT., Thebaid., lib. VI, v. 377.)
Quidquid tellure revulsa Callaicis fodiens rimatur collibus Astur.
(CLAUD., in Consul. Probi et Olybrii, v. 50,)
Quidquid fodit Hiber . . . . . . 
(LUCAN., Pharsal., lib. VII, v. 755.)
Voyez J.-J. Rousseau, Fragments sur les Mineurs, dans ses oeuvres.
Astur avarus, . . . . . . 
Et redit infelix effosso concolor auro.
(SILIUS ITAL., lib. VII, v, 231,)

(16) Qu'un ennemi barbare empoisonnait. - C'est ce que Jugurtha, roi de Numidie, Mithridate, roi du Pont, et Juba, roi de Mauritanie, avaient fait dans leurs guerres contre les Romains.

(17) Ils rappellent ces pluies abondantes. - Ce sont les pluies dont le po�te a parl� plus haut, vers 75 et suiv,

. . A l'horizon �piant un nuage,
Implorent, haletant, la faveur d'un orage.
(ESMENARD, Navigation, chant IV.)

(18) M�ro� est une �le du Nil.

(19) Le Garamante au corps nu. - Les Garamantes sont un peuple d'Afrique, dans le voisinage de Cyr�nes, et qui touche � l'�thiopie ; il tire son nom de Gammas, fils d'Apollon. Le po�te les repr�sente comme nus � cause de la chaleur.

(20) N'oblige pas les vaincus � vaincre avec toi. - Voyez (Guerre civile, liv. I, ch. XXXV) la r�ponse de C�sar au discours d'Afranius : ce fut C�sar qui, de son propre mouvement, dispensa les vaincus du service.
Id vero militibus fuit pergratum et jucundum, ut ex ipsa significatione potuit cognosci, ut qui aliquid justi incommodi exspectavissent, ultro praemium missionis ferrent. etc. , Il leur fournit m�me des vivres jusqu'aux bords du Var ; fronti�re d'Italie. Voyez Guerre civile, liv 1. ch. LXXXVI - LXXXVII.

(21) Un vin fameux recueilli sous un consul inconnu. C'est-�-dire un vin si vieux que le nom du consul qui l'a vu recueillir est devenu illisible sur le vase ou l'amphore : 

 Capillato diffusum consule . . . .
Cujus patriam titulumque senectus 
Delevit multa veteris fuligine testae.
JUVEN., sat. V, v, 30.

Voyez aussi Horace.

(22) Ils ont tant de sang � r�pandre dans toute la terre. - ll restait encore � C�sar la guerre de Mac�doine, celle d'Alexandrie ou d'�gypte, celle d'Afrique, et la seconde guerre d'Espagne contre les fils de Pomp�e.

(23) Le son de la trompette. 

Neque excitatur classico miles truci. 
Horatius, Epod.: V, v. 5.)
Martia cui somnos classica pulsa fugant.
(TIBULLUS)

Jamais le chant des coqs ni le bruit des clairons...
(LA FONTAINE.)

(24) La fortune ne fut pas la m�me partout. - Cet �pisode de la guerre Civile a �t� pris � Lucain par Florus : "Aliquid tamen adversus absentem ducem ausa fortuna est circa Illyricum... Quippe quum fauces Adriatici maris jussi occupare Dolabella et Antonius, ille Illyrico, hic Coreyraeo litore castra posuissent, jam maria late tenente Pompeio, repente castra legatus ejus Octavius Libo cum ingentibus copiis classicorum circumvenit utrumque. Deditionem fauces extorsit Antonio. Missae quoque a Basilo in auxilium ejus rates, quales inopia navium fecerat, nova Pompeianorum arte Cilicum, actis sub mare funibus, captae quasi per indaginem. Duas tamen aestus explicuit : una, quae Opiterginos ferebat, in vadis haesit, memorandumque posteris exitum dedit. Quippe vix mille juvenum manus, circumfusi undique exercitus per totum diem tela sustinuit, et quum exitum virtus non haberet, ne in deditionem veniret, hortante tribuno Vulteio, mutuis ictibus in se concurrit." (Lib. IV, cap II.)

(25) Les murs de Salone. - Salone est c�l�bre par la retraite et les jardins de Diocl�tien. Aujourd'hui elle n'offre plus que des ruines � deux lieues N.-E. de Viscio , petit lieu pr�s du ch�teau d'Almissa en Dalmatie, � quatre lieues E, de Castel-Vecchio , cinq lieues S. de Glissa, et six lieues S.-0. de Duar�. Notre po�te l'appelle Salone-la-Longue, parce qu'elle s'�tendait en longueur sur l'Adriatique.

(26) O� le ti�de Iader. - "Iader juxta Salonas mare influit Adriaticum."  (Vibius Sequester.) Pline l'Ancien (liv. IV, ch. XXI et suiv.) parle d'une colonie de Iadera.

(27) La foi des belliqueux Cur�tes. - Il est assez difficile de savoir au juste quel est ce peuple que notre auteur nomme ici Cur�tes. Ce ne sont point les habitants de Brindes, descendus des Cr�tois, comme le veut Sulpitius ; ni des Cr�tois auxiliaires, comme le pr�tend Omnibonus ; ce ne sont point non plus les Cur�tes, peuples d'Acarnanie, dont le nom porte toujours la premi�re syllabe longue. Il s'agit peut�tre des habitants d'une de ces �les que Pline (liv. III, ch. XXVI) appelle cr�toises, de Currita, par exemple, que Ptol�m�e (G�ographie, liv. II) place � c�t� de la Liburnie.

(28) Antoine inventa pour fuir. - C'est C. Antonins, et non M. Antonius, qui se trouvait alors � Brindes, attendant le moment de faire passer en Mac�doine les l�gions de C�sar.
Antoine inventa pour fuir un nouveau moyen. - Cette description n'est pas facile � comprendre ; elle est confuse et pleine d'obscurit�. Antoine, � Brindes, mit en usage le m�me stratag�me. "Erat eo tempore Antonius Brundisii ; qui, virtuti militum confisus, scaphas navium magnarum circiter LX cratibus pluteisque contexit, eoque milites delectos imposuit, atque eas in litore pluribus locis separatim disposuit, navesque triremes duas, quas Brundisii faciendas curaverat, etc." Caes., de Bello civili, lib. III, c. XXIV.

(29) Le cerf qu'�pouvante la plume odorante. - On faisait br�ler ces plumes, et leur odeur faisait fuir les cerfs. Voyez, sur cet appareil, Gratius, po�me de la Chasse, v. 75 et suiv. ; S�n�que le Tragique, Hippolyte, v. 46.

Dicta rubenti linea penna 
Vano cludat terrore feras.

Puniceaeve agitant pavidos formidine pennae.
(VIRG., Georg., lib. III, v. 372.)

Voyez encore Pline, Hist. Nat., liv. XXI, ch. XXXIX.

(30) Le vaisseau qui portait les Opitergiens. - Opitergium �tait une ville du pays des V�n�tes (�tats de Venise), aujourd'hui Oderzo.

(31) Il s'approchait du Cancer. - On �tait en �t� et l'on touchait au solstice qui tombe dans le Cancer, le plus �lev� des signes du zodiaque.

(32) Le Centaure. - Chiron, c'est-�-dire le Sagittaire :

Haemonios arcus violentique ora leonis.
(Ovin., Metam., lib. II, v. 81.)

(33) Un homme capable d'inspirer une semblable r�solution. - Il est difficile, en effet, de trouver ailleurs des exemples d'un pareil d�vouement. Plutarque n'a point laiss� �chapper ce trait remarquable de la vie de C�sar. Il cite quelques faits analogues � celui que notre po�te raconte en ce moment ; voici le plus digne d'�tre mis en rapport avec le tr�pas volontaire de Vulteius et de sa troupe : "En Afrique, Scipion s'�tait empar� d'un vaisseau de C�sar, mont� par Granius P�tron, qui venait d'�tre nomm� questeur. Scipion fit massacrer tout l'�quipage, et dit au questeur qu'il lui donnait la vie. Granius r�pondit que les soldats de C�sar �taient accoutum�s � donner la vie aux autres et non pas � la recevoir ; en disant ces mots, il tire son �p�e et se tue." (Vie de C�sar, ch, XVII.)

(34) Lilyb�e. - Lilyb�e �tait un promontoire de Sicile en face de l'Afrique, comme le cap P�lore est en face de l'Italie, et celui de Pachinum en face de la Gr�ce.

(35) Les ruines de Carthage. - Carthage, � cette �poque, n'�tait plus qu'� moiti� ruin�e. Les Romains l'avaient un peu relev�e depuis la troisi�me guerre panique. "Akhyb�e (en langue da pays Akhybia), autrefois Clupea, appartient aujourd'hui au royaume de Taris. C'�tait un bon port. Les Romains s'y fortifi�rent lors de la premi�re guerre punique, et en firent are place d'armes. " Lepernay, Pharsale. 

(36) Sur la rive du Bagrada. - Le Bagrados, appel� aujourd'hui Megerda ou Mesjerda, sort de la Numidie et se jette dans la mer aupr�s d'Utique. Le pays qu'il arrose porte le nom de Prikia. On conna�t l'histoire du serpent monstrueux que Regulus tua sur les bords de ce fleuve : 

Turbidus arentes lento pede sulcat arenas Bagrada.
(Sil. ITAL., Lib. VI, v. 140).

(37) Dans les champs de Phl�gra. - Ville de Mac�doine ; il y avait aussi une ville du m�me nom dans la Campanie, pr�s de Puteoli, Pouzzoles.

(38) D�daigne le secours de la terre. - Le po�te veut dire que, dans ses combat, Ant�e d�daigne de se lainer tomber pour chercher des forces contre le sein de sa m�re, car il vient de dire qu'il dormait toujours sur la terre nue.

(39) La gloire de Scipion. - L'exp�dition hardie de Scipion, nomm� consul avant l'�ge for�a Annibal de quitter I'ltalie qu'il d�solait depuis seize ans, et de repasser la mer pour porter au secours de sa propre ville. Arriv� en Afrique, il perdit la bataille de Zama, qui termina la seconde guerre punique.
Voici l'exacte position de ce camp, selon C�sar : "Id autem est jugum directum, eminens in mare, utraque ex parte praeruptum atque asperum ; sed tamen paulo leniore fastigio ab ea parte, quae ad Uticam vergit. Abest directo itinere ab Utica paulo amplius passuum mille. Sed hoc itinere est fons, quo mare succedit longius, lateque is locus restagnat : quem si quis vitare voluerit, sex millium circuitu in oppidum perveniet. " De Bello civili, Lib. II, c. XXIV.

(40) Ce fut l� qu'il �tablit son camp. - "Ipse cum equitatu antecedit ad castra exploranda Corneliana, quod is locus peridoneus castris habebatur."  (Caesar, de Bello civili, lib II, c. XXIV -XXV.). L� fut le premier camp de Scipion sur la terre d'Afrique, et ce lieu avait continu� de s'appeler le camp Corn�lien.

(41) Avec des forces trop in�gales. - Il avait pris les devants et n'avait avec lui que deux l�gions et cinq cents cavaliers.

(42) L'Atlas voisin de Gad�s. -II faut remarquer que l'auteur prend ses points cardinaux dans le royaume dont il fait la description (Voyez Heeren, Manuel de l'Histoire ancienne, p. 47 et 410). La Mauritanie, soumise � Juba, fut partag�e, l'an 42 avant J�susChrist, en deux royaumes : la Mauritanie C�sarienne, born�e � l'est par le fleuve Ampsagus, � l'ouest par le fleuve Mulucha ; villes : Igilgilis et C�sar�e; et la Mauritanie Tingitane, depuis le fleuve Mulucha jusqu'� la mer Atlantique; capitale Tingis.
Le petit Atlas est sur la c�te d'Afrique, en face de Cadix, dont il est s�par� par le d�troit de Gibraltar.

(43) Hammon, voisin des Syrtes. - Il est �loign� d'environ huit degr�s de longitude. Jupiter Hammon est proprement le Jupiter des sables, �mmow. � Cependant il partit pour aller au temple de Jupiter Hammon. Le chemin �tait long et fatigant ; il offrait partout les plus grandes difficult�s. Il y avait deux dangers � courir : la disette d'eau, qui rend ce pays d�sert pendant plusieurs journ�es de marche ; l'autre, d'�tre surpris en traversant ces plaines immenses d'un sable profond, par un vent violent du midi, comme il arriva � l'arm�e de Cambyse. ce vent ayant �lev� de vastes monceaux de sable, et fait de cette plaine comme une mer orageuse, engloutit en un instant cinquante mille hommes dont il ne se sauva pas un seul." Plutarque, Vie d'Alexandre, ch. XXXVII.
Suivant la Fable, Bacchus, � son retour des Indes, avec son arm�e victorieuse, arriva dans le voisinage des Syrtes. Son arm�e allait p�rir de soif au milieu des sables, quand Jupiter lui apparut sous la forme d'un b�lier, et fit couler une source d'eau vive. Ce fut en m�moire de ce bienfait qu'un temple fut construit dans ces lieux en l'honneur du Jupiter des sables. Voyez Pharsale, liv IX, v. 5, et liv. X, v. 38.

(44) Le Numide errant, etc. - Voyez Salluste, Guerre de Jugurtha, description de l'Afrique.

Gaetulis, Numidis, Garamantibus Autololisque, Mazuge, Marmarida, Psyllo, Nasamone timetur.
(SIDON. APOLLIN., poema V, v, 337.

(45) Tel l'ichneumon rus�. - Le crocodile a la vue faible et les yeux plac�s de c�t� ; ce qui favorise le stratag�me de son ennemi.
Pline dit qu'il y a guerre mortelle entre l'ichnenmon et le crocodile. Voyez Pline, Hist. Nat., liv. VIII, ch. XXIV.

(46) Il ne put ni survivre � son malheur, ni penser � la fuite : "Hortatur Curionem Cn. Domitius, praefectus equitum, cum paucis equitibus circumsistens, ut fuga salutem petat, atque in castra contendat, et se ab eo non discessurum pollicetur. At Curio, nunquam, amisso exercitu quem Caesare fidei suae commissum acceperit, se in ejus conspectum reversurum confirmat ; atque ita proelians interficitur." Caes., de Bello civili, lib. II, c. XLIII.

(47) �bloui par les riches d�pouilles de la Gaule. - Curion fut d'abord ennemi de C�sar et partisan de Pomp�e ; mais ses dettes �normes le mirent dans la n�cessit� de se vendre, et la guerre des Gaules rendit C�sar assez riche pour l'acheter. "Apr�s le consulat de Marcellus, C�sar laissa puiser abondamment dans les tr�sors qu'il avait amass�s en Gaule tous ceux qui avaient quelque part au gouvernement ; il acquitta les dettes du tribun Curion, qui �taient consid�rables, etc." Plutarque, Vie de C�sar, ch. XXXII.

(48) Curion la vendit. - Il ne faut point se laisser ici tromper � l'exag�ration du po�te, quelque brillante que soit l'expression de sa
col�re r�publicaine ; il fait trop d'honneur � Curion, quand il pr�tend que sa trahison perdit tout. Il e�t pu ne pas se vendre, que la r�publique n'en e�t pas moins p�ri. Curion ne fut, pour ainsi dire, qu'un instrument de sa chute. Mais sans lui, la destin�e e�t trouv� quelque autre voie, fata viam invenient.
On croit que c'est Curion que Virgile a voulu peindre et fl�trir dans son Enfer, quand il dit : "Vendidit hic auro patriam dominumque potentem imposuit. (Aeneid., lib. VI, v. 621.)